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Qui peut encore sauver la France ?
Qui peut encore sauver la France ?
©Flickr

Et maintenant ?

Légitimité zéro : qui peut encore sauver la France du quinquennat perdu de François Hollande ?

Avec seulement 26% de bonnes opinions, François Hollande est officiellement le président le plus impopulaire de toute la Ve République, et la contestation s'étend dans son propre camp. Dans une interview au Parisien, la sénatrice PS Marie-Noëlle Lienemann appelle à "un nouveau pacte majoritaire" et à "un Grenelle de l'ensemble des forces de gauche".

Atlantico : Depuis  l'intervention ratée du président de la République dans l'affaire Leonarda, l'exécutif multiplie les reculades. Dernière en date, la suspension de l'écotaxe pour cause de fronde bretonne. La légitimité de l'exécutif semble profondément atteinte. A tel point que même dans les rangs socialistes on s'interroge sur les capacités du pouvoir en place. Dans ce contexte, qui pourrait être susceptible de reprendre la main politiquement ?

Gérard Grunberg : Il faut rester prudent avant de parler de délégitimation. Le président est protégé par les institution de la Ve République. François Hollande restera président jusqu'à la fin de son mandat et bien que sa majorité soit divisée, je ne crois pas qu'il puisse être débordé par la gauche. L'exécutif a des cartes en main et les parlementaires qui n'ont pas tous envie de perdre les élections pourraient faire profil bas à l'approche des prochaines échéances électorales. François Hollande est donc le seul à pouvoir reprendre la main politiquement. Pour cela, il ne pourra pas attendre l'après élections européennes pour opérer un remaniement. Mais un remaniement n'aura de sens que si une ligne politique est clairement définie.

Avec la difficulté actuelle à lire la politique du gouvernement, un changement de gouvernement ne servirait pas à grand chose. Le problème est de savoir si le président de la République veut vraiment affirmer sa ligne politique. Il a commencé à le faire sur la question de la réduction des déficits et de la compétitivité, sans oser l'appliquer durement. Le fait que cette ligne ne soit pas clairement tranchée au sein du Parti socialiste vient compliquer sa tâche. Mais l'augmentation des impôts devient insoutenable et le seul moyen de tenir les engagements de la France à l'égard de Bruxelles est de baisser les dépenses publiques, c'est à dire tailler dans les dépenses sociales. François Hollande doit avoir le courage de faire ce qu'aucun gouvernement n'a osé faire depuis 25 ans. La situation est objectivement très difficile et en particulier pour un gouvernement de gauche.  Toutefois, s'il se décide enfin à aller clairement dans ce sens, François Hollande pourra reprendre la main en commençant par recomposer son gouvernement en fonction de cette nouvelle ligne.

Marc Crapez : En principe, vous avez raison, il y aurait urgence à reprendre la main politiquement mais, dans la pratique, les choses peuvent très bien continuer à vau-l’eau. François Hollande peut être tenté de s’évader sur la scène internationale. Car son impopularité record est amplifiée par la focalisation médiatique. N’oublions pas l’immense déception un an après l’élection de François Mitterrand. Ni celle qui régnait un an après l’arrivée de Nicolas Sarkozy au pouvoir. Et faut-il rappeler le pitoyable scénario qui suivit la première élection de Jacques Chirac (pays paralysé par une grève des transports et dissolution de l’Assemblée qui fit passer la gauche) ?

Cette affaire Leonarda est sidérante. C’est un abaissement sans précédent de la fonction présidentielle. En comparaison, le fameux « Casse-toi, pauv’ con ! » de Sarkozy n’était qu’un propos « volé ». Pour revenir à l’actualité, il ne faut pas oublier qu’elle n’est qu’actualité, précisément. Des évènements qui ne sont pas tous historiques, et qu’un peu de sable efface. Une affaire chasse l’autre. Qui se souvient des récentes accusations gravissimes d’une ministre en exercice, Marie-Arlette Carlotti, contre sa rivale au 1er tour de la primaire socialiste à Marseille (clientélisme « à plein régime », avec « échanges d’argent » et « intimidation ») ?

Éric Verhaeghe : Il faut reconnaître que Marie-Noëlle Lienemann n'y est pas allée par quatre chemins, mais elle a le mérite de mettre le doigt sur l'un des sujets de fond : François Hollande a instrumentalisé des thèmes de gauche auxquels il ne croyait pas pour se faire élire par une coalition de circonstance et mener une politique très différente de celle qu'il avait annoncée. Ce genre d'exercice de funambule est toujours très risqué, et là on sent bien que le Président a du mal à garder son équilibre sur son fil. Il doit être tenu pour personnellement responsable de cette déroute. 

Mais celle-ci a le mérite de révéler un phénomène plus profond et plus complexe à appréhende r: l'affaiblissement du pouvoir central, et la montée des régionalismes, encouragés depuis des années par une décentralisation coûteuse, inefficace et mal comprise. La catastrophe finale pour la France serait que l'alternative politique vienne des élus locaux, ou de leurs mentors, les parlementaires, qui ne sont jamais, en France, que des élus locaux qui ont réussi. Nous avons mis des siècles à bâtir un pays qui tenait la route. On ne peut pas gâcher l'héritage en redonnant le pouvoir aux féodaux.

Le style de François Hollande ne semble pas très adapté à la Ve République et certains observateurs le comparent même à un président du Conseil de la IVe République. Peut-on envisager un rééquilibrage du pouvoir en faveur du parlement  et une place plus importante accordée aux députés socialistes ?

Gérard Grunberg : Encore faudrait-il que le parlement soit vraiment capable d'exercer son pouvoir parlementaire. Depuis trop longtemps, le parlement a été habitué a être asservi par le pouvoir exécutif. C'est une donnée qui est inscrite dans la culture politique française. Il faut du temps pour changer des rapports de force installés si durablement. Le renforcement du pouvoir parlementaire dépend des parlementaires eux-mêmes. Pas sûr qu'ils en aient la volonté ni la capacité. L'impression que donne François Hollande est de ne pas être capable d'imposer ses vues et de trancher en dernier ressort.Cela affaiblit l'action générale du gouvernement socialiste. Mais plus que la relation Président-Parlement,  le vrai problème demeure plutôt la relation entre le Président et le Premier ministre. Celle-ci a toujours été très complexe sous la Ve République. Quel est la marge d'autonomie du Premier ministre ? Peut-il être chargé de conduire lui-même une partie de la politique du pays ? Il faut trouver le bon équilibre, ce qui est toujours compliqué, car les textes eux-mêmes ne sont pas clairs sur cette question. 

Marc Crapez : Je ne pense pas qu’un rééquilibrage en faveur du Parlement remédierait à la situation. Il a déjà eu lieu, du reste, avec la réforme institutionnelle sous Sarkozy. Quant à Hollande, son drame est qu’il ne veut mécontenter personne. Je l’ai comparé, en janvier 2012, à un "radical-socialiste de province sous la quatrième République. Il aime les tractations, sans faire de tractations, tout en en faisant… Il est de l’avis de celui de ses conseillers qui a parlé en dernier". En mai 2012, j’ai aussi évoqué "le style louis-philippard du nouveau locataire de l’Elysée".

Par-delà les ridicules, ce qui est dramatique pour la France, c’est l’absence d’expérience ministérielle préalable du tandem exécutif et, je crois, sa nullité en économie. Comme je l’avais raconté, Hollande fut conseiller pour les questions économiques du parti socialiste de 1979 à 1983. Il fut donc actif durant la période dogmatique du PS. Et au moment de mettre en application le tournant du réalisme, il se déroba en devenant directeur de cabinet de deux porte-paroles successifs du gouvernement Mauroy, puis journaliste au Matin, un journal resté dogmatique.

Éric Verhaeghe : Ce rééquilibrage existe déjà. Le gouvernement est très affaibli face à ses parlementaires. Il ne contrôle pas le Sénat, et les députés socialistes ont obtenu des quantités colossales d'amendements lors du débat budgétaire. Est-ce la bonne formule? 

Si nous étions dans un système raisonnable et transparent, je dirais oui ! c'est-à-dire dans un système où les investitures aux élections législatives se font dans des conditions honnêtes, et dans la mesure où être élu député ou sénateur ne se transforme pas en élection à vie sur le modèle soviétique qui conduit par exemple un Bartolone à être élu sans discontinuer depuis 1981, en cumulant une multitude de mandats locaux.

Parce que les partis politiques ne sont pas démocratiques, l'alternative parlementaire est dangereuse et à écarter. Il faut trouver des solutions plus respectueuses des intérêts et de la diversité du pays. 

Alors que la tentation de fronde fiscale s'étend aux artisans et aux commerçants, la réponse à la crise passera-t-elle forcément par les politiques ? Comment la sphère privée pourrait-elle profiter de la situation ? Dans un pays où historiquement, l'Etat a toujours joué un rôle important, le monde de l'entreprise peut-il prendre le relai ?

Marc Crapez : L’aspect positif est que le citoyen se réapproprie des questions qui le regardent. Internet favorise d’ailleurs de libres associations et la prise de conscience que ces regroupements peuvent avoir de l’écho. Le monde de l’entreprise se retrousse aussi les manches, sans attendre que l’Etat sorte de sa torpeur. Des chaînes dispensent, par exemple, des formations qui pallient les carences de l’éducation nationale et de la formation professionnelle. Quant à l’université, l’inculture et la politisation de l’universitaire de base est devenue effarante. Comme pour les retraites, il faudrait une deuxième réforme pour hisser le système au même stade que celui de nos voisins. Sans quoi, comme pour les retraites, il y aura un effet de bascule vers le privé.

Éric Verhaeghe : Ma position sur ce sujet ne varie pas d'un iota depuis plusieurs années. La classe politique dans son ensemble est l'une des principales sources de blocage dans ce pays. Sa sclérose tient largement à son mode de recrutement : des héritiers sans envergure, des apparatchiks et des carriéristes qui ne connaissent rien du pays réel et n'ont aucune vision pour lui. Il faudra donc tôt ou tard que, conformément à leur tradition millénaire, les Français se décident à mettre cette caste entre parenthèses pour bâtir une autre société.

Nous disposons d'ores et déjà des outils pour le faire. La révolution du numérique, tout ce que l'on appelle l'innovation sociale (et qui n'a rien à voir avec des œuvres de charité, contrairement à ce que croient beaucoup de ministres), sont autant de possibilités pour changer la donne politique. La Révolution française de 1789 s'était appuyée sur les clubs. La Révolution de demain s'appuiera sur les réseaux sociaux.

Comment pourraient réagir les différentes catégories de populations face à la progression du sentiment d'absence de légitimité ? Quels groupes seraient les plus enclins et préparés à en tirer parti, et selon quels scénarios ? 

Marc Crapez : Vous avez raison de parler de « progression du sentiment d’absence de légitimité ». Mais personne ne va en tirer parti. Le leadership politique est aux abonnés absents de tous côtés. Cette dévaluation de la parole publique est en lien avec celle de la morale publique. Et la "peopolisation" accentue cette démonétisation du personnel politique.

Les syndicats paraissent court-circuités par des mouvements plus contractuels, comme celui des Bonnets rouges. Quant au Front national, il bénéficie surtout d’un effet de convergence entre impatients de droite et déçus de gauche, ce qui rappelle sa naissance en 1983. Quand la droite est au pouvoir, le vote utile des électeurs de droite évite la déperdition des voix, alors que, quand la droite est dans l’opposition, le vote FN est, pour les impatients, une façon de peser sur les orientations de la droite en la tirant vers la droite.

Éric Verhaeghe : La perte de légitimité est constante depuis la mort de Pompidou. Aucun Président, depuis 1973, n'a rassemblé sur son nom plus de 10 millions d'électeurs au premier tour... alors que le corps électoral a augmenté de 50%. Les Présidents qui se succèdent (et c'est particulièrement net depuis Chirac) sont d'abord le fruit de coalitions, d'accords électoraux, d'habiletés en communication. Même Sarkozy a finalement assez peu rassemblé sur son nom au premier tour. Le processus auquel nous assistons clôt donc une série qui a commencé il y a quarante ans.

Le Front National en tirera-t-il parti? Je ne le crois pas, et pour plusieurs raisons. D'abord parce que tout le monde en parle, mais personne n'a encore rien vu. Ensuite parce que, de mon point de vue, le Front National est plus une machine à faire tomber le régime qu'une machine à en créer un autre. Il existe une alliance tactique dans des secteurs très larges de l'opinion pour porter le Front National comme on porterait un bélier. Mais pas comme on chercherait un fondateur.

Peut-on imaginer que la fronde se propage dans tous le pays ? Quels sont les précédents historiques ?

Marc Crapez : Une fronde qui se propage ne fait pas une subversion ni un soulèvement. Il n’y a vraiment pas de quoi fouetter un chat. Les crises actuelles sont très profondes, je l’ai théorisé dans un livre en 2010 : crise économique, crise du parti socialiste, crise des banlieues, crise des universités, crise de l’Europe… Mais tant que la Bourse tient, la majorité tire son épingle du jeu. Les partis politiques révolutionnaires ont beau s’égosiller, rien ne se passe. Car le mécontentement reste épars. La démocratie est un puissant rempart qui, le cas échéant, comme en Mai 68, lâche du lest.

Cela a été constaté vers 1900, le suffrage universel est une machine à désamorcer les velléités révolutionnaires. C’est une assurance tous risques pour les gouvernants. Les grandes fièvres sont révolues. Au cours du 20ème siècle, la démocratie française s’est progressivement tranquillisée, avec un apaisement des démonstrations de rue et un adoucissement des mœurs politiques. La situation actuelle est d’autant plus stable que la 5ème République est insubmersible. Et puis les socialistes ont toujours eu des ministres de l’Intérieur qui n’hésitent pas à « faire donner la troupe », comme on disait autrefois quand les manifestants se faisaient canarder.

Éric Verhaeghe : En fait, c'est une grande inconnue. L'historiographie officielle (celle qu'on enseigne à la Sorbonne) vous dira que oui, et que cela s'appelle une révolution. Quand on regarde de plus près ceux qui firent la Révolution française, on s'aperçoit que la réalité est bien plus nuancée. Les journées révolutionnaires où toute la France s'embrasait se comptent sur les doigts d'une main (et encore...) sur une période de 10 ans, entre 1788 et 1798. 

En revanche, la Révolution française s'est plus illustrée par des révoltes sporadiques, par des jacqueries, par des soulèvements brutaux et la constitution de maquis, spécialement dans l'ouest. Un scénario de ce genre est imaginable aujourd'hui, selon moi. Il a même déjà commencé: quand le Printemps Français a décidé de "polluer" tous les déplacements officiels en France, il a donné le coup d'envoi à quelque chose de ce genre. Reste à savoir si cela va prospérer ou non.

NKM a évoqué un Etat voyou qui ne respectait pas ses engagements. La crédibilité de la parole de l’État est-elle plus largement aujourd'hui en jeu ?

Marc Crapez : Si j’ai le choix, je préfère ne pas commenter le propos tape-à-l’œil de la politique people que vous citez. En revanche, la « crédibilité de la parole de l’Etat » est une excellente question. Hollande, à la tête du PS, et Ayrault, à la tête du groupe socialiste à l’Assemblée, ont eu l’habitude des motions de synthèse qui n’engagent à rien, sans intention de tenir ses promesses.

Cela dit, n’ayons pas la mémoire courte, le problème ne date pas d’aujourd’hui. Le chiraquisme fit la même impression à François Furet, ou à Pierre Mazeaud qui, comme président du Conseil constitutionnel, diagnostiquait « la perte des repères : perte des références, perte de lisibilité de l’action publique… délitement des civilités et du sentiment d’appartenance, déficit d’autorité à tous les niveaux de l’édifice social ».

Éric Verhaeghe : Tous ceux qui ont travaillé en région avec les services de l'Etat savent que la principale caractéristique de l'Etat est sa versatilité et son incapacité à tenir son engagement. Ce problème couve depuis de nombreuses années. Comme nous sommes en phase de pénurie, cette versatilité apparaît enfin au grand jour, prend des proportions incontrôlables, et devient insupportable. Mais elle n'est pas neuve.

Propos recueillis par Alexandre Devecchio

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