"Le nouvel ordre démocratique" : comment la montée en puissance du Front national change drastiquement les règles du jeu politique français | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Politique
Les dernières élections en France ont montré un affaissement du paysage politique.
Les dernières élections en France ont montré un affaissement du paysage politique.
©Reuters

Renouvellement de l'échiquier

"Le nouvel ordre démocratique" : comment la montée en puissance du Front national change drastiquement les règles du jeu politique français

Les dernières élections en France ont montré un affaissement du paysage politique fondé sur deux principaux partis. Un Front national durablement à 30% dans les urnes déstabilise et refonde les rhétoriques idéologiques, mais aussi la composition partisane du pays.

Jérôme Sainte-Marie

Jérôme Sainte-Marie

Jérôme Sainte-Marie est président de la société d'enquête et de conseils PollingVox.

 

Voir la bio »

Atlantico : Le paysage politique français est fondé sur un "système" favorisant le clivage entre droite et gauche, entre deux parties qui dominent de façon systémique l'organisation de la vie politique. Aujourd'hui, la présence d'une troisième force alternative, le Front National, rendrait ce système obsolète : comment expliquer cette mutation de l'ancien ordre démocratique, que vous décrivez dans votre nouvel ouvrage "Le nouvel ordre démocratique" (Editions du Moment) ?

Jérôme Sainte-Marie :La vie politique française s’organise depuis 1984 autour de trois dimensions. Tout d’abord, l’existence à gauche ainsi qu’à droite, d’un parti dominant, fournisseur de Présidents et de Premiers ministres. Ensuite une alternance quasi-systématique au niveau national entre ces deux partis dominants. Enfin, l’existence d’une force irréductible au clivage gauche-droite, le Front national, à la fois persistante mais, jusqu’à ces toutes dernières années, et à l’exception de l’accident électoral du 21 avril 2002, hors d’état d’accéder au second tour.  

En dépit de la crise économique, le système a réussi à se maintenir, en suscitant des sujets d’opposition suffisamment crédibles entre gauche et droite. Pourtant, le rythme rapide de l’alternance, avec le quinquennat, n’a rendu que trop visible la similitude des politiques publiques réellement menées, sur fond de consensus européen entre les partis dits de gouvernement. De son côté, le Front national a su élargir son discours à des thèmes économiques et sociaux qu’il négligeait auparavant. Il s’est par là hissé à la hauteur des attentes des Français, qui ne se réduisent pas à l’immigration ou à la sécurité.

A ces considérations strictement politiques s’ajoute une donnée fondamentale, celle du déclassement. Du déclassement individuel, via l’extension du chômage et la paupérisation qui affecte des millions de Français. Du déclassement collectif, avec la désindustrialisation du pays et le sentiment grandissant d’un déclin durable. Tout cela nourrit une exaspération dont ni la gauche ni la droite ne sont en état de profiter, tant leur bilan est sévèrement jugé par l’opinion publique.

La gauche s'est-elle renforcée par sa pratique du pouvoir ses dernières années, ou au contraire assiste-t-on à son inexorable délitement ? Que restera-t-il du parti socialiste en 2017 ?

L’affaissement de la gauche précipite le changement de système. Que François Hollande atteigne des records d’impopularité serait de peu d’importance si les résultats électoraux du parti socialiste n’étaient pas si catastrophiques. Quelque soit le scrutin considéré depuis 2014, l’abstention des électeurs de gauche est massive, notamment dans les catégories populaires. Il ne s’agit pas simplement d’une crise de résultats. Le "pacte de responsabilité" promu par François Hollande, et incarné par Emmanuel Macron, déstabilise l’imaginaire socialiste. Il constitue une reddition idéologique sans précédent de la gauche au libéralisme. Quelles que soient nécessité du Pacte de responsabilité et la réalité de sa mise en œuvre par la gauche, le message adressé par le gouvernement à ses clientèles politiques est qu’il ne peut plus les protéger autant, et qu’à l’inverse, alors que la crise s’approfondit, l’Etat va réduire son intervention. Aussi le Parti socialiste cherche-t-il son salut dans une redéfinition de la notion d’égalité, remplaçant l’idée de justice sociale par la chasse aux discriminations supposées. Le remède est pire que le mal, et ne fait qu’accroître l’inquiétude identitaire. C’est pourquoi l’absence de la gauche au second tour de la présidentielle en 2017 ne serait pas un événement éphémère, comme en 2002, mais le résultat d’un processus logique. Une telle probabilité est enregistrée par les enquêtes d’opinion depuis plus d’un an, et l’on ne voit pas, sauf miracle économique, et encore, comment s’inverserait cette tendance.

La droite n'a de cesse de se chercher, changeant d'appellation à un rythme régulier, et voit apparaître en son sein de plus en plus de conflits de fond: est-ce qu'il est encore cohérent, dans une période de relative instabilité politique, d'afficher une unité malgré des désaccords aussi visibles ?

Triomphante aux élections municipales, la droite a repris le Sénat et dirige 67 départements au lieu de 41 auparavant. Cependant, ses victoires sont d’abord la conséquence de l’effondrement de la gauche. Par exemple, lors des dernières élections départementales, son score de premier tour n’était que de 36%. Ceci tient à ce que les Français ne pensent pas qu’elle ferait sensiblement mieux que la gauche si elle revenait au pouvoir, ni d’ailleurs que sa politique serait très différente. De plus, ses hésitations idéologiques sont perçues de l’opinion. Non seulement elle inscrit sa logique économique dans un cadre européen contraignant, mais en outre sur les questions sociétales posées par la gauche – du mariage pour tous à la promotion de la diversité -, ses positions varient. Cet embarras accroît la force d’attraction du Front national sur l’électorat des Républicains, dont une bonne moitié souhaiterait une alliance avec le parti de Marine Le Pen. Pour la droite dite de gouvernement, europhile et libérale,  la montée des tensions identitaires constitue  un redoutable défi.

La progression du Front National est le marqueur le plus explicite de l'exaspération des Français : d'où vient cette exaspération et pourquoi a-t-elle menée les électeurs vers une politique radicale et alternative ?

Le désenclavement du parti de Marine Le Pen est le fait majeur. Depuis son Congrès de Tours, en 2011, il s’est fixé comme objectif de rassembler la "France du Non", celle qui a refusé lors du référendum de 2005 le Traité constitutionnel européen. Le "non" l’avait emporté par 55% alors, et, selon un sondage IFOP réalisé 10 ans après, ce score serait aujourd’hui de 62%. Considéré par une majorité de Français comme "un parti comme les autres", le Front national a imposé sa présence au second tour des départementales dans 60% des cantons encore en jeu. Le plus souvent, il l’a fait en éliminant la gauche.

La force du Front national vient avant tout de l’indifférenciation politique grandissante entre la gauche et la droite, jointe à une incapacité commune de ces forces à répondre aux attentes des Français lorsque l’une ou l’autre exerce le pouvoir. Sur l’immigration, sur la politique extérieure et sur la politique économique et financière, via le protectionnisme et la sortie de l’euro, le parti de Marine Le Pen se distingue radicalement. En toute rigueur, il est de plus en plus difficile de le qualifier d’extrême-droite, ce qui rend obsolète l’idée de "front républicain".

Les problèmes du Front national sont cependant multiples. Au-delà des considérations familiales, une tension existe entre ceux qui voudraient le voir unifier la droite sous sa direction, et ceux qui pensent qu’il doit refuser le clivage traditionnel de la vie politique française. De plus, son projet de retrait de l’euro inquiète, notamment parmi les 15 millions de retraités, force électorale désormais primordiale. Enfin, il n’intègre que très partiellement les tenants de la "Manif pour tous", en raison de ses ambiguïtés sur le sujet. Pourtant, sa qualification pour le second tour de la présidentielle est partout annoncée, ce qui l’inscrit dans une dynamique positive.

Comment se profile cette réorganisation, et que peut-il rester des partis politiques historiques ?

La bipolarité est construite par le scrutin présidentiel, et, plus généralement, tout système politique tend à se réorganiser entre pouvoir et opposition. C’est pourquoi le remplacement du clivage gauche-droite trouvera son point d’aboutissement en 2017. Cette logique électorale peut se déployer aujourd’hui parce que ce qui sépare la gauche et la droite de gouvernement est moindre que ce qui la rassemble contre ce que l’on appelle précisément les "forces anti-système". Les partis disparaissent rarement, mais leur importance peut changer complètement, on le voit avec le Parti radical ou bien avec le Parti communiste. En fait, au-delà des formations particulières, c’est tout le dispositif politique qui pourrait être modifié sous peu.

Dans l’hypothèse de l’échec de Marine Le Pen au second tour, la France continuerait à être dirigée par un pôle relativement libéral, avec un Président de la République issu des Républicains ou bien du Parti socialiste, et ayant joué la carte du rassemblement face au Front national. Ce dernier deviendrait cependant la force d’opposition dominante, agrégeant autour de lui nombre d’électeurs de la gauche ou de la droite, selon le camp qui aura été battu dès le premier tour. Cela correspondrait mieux aux lignes de fracture entre les Français sur les enjeux de fond, contre les études d’opinion le constatent de manière croissante.

L’ensemble de l’Europe vit les mêmes mutations politiques, avec un retour de ses citoyens vers un pouvoir souverainiste : peut on dès lors imaginer que la composante européenne -économique et politique- des Etats ait transformé profondément le jeu politique dans chacun des pays européens ?

L’observation de la vie politique montre en effet une montée du clivage entre, disons, faute de mieux,  europhiles et souverainistes. L’analyse du mouvement espagnol Podemos, hâtivement classé à l’extrême-gauche, montre ainsi qu’il a réhabilité dans la gauche de ce pays l’idée de Nation, et y puise une large part de son dynamisme électoral. En Grande-Bretagne comme en Allemagne, les derniers scrutins ont aussi vu l’extension d’un vote souverainiste de droite. Plus largement, la crise de la zone euro, conjuguée à la question des flux migratoires, pousse une partie des opinions nationales dans cette direction. A l’inverse, et ce point est parfois négligé, de vastes catégories sociales dans chaque pays poussent à plus d’intégration européenne, y voyant la consécration du libéralisme économique et culturel qu’elles professent. Le mouvement est à la fois symétrique et antagoniste. Il prend en France aujourd’hui une ampleur particulière, dans la mesure il attaque latéralement notre façon de nous représenter la politique, entre une Gauche et une Droite mythifiées. Latent depuis le Traité de Maastricht de 1992, le renversement de cet ordre électoral devient aujourd’hui vraisemblable. Le système politique sur lequel il débouchera peut être deviné en son principe, mais, bien sûr, demeure imprévisible dans ses modalités. Inquiétant pour certains, désirable pour d’autres, ce moment est dans tous les cas passionnant.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !