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Démographie

Mais pourquoi les économistes (et les gouvernements) ignorent-ils le défi du vieillissement de la population ?

Les économistes Charles Goodhart et Manoj Pradhan ont publié un livre sur le défi du vieillissement de la population ("Le grand retournement démographique"). Ce sujet a-t-il trop longtemps été occulté par les gouvernements ? Quelles solutions s’offrent à nous pour affronter ce vieillissement de la population ?

Philippe Crevel

Philippe Crevel

Philippe Crevel est économiste, directeur du Cercle de l’Épargne et directeur associé de Lorello Ecodata, société d'études et de conseils en stratégies économiques.

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Atlantico.fr : Deux économistes, Charles Goodhart et Manoj Pradhan, alertent sur le défi du vieillissement de la population, dans un livre intitulé Le grand retournement démographique : Le vieillissement des sociétés, la diminution des inégalités et la résurgence de l'inflation. Ce sujet a-t-il trop longtemps été mis sous le tapis par nos gouvernements ?

Philippe Crevel : Selon les deux auteurs du livre The Great Demographic Reversal: Ageing Societies, Waning Inequality, and an Inflation Revival », nous entrons dans une ère où le vieillissement de la population dictera ses règles. Elle marquerait la fin du processus de mondialisation et de de la faible inflation. Nous sommes censés dans une période  faite de dettes croissantes générant une inflation plus importante.

Les auteurs s’attendent à un fort ralentissement de la productivité et de la croissance avec des économies qui reposeront essentiellement sur les services domestiques. Seules l’Afrique et l’Inde seraient capables de générer une forte croissance. Ils craignent une montée des tensions au sujet de la répartition des revenus avec à la clef une réduction des inégalités. Le vieillissement devrait provoquer une forte progression des déficits publics et donc le maintien de taux d’intérêt très bas.

Le constat des deux auteurs est amplement partagé au sein de la communauté des économistes. Le vieillissement qui est un phénomène mondial a et aura des effets indéniables sur l’économie et sur l’organisation des sociétés. Ces aspects sont bien cernés depuis une trentaine d’années. Le vieillissement pose toute une série de défis, financier avec la question du financement des dépenses sociales, économique avec la répartition des charges et le maintien d’un système productif compétitif et sociologique.

Sur le plan des dépenses, le vieillissement génère un surcroît de dépenses en matière de retraite, de santé et de dépendance. La retraite est devenue le premier poste de dépenses sociales en absorbant 14 % du PIB. Une grande partie des dépenses de santé sont liées à l’âge. La dépendance est le défi de demain avec l’arrivée à l’âge critique, autour de 80 ans, des premières générations du baby-boom. D’ici le milieu du siècle, les dépenses liées à la dépendance devraient doubler.

Déjà, en 1981, quand François Mitterrand a décidé d’avancer l’âge de départ à la retraite de 65 à 60 ans, deux économistes, Dominique Strauss Kahn et Denis Kessler lui ont indiqué que cette mesure était sur le long terme intenable. Mais, en 1981, il n’y avait que 350 000 départs à la retraite, aujourd’hui 800 000 et François Mitterrand tenait à sa promesse qui était supposée, à tort, améliorer la situation de l’emploi. La question du financement des retraites est sur le devant de la scène depuis 1991 avec le fameux livre blanc de Michel Rocard. La première réforme date de 1993 avec le passage de 37,5 à 40 ans de la durée de cotisation et aux 25 meilleures années au lieu des dix meilleures pour le calcul de la retraite de base. Depuis, de nombreuses réformes ont été adoptées pour tenter de limiter la progression des dépenses de retraite. Pour la dépendance, une loi était attendue depuis près de 15 ans. Emmanuel Macron a décidé de créer, en 2020, une nouvelle branche de la Sécurité sociale en charge de la dépendance. Si le contenant a été créé, reste à en déterminer le contenu… En ce qui concerne le système de santé, les pouvoirs publics sont tiraillés entre maîtrise des dépenses, revendications des professionnels de santé et nécessité de moderniser des équipements de plus en plus coûteux. La crise sanitaire a montré les limites du système de santé qui a été fortement étatisé depuis la fin des années 1980.

Les deux auteurs prévoient, à cause du vieillissement, une longue période de « stagflation », avec une productivité et une croissance plus lentes que par le passé et une augmentation rapide des prix. Sur quels indicateurs se basent-ils ? Cette thèse est-elle vérifiable ?

Une population vieillissante entraîne une augmentation des dépenses sociales qu’il convient de financer soit à travers des cotisations qui pèsent sur les actifs ou en ayant recours à l’endettement, ce qui signifie transférer les charges sur les générations à venir. L’endettement est logiquement une source potentielle d’inflation avec l’augmentation de la masse monétaire qu’elle peut générer. L’augmentation des cotisations sur le facteur travail est également de nature inflationniste. Par ailleurs, la réduction du nombre d’actifs conduit logiquement à une augmentation des salaires. Enfin, les services sont plus portés aux augmentations de prix que les biens industriels en raison de gains de productivité plus faibles. Ces données théoriques ne sont pas actuellement vérifiées au Japon qui est entré dans une phase de vieillissement trente ans avant nous. Ce pays est confronté non pas à l’inflation mais à la déflation. Le vieillissement provoque un effort d’épargne accru ce qui réduit la demande finale. La tertiarisation des activités ainsi que la mondialisation ont réduit le pouvoir de négociation des salariés en matière d’augmentation salariale. Certes, avec la fin du processus de mondialisation, certains estiment qu’il pourrait y avoir un changement en la matière. Ce ne sera pas immédiat compte tenu du haut niveau de chômage et la faiblesse des syndicats.

Le vieillissement joue contre la croissance car une population activé âgée est moins productive qu’une population jeune. Statistiquement, ce sont les pays dans lesquels la proportion des 25/35 ans est la plus forte qui connaissent les plus forts taux de croissance. Or, l’âge moyen augmente fortement que ce soit en Europe ou en Chine. Sur ce terrain de l’âge, seule l’Afrique est à même, toute chose étant égale par ailleurs, de bénéficier dans les prochaines décennies d’une forte croissance, sous réserve de régler quelques problèmes de gouvernance. La baisse de la productivité est inhérente à la diminution du nombre d’actifs et à l’accroissement du nombre d’inactifs. Elle est également la conséquence d’une hypertrophie des services domestiques qui génèrent peu de gains de productivité. Face à constat, le défi est donc de trouver des solutions pour surmonter la baisse tendancielle de la productivité au sein d’une population vieillissante.

Quelles solutions s’offrent à nous pour affronter ce vieillissement de la population ? Et comment les faire accepter ? La réforme des retraites fait toujours l'objet de fortes résistances en France...

Le ratio cotisants / retraités passera de 1,7 à 1,4 de 2020 à 2070 nécessite de réfléchir tout à la fois sur la répartition des charges sociales au sein de la population ainsi que sur les moyens de favoriser une croissance plus forte et pérenne. Depuis la crise de 2008 et avant celle de 2020, la croissance moyenne était proche de 1 % par an, une croissance suffisante pour absorber la progression des dépenses sociales.

Les Français conservateurs dans l’âme sont peu portés à la réforme surtout quand celle-ci prend les forme d’une remise en cause de droits supposés acquis. Majoritairement, les Français sont pour le retour de la retraite à 60 ans. Les arguments sur le fait que l’espérance de vie a gagné dix ans en cinquante ans et que le système de retraite est le plus généreux de l’OCDE portent peu. La retraite est un peu la victoire en fin de carrière des salariés face au capitalisme honni. L’idée de revenir à la règle en vigueur jusqu’en 1982, c’est-à-dire 65 ans ne fait l’objet d’aucun consensus. L’enlisement de la réforme des retraites d’Emmanuel Macron a été avant occasionné par la question de l’âge pivot à 64 ans. Le principe « d’un euro cotisé donne les mêmes droits pour tous » était assez populaire ; en revanche, le report de l’âge de départ à la retraite ne l’est nullement. Les Français acceptent plus facilement des mesures plus indolores mais qui peuvent être bien plus pénalisantes sur longue période comme l’allongement de la durée de cotisation, la désindexation des salaires de référence ou l’introduction d’un bonus/malus. Afin d’éviter de grever le coût du travail ce qui pourrait provoquer une hausse du chômage, et de réduire le pouvoir d’achat des actifs, une maîtrise des dépenses des retraites est nécessaire. Dans un système à points responsables, les pouvoirs publics pourraient s’affranchir d’un âge légal de départ à la retraite mais cela signifierait que ceux qui veulent partir tôt auraient de petites pensions. Or, à raison, ils craignent que des revendications sans fin interviennent dans ce cas-là. La fixation d’un âge de départ à 65 ans avec des exceptions pour les métiers pénibles serait  alors le dispositif le plus simple et le plus efficace mais pour le moment cette idée ne reçoit l’assentiment que d’une petite minorité de Français.

Au-delà de la problématique du financement, la question clef, c’est donc comment renouer avec la croissance dans un contexte de vieillissement. La recherche de gains de productivité est indispensable en accélérant et non en ralentissant la digitalisation et la robotisation de l’économie. Le Japon a opté pour cette voie car avec une population retraitée qui représente 30 % de la population, aucun autre choix n’est possible. Il faut miser sur le progrès et non pas le dénigrer. Le vieillissement nécessite un effort de formation tant initiale que continue. Le faible niveau scolaire de notre pays est un véritable handicap pour la croissance. La formation continue qui est en perpétuel chantier est indispensable pour accompagner les mutations économiques. En Allemagne, le chômage partiel est un temps destiné à la formation. Celle-ci est également indispensable dans le domaine des services à la personne (santé, dépendance, soins, etc.) avec à la clef une amélioration des rémunérations de ces métiers trop souvent déconsidérés. Une réflexion sur le temps de travail est également nécessaire. Moins d’actifs, plus de charges, il faudra sans nul doute accepter une charge de travail un peu plus élevé. Enfin, pourrons nous continuer d’avoir des dépenses sociales qui dépassent de plus de cinq points la moyenne européenne ? Pas certain ! De même, le fait que plus de 56 % du PIB soient affectés à la dépense publique n’est pas non plus très tenable sauf à vouloir finir comme l’URSS.

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