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Marlène Schiappa nous prend-elle pour des enfants ?
©LIONEL BONAVENTURE / AFP

La grande récré

Marlène Schiappa nous prend-elle pour des enfants ?

Ce monde devient fou : tout est prétexte à voir en chaque homme un potentiel sexiste, et Marlène Schiappa de donner un coup de règle sur les doigts à tous ceux qui ne jouent pas pleinement son rôle dans cette comédie d'un nouveau genre.

Philippe Bilger

Philippe Bilger

Philippe Bilger est président de l'Institut de la parole. Il a exercé pendant plus de vingt ans la fonction d'avocat général à la Cour d'assises de Paris, et est aujourd'hui magistrat honoraire. Il a été amené à requérir dans des grandes affaires qui ont défrayé la chronique judiciaire et politique (Le Pen, Duverger-Pétain, René Bousquet, Bob Denard, le gang des Barbares, Hélène Castel, etc.), mais aussi dans les grands scandales financiers des années 1990 (affaire Carrefour du développement, Pasqua). Il est l'auteur de La France en miettes (éditions Fayard), Ordre et Désordre (éditions Le Passeur, 2015). En 2017, il a publié La parole, rien qu'elle et Moi, Emmanuel Macron, je me dis que..., tous les deux aux Editions Le Cerf.

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J'ai failli écrire dans mon titre seulement Marlène puis je me suis heureusement souvenu que nous vivions sous l'emprise d'un quadrillage constant et que la référence au prénom aurait pu me faire passer pour méprisant et sexiste.

Ce monde devient fou.

Un débat à Sciences Po qui devait être consacré à la mise à mort médiatique a été honteusement annulé parce que le bâtonnier Pierre-Olivier Sur devait y participer mais qu'avocat de Gérald Darmanin, il a été jugé indésirable par des intégristes féministes (Le Figaro). Pas véritablement de réaction. On accepte dorénavant, comme si cela allait de soi, la dictature d'un puritanisme délirant.

Ce monde devient fou.

Marlène Schiappa chargée de l'égalité entre les hommes et les femmes, pour justifier une mission qui trouverait énormément à accomplir pour favoriser une égalité salariale, a décidé de présenter un projet de loi contre les violences sexistes et sexuelles. Le Conseil des ministres lui réservera un sort très favorable évidemment et il sera voté, le moment venu, avec une bonne conscience allègre (Le Monde).

Pourtant il ne contient rien de véritablement décisif et l'outrage sexiste qui sera réprimé par une contravention de quatrième classe constituera une infraction de "rue" contradictoire avec une société de liberté et de responsabilité.

Ce monde devient fou.

Les délais de prescription seront allongés pour les crimes sexuels sur mineurs. C'est sur l'insistance de Flavie Flament assistée par un magistrat que cette proposition a été adoptée. La prescription ne sera plus de 20 ans mais de 30 ans. Je ne suis pas sûr qu'en dehors du sentiment d'avoir fait oeuvre quantitative, cette mesure apporte des éléments opératoires. J'ai remarqué que la prescription servait souvent d'argument et de menace quand on n'avait rien de plus à faire valoir. Mais qui aurait l'honnêteté intellectuelle de souligner qu'on est plus dans le symbole - même si les victimes sont trop réelles - que dans une efficacité amplifiée.

Ce monde devient fou.

L'interdit sur les relations sexuelles entre majeurs et moins de 15 ans sera renforcé. C'est sans doute l'unique disposition qui représente un véritable progrès parce qu'elle est destinée à rendre plus cohérente l'articulation entre un âge et un consentement. Je comprends l'inquiétude de certains magistrats qui craignent une présomption de culpabilité automatique. Reste qu'il y a là un effort de clarification qui ne peut qu'être bénéfique.

Mais l'outrage sexiste comme absurdité est le comble. La secrétaire d'Etat, face à l'impossibilité d'assurer la répression au quotidien de cette transgression qui renvoie à des attitudes qui n'auraient pas mérité un tel honneur législatif, a parfaitement conscience de l'inutilité de cette création puisqu'elle la qualifie de symbolique.

Heureusement que son inventivité politique et féministe n'élabore pas une multitude d'interdits ou d'injonctions par pur symbolisme !

Ce monde devient fou.

Je sais que les événements de ces derniers mois qui ont mis sur le même plan des gestes dérisoires et des comportements choquants, délictuels ou criminels n'ont pas été pour rien dans cette frénésie prescriptive ou suspicieuse mais il me semble qu'il y a plus que de l'actualité derrière ce prurit : une volonté perverse de judiciariser tout ce qui ne serait pas conforme à la morale, à la décence, à l'urbanité. Alors que c'est ce hiatus entre la loi et la vie individuelle et sa spontanéité qui permet liberté et responsabilité. On n'a rien à nous dicter mais tout à inventer avec chacun de nos gestes, avec nos abstentions et nos actions.

A bien appréhender cet outrage sexiste incongru, il consiste à se mêler d'attitudes humaines quotidiennes qui ne devraient pas le regarder et se règlent à chaque seconde grâce à une femme indulgente ou déterminée et avec un homme rabroué ou moqué. Il y a de l'abus à considérer que le progrès d'une société est de favoriser une immixtion de plus en plus intolérable et indiscrète dans le coeur de nos existences. Les hommes ne sont pas des marionnettes et les femmes de pures fragilités. Les uns et les autres savent se débrouiller avec ce qu'ils sont et les fait coexister.

Cette dérive est d'autant plus surprenante que notre président, en France ou à l'étranger, ne cesse de vanter les vertus de l'initiative, de la création, de la maîtrise de son destin, de la responsabilité et de la liberté. Ce projet de loi vient s'ajouter sans aucune nécessité à un terreau législatif déjà bien fourni. Il nous enjoint d'éviter ce qui relève de notre arbitrage et de notre conscience. On n'aura pas besoin de lui.

Ce monde devient fou.

Mais s'il s'agit de nous faire comprendre que nous sommes des enfants à gouverner, une humanité à orienter, le pari est réussi.

Pourtant, je persiste : Marlène Schiappa, si vous nous laissiez un peu vivre...

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