Les Gilets jaunes : un mouvement apolitique... qui penche à gauche ? | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Social
Les Gilets jaunes : un mouvement apolitique... qui penche à gauche ?
©MEHDI FEDOUACH / AFP

Bonnes feuilles

Les Gilets jaunes : un mouvement apolitique... qui penche à gauche ?

Sylvain Boulouque publie "Mensonges en gilet jaune : Quand les réseaux sociaux et les bobards d'État font l'histoire" (Serge Safran éditeur). Sylvain Boulouque s’est intéressé à l’événement comme un cas de figure de la rumeur au XXIe siècle. Extrait 2/2.

Sylvain Boulouque

Sylvain Boulouque

Sylvain Boulouque est historien, spécialiste du communisme, de l'anarchisme, du syndicalisme et de l'extrême gauche. Il est l'auteur de Mensonges en gilet jaune : Quand les réseaux sociaux et les bobards d'État font l'histoire (Serge Safran éditeur) ou bien encore de La gauche radicale : liens, lieux et luttes (2012-2017), à la Fondapol (Fondation pour l'innovation politique). 

Voir la bio »

Depuis le début des Gilets jaunes, une partie de la gauche s’est auto-persuadée que ce mouvement, parce que d’impulsion populaire, croisait ses propres revendications. La dénonciation des taxes n’était au fond, que celle de la demande d’un revenu décent. Or la géographie des Gilets jaunes des ronds-points se colorie de nuances de rouge, de noir, de vert ou mélange plus ou moins facilement leurs teintes selon les créativités locales. Tradition bien française, on produit durant cette période ébulitionnaire, des manifestes, des doléances et des appels. La littérature GJ en abonde. Dans cet exercice d’interpellation, les « ronds-points de gauche » ont tendance à s’adresser à tout le monde. Une autre caractéristique de la gauche est d’espérer le dire vrai par le seul usage de la parole. 

Mais en coulisses, la gauche, elle-même, a été traversée par des oppositions extrêmement fortes entre les pro et anti Gilets jaunes. Des proches de Mélenchon mais pas tous, des anarchistes mais pas tous non plus, des trotskystes, mais pas vraiment tous, ont certes participé au mouvement. Mais une partie non négligeable de la gauche radicale ou des anarchistes a appuyé sur le frein, considérant qu’elle n’avait rien à gagner dans cette galère (Par exemple le groupe rennais proche de la mouvance libertaire, Défense collective, publie le 14 novembre « c’est jaune, c’est moche et ça peut vous pourrir la vie ». De même le Monde libertaire dans son édition de novembre explique « gilets jaunes : entre colère légitime, débordements racistes et perte de repère de classe ». Ce texte ne semble pas faire l’unanimité, le mois suivant le même journal soutient les Gilets jaunes).

En novembre, des Gilets jaunes ont lancé leur « Appel du rond-point de Commercy ». Ces manifestants de la commune de la Meuse ont aimanté la gauche alternative locale (Le 18 novembre, on trouve sur le site Manif-est info un compte rendu de la réunion des Gilets jaunes de Commercy). L’appel prônait la souveraineté populaire, l’autogouvernement et voyait la formation inexorable d’un mouvement généralisé contre le Système. Il fut suivi peu après par « l’Appel de la Bourse du travail de Saint- Nazaire », de la même veine revendicatrice. D’autres appels écologistes et libertaires pousseront un peu partout en France. Souvent animés par des militants passés par des organisations de gauche mais n’ayant plus d’ancrage partitaire, ces Gilets jaunes très minoritaires réussissent à s’insérer dans les collectifs. Ils remplacent sur les plateaux télés, une partie des Gilets jaunes comme Christophe Chalençon, Benjamin Cauchy ou Christophe Lechevalier. Des groupes émergent dans la banlieue parisienne, notamment dans l’est parisien avec Montreuil, Bagnolet, la Courneuve. Rapidement, de vifs débats ont lieu dans les assemblées générales comme à Marseille, à Toulouse ou à Tours. La gauche finit par l’emporter par habitude des roueries d’AG et des débats publics tandis que le nombre de Gilets jaunes des premières semaines, lui, baisse considérablement. Ces militants sont partisans d’une transformation sociale d’ampleur. À Saint-Nazaire, Tours, Montpellier, ils ouvrent des « maisons du peuple » et vibrent d’un lointain écho, celui de La maison du peuple de l’écrivain Louis Guilloux (1899-1980). Dans ce récit, il décrivait l’épopée des ouvriers de Saint-Brieuc pour construire leur Arcadie ouvrière, lieu d’échanges et de réflexions sur l’avenir du monde. 

Entre le mois de décembre 2018 et le mois de mars 2019, la quasi-totalité des revendications publiques ont évolué de la droite vers la gauche. Les slogans des manifestations marquent ce changement de colère sociale, passant de « À bas les taxes » à « Révolution » et « Pour le bonheur des travailleurs nous sommes là » et de « la police avec nous » à « tout le monde déteste la police ». Un succès de bataille culturelle ? Il y a eu une mutation du mouvement mais aussi un déclin très net de ses effectifs. La gauche s’est retrouvée comme la voiture-balai d’un mouvement social plus complexe et fragmentée, et beaucoup moins romantique que ses analyses performatives.

Extrait du livre de Sylvain Boulouque, "Mensonges en gilet jaune : Quand les réseaux sociaux et les bobards d'État font l'Histoire", publié chez Serge Safran éditeur, dans la collection Boucan Essai

Lien vers la boutique Amazon : ICI

Pour retrouver l'entretien de Sylvain Boulouque sur Atlantico à l'occasion de la parution de son livre, cliquez ICI

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !