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Le Maroc et le Portugal accueillent les nouveaux exilés fiscaux.
Le Maroc et le Portugal accueillent les nouveaux exilés fiscaux.
©Flickr / Images_of_Money

Editorial

Les paradis fiscaux pour les nouveaux pauvres de l'Occident

La crise a créé de nouveaux pauvres. La surimposition des classes moyennes d'un côté et le développement de l'aérien lowcost de l'autre ont élargi le marché des paradis fiscaux.

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre a été en charge de l'information économique sur TF1 et LCI jusqu'en 2010 puis sur i>TÉLÉ.

Aujourd'hui éditorialiste sur Atlantico.fr, il présente également une émission sur la chaîne BFM Business.

Il est aussi l'auteur du blog http://www.jeanmarc-sylvestre.com/.

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Deux petits nouveaux, spécialisés jusqu’à maintenant dans le tourisme et l’exotisme pas trop chers redoublent d’imagination pour attirer des résidents de l’Europe du nord épuisés pas l’impôt et la crise. Ces nouveaux pauvres que sont les victimes de la crise, ou plutôt des impôts qu’il faut prélever pour soigner les blessures de la crise, n’ont qu’une solution : se protéger et se mettre à l’abri comme les vrais riches. Le Maroc et le Portugal ont très bien compris ce qu’ils pouvaient tirer de ce nouveau marché. Du coup, ils développent tous les deux de vraies campagnes pour attirer ces touristes fiscaux.  

Jusqu’alors, les paradis fiscaux étaient réservés aux très riches. A ceux qui avaient énormément de moyens en patrimoine et en revenus. Une famille française pouvait commencer à réfléchir à une expatriation à partir de 20 millions de patrimoine. La plupart des héritiers de grandes familles (les Hermès, les Peugeot, les Fournier, les Mulliez, etc.), des chefs d’entreprise qui ont vendu leurs affaires, des champions sportifs (dans le tennis notamment) ou des vedettes du show-biz (Aznavour ou Delon) ont émigré à Genève, Bruxelles ou Londres. Il s’agit pour eux d’échapper tout à la fois à l’impôt sur la fortune, l’impôt sur le revenu et l’impôt sur les successions… Il n'y a rien d’illégal à tout cela.

Ces dernières années, le seuil à partir duquel il devenait intéressant de quitter la France est tombé aux alentours de 5 millions d’euros (le prix de cession d’un petit hypermarché de province ou d’un très bel appartement à Paris). Aujourd’hui, les avocats spécialisés acceptent de traiter les dossiers à moins de 2 millions d’euros. Et ils ne manquent pas de clients. Si la météo à Londres, Bruxelles et Genève paraît trop pluvieuse, on saura offrir des villégiatures nouvelles et aussi clémentes fiscalement … Saint-Martin et Saint-Barthelemy aux Antilles, (sauf qu'on doit s’y ennuyer grave), Chypre (mais mieux vaut parler le russe), l’Ile Maurice (mais c’est un peu loin pour les enfants), Singapour…

Ne parlons pas de toutes "ces sunny places for shadow people", ces endroits au soleil qui ont été inventés pour recevoir des gens de l’ombre porteurs de capitaux pas toujours très clairs. Monaco, Antigua, Bahamas… N’en parlons pas, parce que les nouveaux pauvres n’ont rien à cacher. Ils veulent seulement préserver de quoi vivre jusqu’à la fin de leurs jours. Ils ont travaillé toute leur vie active comme commerçants, salariés, cadres moyens ou supérieurs, ou fonctionnaires. Ils n’ont eu ni bonus, ni stock-options. Ils n’ont touché qu'un salaire.  

Le fait nouveau depuis un an, c’est que ces contribuables modestes, qui ne sont en général pas soumis à l’ISF, sont touchés sévèrement par la hausse des impôts directs (IRPP, impôts locaux). Ils ont en moyenne 60 ans, et pour la plupart ils sont à la retraite. N’ayant plus d’enfants à charge, ils découvrent que l’impôt sur le revenu sans le bénéfice d’un quotient familial commence à peser lourd. Ces contribuables sont des Allemands, Hollandais, Suédois, Belges, Anglais. Ils sont aussi Français depuis un an. Ils sont aujourd’hui la cible privilégiée de pays comme le Maroc ou le Portugal… qui veulent les séduire.

Ces deux pays arrivent en tête du hit parade des pays choisis pour l’exil fiscal. Ils ont des caractéristiques communes : un climat plutôt agréable, du soleil presque toute l’année, des moyens de transport, des infrastructures et des services de santé de qualité, les liaisons aériennes avec l’Europe du nord y sont nombreuses, courtes et pas trop chères, la main d’œuvre de qualité, ce qui met les services à la portée de tout le monde, et un immobilier dont les prix se sont effondrés avec la crise (plus de 50% de baisse en moyenne sur l'immobilier au Maroc et au Portugal). Ces deux pays offrent désormais une exonération quasi totale de l’impôt sur les revenus transférés dans le pays. Mais si l’exilé fiscal ne paie pas d’impôts, il peut conserver le bénéfice de la Sécurité sociale française. En fait, le contribuable paie dans l’un et l’autre des pays, une taxe forfaitaire de 5% environ, ce qui est dérisoire.

Le ministre de l’Economie marocain explique : "Un couple de fonctionnaires français à la retraite qui touche 4 000 euros par mois, paiera en France 8 000 euros d’impôts directs (IRPP, CSG, Impôts locaux). Avec un capital de 120 000 euros, (le prix d’une chambre de bonne à Paris) alors qu'il trouvera très facilement un appartement de 3-4 pièces confortable à Agadir ou à Marrakech. Avec les économies d’impôts et de chauffage (2000 euros par an), il peut créer deux ou trois emplois de service à domicile, une femme de ménage et un chauffeur. Une vie de château !"

Son collègue du Portugal a mis en place exactement les mêmes formules depuis le 1e janvier de cette année et tient le même raisonnement pour convaincre les Européens du nord à venir s’installer en Algarve… et du coup ils débarquent par charter entier ou par Easyjet. A la limite, personne n’oblige personne à acheter un immobilier résidentiel. On peut très bien acquérir la résidence fiscale en louant un appartement.

Ce phénomène de migration des seniors de l’Europe du nord vers l’Europe du sud est incontournable. Il existe en Amérique du nord, on quitte New-York et Toronto dès qu'on en a les moyens (en argent et en temps) pour s’installer en Floride. La Floride attire les gens du nord avec le soleil et une fiscalité light.

Aux USA, ces mouvements de population n’émeuvent personne parce que tout cela est coordonné. Les institutions fédérales américaines régulent, surveillent et coordonnent les transferts de richesses qui accompagnent les déplacements de la population. Le gouvernement de Washington compense.  

En Europe, où il n’y a pas de coordination fédérale, ces transferts de population génèrent des déséquilibres nouveaux. Le nord perd ses activités et son épargne. Les Européens n’aiment pas l’Europe, dit-on, mais 20 ans après le traité de Maastricht, les populations ont parfaitement compris les bénéfices qu’elles pouvaient tirer de la libre circulation et de la monnaie unique. Le problème c’est que cette Europe-là s’est faite sans aucune coordination politique. En facilitant les transferts de population et de richesses, on n’a rien fait pour amortir les transferts de pauvreté et les sources de déséquilibres. Une crise et ça craque de partout.

Les populations se déplacent. Les unes descendent chercher du pouvoir d’achat et du soleil. D’autres montent vers le nord pour trouver du travail qui disparaît faute de marché. La seule réponse politique que les politiques sont aujourd'hui capables de donner c’est de céder au protectionnisme et au repliement national. C’est-à-dire tout le contraire de ce que veulent les consommateurs, les épargnants, les investisseurs.  

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