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Mâle blanc et mal français : de quoi Françoise Nyssens et Emmanuel Macron se rendent complices sans même le réaliser
©ludovic MARIN / POOL / AFP

Expression

Mâle blanc et mal français : de quoi Françoise Nyssens et Emmanuel Macron se rendent complices sans même le réaliser

La banalisation au plus haut niveau de l’Etat de cette catégorisation politique des Français par la race et le sexe est en effet le symptôme d’une inquiétante régression intellectuelle et morale.

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne est professeur de philosophie.

A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième
humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry
(Germina, 2010). Il est également l’auteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007).

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L'utilisation par Emmanuel Macron et Françoise Nyssen de l'expression "mâle blanc" n'est-elle pas politiquement très dangereuse ? En parlant de "mâle blanc", nos hommes politiques ne donnent-ils pas du crédit d'une certaine façon le scénario dit du "grand remplacement" en réactivant une "conscience blanche" ?

Eric Deschavanne : La banalisation au plus haut niveau de l’Etat de cette catégorisation politique des Français par la race et le sexe est en effet le symptôme d’une inquiétante régression intellectuelle et morale. Chaque Français se voit ainsi assigné à une résidence identitaire qu’il n’a pas choisie, puisqu’on ne choisit pas son sexe ni sa couleur de peau. Cette manière de conférer une signification politique aux catégories biologiques de la race et du sexe revient qu’on le veuille ou non à promouvoir le racisme et le sexisme. Ceux-ci ne peuvent aujourd’hui séduire que s’ils se présentent avec des habits neufs. Le nouvel apparat, en l’occurrence, est celui de l’égalité démocratique, aux antipodes de tout « suprémacisme ». La rhétorique biologisante se conçoit bien entendu, de manière plus ou moins explicite, comme une défense des minorités raciales ou du sexe faible (pardon, « dominé »). Elle rencontre une tendance lourde de la société individualiste et démocratique au sein de laquelle, paradoxalement, l’identité biologique s’impose par sa simplicité – la culture et la conscience de classe exigeant un minimum d’effort de structuration intellectuelle. Légitimer ainsi l’affirmation identitaire raciale et « genrée » constitue cependant un réel danger dans la mesure où cela conduit inéluctablement à justifier (en leur donnant du sens) la guerre des sexes et la lutte des races. 

Ce genre d'expression est très présente dans le débat américain où les questions raciales comptent beaucoup. Faut-il y voir la preuve d'une américanisation de la pensée politique française ?

Oui, absolument. Une « trahison des élites » est à cet égard à l’œuvre, qui remonte au consensus autour de la parité qui fut orchestré par Chirac et Jospin. L’idéologie de la parité a introduit dans la bergerie française le loup de la discrimination positive, laquelle exige de substituer l’égalité des catégories à celle des individus. L’idéal de la parité invite en effet à concevoir l’égalité hommes/femmes comme une égalité entre deux groupes (deux humanités distinctes par nature), ce qui implique d’introduire la catégorisation biologique dans le discours et la pratique politiques. L’idéologie de la parité ne s’est pas imposée comme une évidence. Il y eut un débat, au cours duquel le féminisme humaniste (incarné notamment par Elisabeth Badinter), hostile à la catégorisation biologique, a perdu la bataille. 
La conception républicaine de l’identité, qui s’exprime dans la fameuse doctrine des « distinctions interdites » (l’origine, la religion et la race) formulée dans le préambule de notre Constitution – et qui est incompréhensible dans le monde anglo-saxon – ne cesse depuis d’être attaquée. Elle se fonde pourtant sur une vérité morale d’une simplicité biblique : la lutte contre les discriminations consiste dans la non-discrimination, dans le fait de considérer chaque être humain comme un individu à part entière et un alter ego, abstraction faite de sa couleur de peau, de son sexe ou de son appartenance communautaire. S’il existe une « idéologie française », elle réside dans ce refus de tout essentialisme, dans cet « humanisme abstrait » qui constitue la face glorieuse de l’individualisme moderne (par contraste avec le communautarisme qui accompagne le libéralisme anglo-saxon). 

L'expression est d'autant plus surprenante provenant de la part d'Emmanuel Macron parce qu'il parle de lui-même de la sorte ? N'est-il pas inquiétant de faire montre d'une telle haine de soi à ce niveau de responsabilité ?

L’amour et la haine de soi sont les deux faces de la posture identitaire. L’amour ou la haine de son sexe ou de sa couleur de peau n’ont à mes yeux aucun sens. Je ne parlerais pas de « haine de soi », mais de trahison de l’identité morale et intellectuelle de la France républicaine. Emmanuel Macron, malheureusement, entend promouvoir en France ce « progressisme » à l’américaine qui consiste à cultiver les identités pour mieux les défendre. Si « haine de soi » il y a, elle consiste dans ce reniement qui va conduire le Président – et nous avec lui – dans l’impasse identitaire. Il a épousé l’idéologie néo-féministe qui incite à guerre des sexes, et s’emploie à promouvoir le multiculturalisme (on voit par exemple régulièrement des élus de LaREM faire l’apologie du voile islamique), la discrimination positive et le politiquement correct qui ont attisé les tensions identitaires aux Etats-Unis, conduisant à l’élection du « suprémaciste » Donald Trump. 
J’ai une grande estime pour la personne d’Emmanuel Macron. Il possède de multiples talents et une intelligence hors norme qui font de lui un chef d’Etat remarquable. Mais son intelligence est purement pragmatique : c’est un habile stratège politique ; il maîtrise l’analyse économique et a rapidement assimilé la rationalité géopolitique. Son tropisme anglo-saxon est à mes yeux une bonne chose sur le plan économique, dans la mesure où notre pays a besoin de réformes libérales. Il commet en revanche une erreur et une faute en prenant comme modèle la société américaine, laquelle est plus sexiste et plus raciste que la nôtre. Il n’y a rien à gagner à s’inspirer des démocrates américains, à négliger les clivages sociaux pour exacerber le communautarisme religieux ou privilégier les catégories de la race et du sexe, ce qui ne peut avoir pour effet que d’attiser les conflits identitaires les plus stupides.

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