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Leçons pour l’avenir : il est moins cher de prévenir les pandémies que de les "guérir". Et voilà comment anticiper celles qui pourraient nous tomber sur le nez

L'IPBES vient de dévoiler un rapport qui précise que les pandémies vont se multiplier et seront plus meurtrières dans les années à venir. La Covid-19 est-elle un préambule à ce qui nous attend ?

Benjamin Roche

Benjamin Roche

Chargé de recherche à l’IRD, Institut de recherche pour le développement (IRD).

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Atlantico.fr : La Plate-forme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) vient de publier un rapport qui montre que dans les décennies voire les années à venir, les pandémies vont être plus nombreuses et plus meurtrières. Habituellement, il faut des années pour publier un tel rapport, mais vous avez réussi à le rédiger en quelques mois. Pourquoi une telle urgence ? Est-ce pour montrer que ce coronavirus n'est qu'un préambule de ce qui nous attend ?

Benjamin Roche : Oui, tout à fait. C'est une situation à laquelle la communauté scientifique s'attendait depuis de nombreuses années. Nous savions qu'une pandémie allait arriver un jour ou l'autre. Ce rapport est, en quelque sorte, une synthèse de synthèses sur ce que nous savions. Le responsable de ce workshop, le chercheur en zoologie Peter Daszak, travaille sur ces aspects depuis au moins 20 ans. Moi, je travaille là-dessus depuis 15 ans. Quand nous avons vu la pandémie arriver, ça nous a en quelque sorte frustrés car nous savions que ça allait arriver, pourquoi, et nous savions aussi qu'il aurait été possible de l'éviter. L'idée de ce workshop a été de réunir tous les évidences scientifiques récoltées par les chercheurs qui, dans le monde entier, travaillent là-dessus, pour dire aux gouvernements du monde entier : « cela fait de nombreuses années que publions sur ces sujets ; la pandémie est maintenant là et l'évidence scientifique est que ces pandémies peuvent se répéter, devenir plus violentes, et qu'il est temps de mener des actions transformatives pour éviter que cela arrive de nouveau ».

Ce rapport pointe notamment le lien entre destruction de la biodiversité et pandémie. Comment s'explique-t-il ?

Deux aspects sont importants. Le premier est la perte de biodiversité elle-même. Lorsqu'il y a une biodiversité riche, certaines espèces ne peuvent pas être infectées par les différents virus qui circulent. Cela veut dire qu'elles agissent comme une sorte de frein à la transmission des virus dans la faune sauvage. C'est ce qu'on appelle l'effet de dilution. Cela a été démontré sur de nombreux virus et bactéries différents. Lorsque la biodiversité diminue, cet effet protecteur diminue également, car on sait que la biodiversité réduit la transmission des virus dans la faune sauvage. Cela est l'une des conséquences de la perte de la biodiversité. Mais il faut aussi regarder les causes. On perd de la biodiversité à cause de la déforestation, du commerce de la faune sauvage, de l'installation de populations humaines de plus en plus loin dans les habitats naturels, etc. Ce qui augmente l'exposition des populations humaines aux virus qui circulent dans la faune sauvage. D'un côté, les causes de la perte de la biodiversité font que l'on est de plus en plus en contact avec la faune sauvage ; et en même temps cette perte fait que la faune est de plus en plus infectée. Cette combinaison fait que les populations humaines sont de plus en plus exposés à ces virus, qui donc s'adaptent aux humains et s'y transmettent. C'est ce que nous avons vu avec le coronavirus.

Cette étude indique que le coût de la pandémie actuelle aurait déjà atteint entre 8 000 et 16 000 milliards de dollars et que, bon an mal an,  les pandémies et zoonoses émergentes coûtent plus de mille milliards de dollars (857 milliards d’euros) chaque année. Les mesures pour les éviter une telle pandémie coûteraient selon vos estimations entre 18 et 21 milliards d’euros par an. Quelles sont-elles et comment se fait-il qu'elles soient si peu onéreuses ?

En santé publique, c'est un schéma assez classique. La prévention coûte toujours beaucoup moins cher que le remède. On le voit avec le coronavirus : on savait qu'il allait émerger, on avait les moyens d'empêcher cette émergence, ou en tout cas en diminuer la probabilité ; mais lorsqu'il a émergé, c'était trop tard. Il faut maintenant traiter les gens, trouver un vaccin, gérer des hôpitaux saturés... Le problème est que nous n'avons pas les moyens de contrôler une pandémie et qu'il faut les réinventer à chaque fois, ce qui coûte excessivement cher. On le voit avec le reconfinement, qui vise à ralentir l'épidémie pour ne pas que les systèmes de santé soient débordés. Les coûts sont vite astronomiques.

Diminuer le risque d'émergence de ces pandémies passe par un investissement dans la recherche sur ces interactions entre biodiversité et maladies infectieuses, car il y a encore des choses que l'on connaît mal, et surtout dans la protection des zones de biodiversité et la limitation du commerce de la faune sauvage. Les moyens de prévention – limiter le commerce de la faune sauvage, protéger la biodiversité – ont un coût dérisoire par rapport au fait de stopper l'économie mondiale.

Les actes individuels, comme réduire sa consommation de viandes, peuvent-ils participer de cette prévention à bas coût ?

Tout à fait. La consommation de viande implique de la déforestation, de l'agriculture intensive, etc. Tout cela est lié à la perte de biodiversité.

Pensez-vous que les leçons de la gestion de l’épidémie de coronavirus seront tirées ?

On l'espère. Dans le rapport, on préconise par exemple une taxation de certaines activités à haut risque pandémique comme le commerce de certaines espèces. Ce sont des méthodes qui ont déjà été envisagées pour d'autres crises sanitaires ou climatiques. Mais ces autres crises étaient à moyen ou long terme : là, le coronavirus a montré le côté explosif d'une pandémie, avec déjà plus d'un million de morts dans le monde. On espère donc qu'au moins, cette crise du coronavirus aura permis aux autorités de comprendre l'urgence de prévenir ces pandémies. Est-ce que ça sera suivi par les autorités sanitaires ? Je pense que ça commence à être le cas. J'ai participé il y a deux semaines au sommet mondial de la santé, à Berlin, et de plus en plus, on y voit des approches éco-systémiques, environnementales, pour la prévention des pandémies. Il y a quelques années, ce sommet mondial était extrêmement médical. Il faut bien sûr concevoir des remèdes, des vaccins, etc., mais il est aussi très important de comprendre comment on peut prévenir ces pandémies. J'ai l'impression que la crise du coronavirus a un peu servi à cela.

Le fait que les autorités sanitaires et gouvernementales commencent à prendre conscience de l'importance de ce type de relation entre biodiversité et pandémie est déjà une première étape très importante. La crise de la biodiversité, le changement climatique et la pandémie ne sont pas trois crises différentes : c'est une seule et même énorme crise, qui est l'impact des activités humaines sur notre écosystème. Il faut arriver à tacler le problème à sa base.

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