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Le vertige : les vrais chiffres de la crise (ne sont pas ceux du gouvernement…)
©HECTOR RETAMAL / AFP

Coronavirus

Le vertige : les vrais chiffres de la crise (ne sont pas ceux du gouvernement…)

Même les personnes que la vie économique n'intéressent guère sont désormais dans la spirale anxiogène et ressentent un vif questionnement face aux vrais chiffres de la crise.

Jean-Yves Archer

Jean-Yves Archer

Jean-Yves Archer est économiste, spécialisé en Finances publiques. Il dirige le cabinet Archer, et a fondé le think tank économique Archer 58 Research.
 
Né en 1958, il est diplômé de Sciences-Po, de l'ENA (promotion de 1985), et est titulaire d'un doctorat en Economie de l'Université Paris-I Panthéon-Sorbonne.
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En moins de deux mois, le Gouvernement aura proposé au Parlement de voter deux PLFR ( projet de Loi de finances rectificative ). Le premier était teinté d'irréalisme excusable car la crise était encore mal identifiée. 

Le premier PLFR : un exercice irréaliste

Le Haut Conseil des Finances Publiques ( HCFP ) a rendu son avis sur ce PLFR en date du 17 mars 2020. Il s'est bien évidemment calé sur les grandes hypothèses du Gouvernement et ne suit pas les certitudes de celui-ci. " Le HCFP note que le scénario du Gouvernement présenté dans ce projet de loi de finances rectificative ( PLFR ) repose sur deux hypothèses fortes, celles d'un confinement limité à un mois et celle d'un retour rapide à la normale de la demande française comme étrangère, qui ne sont pas acquis, si bien que la dégradation du cadre macroéconomique pourrait être plus marquée que prévu par le PLFR pour 2020. "

Un confinement d'un mois ? irréaliste !  Une reprise en " V " avec un fort redémarrage ?  irréaliste !

Dans le travail des services de Bruno Le Maire, on ne note pas de recherche appuyée quant à la crise de l'offre. Un Airbus compte plus de 500.000 composants, autant dire des milliers de sous-traitants et tous ne seront pas en mesure de reprendre le collier du jour au lendemain. Cette disruption des chaînes de valeur désormais discontinues tel un écrit en alphabet morse est un point fondamental pour le monde d'après.

Se rendant compte que ce premier PLFR ne tenait pas la route, les Pouvoirs publics se sont risqués à un deuxième exercice notamment pour donner un cadre juridique à l'aide aux PME qui passe ainsi de 45 à 100 Mds.

Le deuxième PLFR : un travail hâtif et dénué de cohérence

Le deuxième texte – datant de la semaine dernière – est frappée de lourdes irrégularités de conception.

Ses hypothèses macroéconomiques sont les suivantes : le PIB ne reculerait que de – 6% pour l'ensemble de l'année 2020 alors même que le premier trimestre 2020 a déjà acté un ressac de – 6% et que la Banque de France n'a pas encore émis de prévisions pour l'ensemble de l'année.

Le déficit public serait de 7,6% du PIB et la dette s'élèverait à 112%.

La récession sans précédent que la France va traverser exige que les vertiges des chiffres soient calés sur la vérité et non sur des quantifications cosmétiques. S'il est logique que l'exercice de la prévision soit fort complexe ( au point d'avoir rendu muets certains économistes usuellement friands des médias télévisuels… ), le rôle de l'État est de demeurer sincère.

Mendès-France plutôt que Pinocchio !

Or, le PLFR 2 ne colle pas avec les hypothèses de plusieurs analystes bancaires ou des agences de notation.

En effet, la dette va augmenter d'au moins 55 Mds tandis que le dénominateur va s'inscrire en recul d'au moins 15% soit 360 Mds.

En conséquence, le nouveau ratio sera voisin de 118% et posera clairement la question de la soutenabilité de la dette dans la mesure où l'idée d'augmenter la pression fiscale serait clairement déraisonnable au regard du besoin, assez keynésien, de soutien à la future reprise de notre économie qui ne sera pas en " V " mais graduelle et saccadée donc proche d'un " W ".

"W" d'autant plus réaliste qu'hélas la durée d'immunisation des patients ayant été atteints du Covid-19 semble réduite et réversible au point que plusieurs pays d'Asie envisagent un retour du confinement ( voir les informations récentes :      https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-wuhan-sort-du-confinement-alors-qu-une-deuxieme-vague-menace-l-asie_3906015.html  )  

La perspective d'une " deuxième vague " est fort préoccupante en termes sanitaires car les soignants et le corps social sont épuisés. Les trois pays meurtris de l'arc méditerranéen ( Espagne, France, Italie ) seraient en vive situation de vulnérabilité.

De tout cela, le ministre de l'Économie n'a cure. Il rend une copie à visée de protection juridique plus que de sincérité fondamentale de nos comptes publics. Comment ne pas voir l'ampleur du désastre quand on apprend des services du ministère du Travail que près de 8 millions de personnes ont demandé à bénéficier du chômage partiel total. C'est un tiers de la population active de la sphère marchande ! Et tout ce drame ne ferait que 6 points de recul du PIB ? 

Évidemment, tout est dans l'art de la présentation. Pour mémoire, les indemnités versées par l'Unedic vont faire exploser la dette de cet organisme ( dont le paritarisme a été largement entaillé depuis 2017 ) , ladite dette étant l'objet d'une caution de l'État via ses engagements hors-bilan.

Cette dette implicite totale ( ce hors-bilan ) s'élève déjà à 4.115 Mds d'euros et ne fait l'objet que d'un contrôle parlementaire marginal. On y trouve aussi la participation de la France au Mécanisme Européen de Stabilité ( MES ). Autant dire que l'État présidé par Emmanuel Macron va entrer dans les doctes ouvrages de Finances publiques pour ce qui ressemble à un tour de passe-passe et à un différé de notre endettement. Jamais le recours à la dette hors-bilan n'aura été aussi frontal et agressif.

Il n'est jamais bon, en matière de comptes publics, de rehausser le plongeoir tandis que le niveau du bassin olympique baisse tendanciellement.

Le niveau du bassin n'est rien d'autre que le potentiel fiscal du pays qui va être fortement amoindri par les conséquences des défaillances d'entreprises. Sébastien Bazin, président du Groupe Accor, a récemment estimé à 20% " au minimum " le nombre d'hôtels ( concurrents ) qui n'allaient pas poursuivre leurs activités pour la France entière.

Cela revient à dire que près de 20% de 19.000 exploitations hôtelières ne pourront pas survivre. Et que dire de milliers de commerce en situation périlleuse ? Le flux usuel de 60.000 défaillances d'entreprises va être pulvérisé sous les coups de butoir de la récession. Le voilà un des pans du choc d'offre à côté du maillage désormais mité du tissu productif.

De tout ceci, je retire la conviction que le PLFR 2 n'est pas adapté à la réalité déjà perceptible de notre situation économique. Notre PIB sera en recul à deux chiffres et notre dette risque fort de dépasser les 120 Mds.

Pour ma part, je suis convaincu que les citoyens de France sont en mesure d'entendre la vérité au fur et à mesure plutôt que de prendre l'addition dans la figure au bon vouloir d'un Exécutif qui s'est engagé sur un sentier où les orages de montagne peuvent être terribles. A l'ENA, on n'apprend pas que l'Histoire peut être tragique. Comme un certain Raymond Aron le reprochait déjà à Valéry Giscard d'Estaing.

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