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Le hadith de Mahomet qui permet de comprendre la mécanique précise de la stratégie de l’Etat islamique (et ses prochaines étapes)
©Reuters

Violence mystique

Le hadith de Mahomet qui permet de comprendre la mécanique précise de la stratégie de l’Etat islamique (et ses prochaines étapes)

Parfois présentés comme des "fous" ou des "barbares", les djihadistes de l'Etat islamique mettent pourtant en œuvre un plan mûrement réfléchi, et qui puise ses racines dans l'interprétation de certains textes de l'islam sunnite. Parmi ceux-là, certains font clairement référence à la façon d'aboutir à la "victoire finale".

David Rigoulet-Roze

David Rigoulet-Roze

David Rigoulet-Roze est chercheur associé à l'IRIS et chercheur rattaché à l'Institut français d'analyse stratégique (IFAS) et rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques (L'Harmattan).

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Alexandre Del Valle

Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France SoirIl Liberal, etc.), il intervient dans des institutions patronales et européennes, et est chercheur associé au Cpfa (Center of Foreign and Political Affairs). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie sur la faiblesse des démocraties, les guerres balkaniques, l'islamisme, la Turquie, la persécution des chrétiens, la Syrie et le terrorisme.

Il est notamment l'auteur des livres Comprendre le chaos syrien (avec Randa Kassis, L'Artilleur, 2016), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (éditions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation (éditions du Toucan), Les vrais ennemis de l'Occident : du rejet de la Russie à l'islamisation de nos sociétés ouvertes (Editions du Toucan), La statégie de l'intimidation (Editions de l'Artilleur) ou bien encore Le Projet: La stratégie de conquête et d'infiltration des frères musulmans en France et dans le monde (Editions de L'Artilleur). 

Son dernier ouvrage, coécrit avec Jacques Soppelsa, La mondialisation dangereuse, est paru en septembre 2021 aux Editions de l'Artilleur. 

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Atlantico : L'Etat islamique procède moins d'une série d'actes barbares que d'une stratégie beaucoup plus profonde, c'est-à-dire la mise en œuvre de certaines prophéties issues des hadiths, les déclarations de Mahomet. Contrairement à Al-Qaida, l'Etat islamique a-t-il besoin d'un territoire et d'une gouvernance hiérarchisée pour être légitime ? Sa violence est-elle plus organisée et institutionnalisée ?

David Rigoulet-RozeElle répond effectivement d'un récit mythologique structuré, fait appel à un soubassement prophétique existant de manière plus ou moins latente dans la conscience collective de la communauté musulmane, notamment dans la tradition sunnite qui est, à la base, pourtant moins portée à l’eschatologie qu’une certaine tradition chiite. Il existe peu de références dans le Coran impliquées dans le récit mythologie à l'origine mobilisé par Daesh, et donc dans sa stratégie eschatologique. En premier lieu, il y a la dans la tradition eschatologique la notion de Mahdi (« le bien guidé », « celui qui montre le chemin »), que l’on ne trouve pas explicitement dans le Coran. D’aucuns semblent estimer que certaines sourates feraient référence à l'arrivée d'al Mahdi qui aurait pour objet mission de faire entrer l'islam dans toutes les maisons, bon gré mal gré, pour réduire les « apostats » et les « polythéistes ». Elle précéderait celle d’al-Masih (le « Messie ») nommé dans le verset 45 de la sourate 3 intitulée Al-Imran (la « famille d’Imran ») et attendu sur terre au moment de la fin des Temps pour affronter dans un Armaggedon final le Dajjal (le « trompeur » ou « l’imposteur », c’est-à-dire le « faux-Messie »). La deuxième grande mission du Mahdi serait de venger les affronts chrétiens du passé, de renverser leur domination pour rétablir l'honneur des musulmans. Or, c'est bien plutôt dans les hadiths que l'on retrouve la référence explicite d'une manifestation d'al Mahdi, qui pourrait, grâce à Allah, reprendre la ville de Dabiq - laquelle est précisément le nom emblématique donné à la revue de l’organisation de l’Etat islamique -, et étendre un irrésistible gouvernement pour les musulmans du monde, lequel  s'étendrait de la Syrie, à la Palestine, en passant par la Jordanie et l'Irak. Cette ville de Dabiq n'est de fait pas uniquement fantasmée, utopique stricto sensu, dans la mesure où elle serait localisée, topologiquement parlant, à la frontière turco-syrienne.

Dans un deuxième temps, et comme il est fait référence dans les hadiths à une prise de la ville de Constantinople, la capitale des "Roumis" (« Les Romains » désignant alors les Chrétiens byzantins » de l’époque), Daesh lui associe aujourd'hui Rome la catholique. La dimension eschatologique et millénariste de cette mythologie fait du calife un « guide » inspiré par Allah lui-même, ce qui lui assurerait les victoires pour mettre en œuvre les prophéties dont il tiendrait.

Mais on retrouve des connotations religieuses et/ou prophétiques dans toutes les dimensions symboliques et sémiotiques de Daesh. Ainsi, Les « bannières noires » de l’organisation font référence à l'un des deux étendards du prophète qui était également noir, connu sous le nom de al-rāya « l'étendard », ou rayat al-`uqab "étendard de l'aigle". On retrouve également cette référence à des étendards noirs dans plusieurs hadiths : un certain Thawban aurait ainsi rapporté que le prophète aurait déclaré : "Quand vous verrez les étendards noirs venant du Khorasan, allez à eux même si cela signifie devoir ramper sur la neige. Le représentant d'Allah, le Mahdi, sera parmi eux" (Al Hakim, Ad-Dani, Suyuti et Nu'aym ibn Hamad). Ce n'est donc pas tout à fait un hasard si aujourd'hui les photos montrent en permanence des drapeaux noirs plantés, à Kobané ou ailleurs : alors que pour les occidentaux, ces drapeaux noirs renvoient à l’obscurantisme de l’organisation, elles peuvent néanmoins toucher à l'inconscient collectif de populations sunnites pratiquantes. Sinon, il n'y aurait bien évidemment pas eu une telle capacité de mobilisation. Il suffit d'ailleurs d'aller sur les forums ou les réseaux sociaux, pour constater que ces références sont récurrentes.  

Cette violence tous azimuts a donc une finalité, contrairement à ce que l'on pourrait croire ?

Alexandre Del Valle :On croit que c'est irrationnel mais c'est extrêmement pensé. Preuve en est que le chef de l'Etat islamique, Abou Bakr al-Baghdadi, et ses adjoints ne sont pas morts, ce sont des terroristes aguerris et leur Calife est un Savant de l’islam sunnite en plus d’un chef terroriste qui a une grande compétence tactique, stratégique et doctrinale. Ils sont par ailleurs aidés par des tribus sunnites irakiennes, syriennes, jordaniennes, et autres, très pragmatiques, qui ont été un moment du côté des Américains et un moment contre, mais aussi par des anciens cadres civils et militaires du défunt Etat baathiste de Sadam Hussein. Ils ont même attiré des gens très rationnels qui ne sont pas de tradition terroriste ou même salafiste, mais qui partagent avec eux des intérêts communs économiques (trafics) et identitaires (face à l’Iran et aux "agents" chiites locaux de Téhéran qui les ont "opprimés").

L’EI est devenu bien pire que du terrorisme classique, car il s’agit d’une guérilla qui a pour but de rétablir le Califat, institution suprême de l’islam arabe sunnite, sur fond de lutte, fortement populaire, face à ses ennemis occidentaux croisés et "sionistes" accusés d'avoir détruit le caractère islamique de ces Etats par la colonisation ou l'influence idéologique, puis bien sûr contre les chiites, accusés d’être leur 5 ème colonnes, comme les minorités chrétiennes et yézidies, ou druzes et alaouïtes. 

Cela voudrait-il dire que l'Etat islamique cherche la confrontation avec les mécréants et les apostats, nécessaire pour que ces éléments mythologiques renforcent sa crédibilité ? La récente demande faite par Obama au Congrès d'envoyer des troupes au sol pourrait alors représenter une opportunité…

David Rigoulet-Roze :Oui, on se rappelle d'Etat islamique Bagdhadi appelant les Américains et les Occidentaux à venir sur le terrain en découdre. Début août 2014, ce dernier avait menacé d'envahir le Koweït pour faire la guerre avec les Etats-Unis », selon le quotidien jordanien Al-Sawsana. « Nous avons des comptes à régler avec les Etats-Unis » avait-il écrit sur sa page Twitter. « Nous ne pouvons pas atteindre les Etats-Unis, donc, les Etats-Unis, eux-mêmes, viennent vers nous, et cela peut se faire avec l'invasion du Koweït qui poussera les Etats-Unis à venir et nous nous lancerons dans une guerre pour nous venger de ce pays », avait-il ajouté. Le rapport de force militaire, en apparence plutôt en faveur des Occidentaux, a pu nous pousser à l'interpréter comme de l'inconscience. Or cela rentre précisément dans la logique d'invincibilité conférée par Allah dans le but d'obtenir cet ultime combat, pour valider le récit mythologique sous-jacent et la prophétie qui l'accompagne. Al-Bagdhdadi ne peut se satisfaire d'attaques aériennes, comme les Américains savent que, pour reprendre les villes, les bombardements ne peuvent être suffisants. D'ailleurs, le fait que l'Etat islamique ne se trouve pas déstabilisé par une "coalition de 40 nations" alimente son discours et sa crédibilité ce qui favorise le recrutement de nouveaux activistes.

Alexandre Del Valle : Cette stratégie est payante et a toujours marché. D'un côté, ils pensent qu'ils ont l'avantage dans le corps à corps, que les occidentaux ne savent pas se battre. Mais surtout, le but est de montrer que l'Occident se comporte de manière néocoloniale et qu'il vient "souiller" (profaner) la terre des musulmans. Ce piège est très fort, car dans un pays musulman, un bon croyant, même s'il n'est pas extrémiste ou radical, ne supporte pas qu'un "infidèle" vienne porter des armes sur lui, même pour le libérer, comme on la vu lors de la guerre de libération du Kowëit en 1990 contre l’Irak. Quand on a délivré l'Arabie Saoudite ou le Koweït face à Saddam Hussein, cela provoqua un mécontentement énorme en Arabie Saoudite, en Irak et au sein des mouvements nationalistes arabes et  islamistes du monde entier, qui ne supportèrent pas de voir des G.I. s'éterniser sur le sol sacré musulman.

Quelle dimension accorder à cette vision du "chaos", de la "fin des temps" ?

Alexandre Del Valle : De mon point de vue, il ne s’agit pas de chaos pour le chaos. Le but de l’EI est de rétablir le contraire d’un chaos, c’est-à-dire un Etat totalitaire, certes, en profitant d’un chaos initial du aux effets pervers de la mondialisation, du monde multipolaire, de la remise en questions des frontières instituées depuis les accords de Sykes-Picot et aux absurdités de la politiques étrangères des Etats-Unis. Avec d’autres Etats occidentaux, ceux-ci ont totalement déstabilisé le proche et le Moyen Orient par deux guerres très mal conduites et injustifiées (assises sur des mensonges) contre l’Irak, des embargos iniques et le soutien aux rebelles du printemps arabes qui ont fait voler en éclats des régimes stables et forts dans la région.

La médiatisation extrême de cette violence a pour but de provoquer la sidération de l'ennemi, de sorte que ce dernier va refuser de combattre et que l’opinion publique va se retourner contre ses propres dirigeants, accusés d’avoir semé le terrorisme en intervenant au Moyen Orient ou en Afrique. La stratégie du "Djihadisme 2.0" a aussi pour objectif de fasciner en sidérant, c’est-à-dire  d'attirer tous les psychopathes marginaux potentiels (existant dans toute société) qui se retrouveraient bien volontiers dans les actions de l'Etat islamique et dans l’utopie qu'est le mythe du Califat, à réaliser comme un futur paradis terrestre rebelle aux puissances judéo-croisées du Mal.

La stratégie est donc doublement efficace : elle fait peur aux masses impies qui vont se soumettre à l’EI en capitulant par avance (syndrome de Stockholm) et elle attire des minorités psychopathiques qui vont le rejoindre ou l’imiter. C'est surtout une extrême efficacité dans la communication de l'horreur qui a pour but de mobiliser les fanatiques et de démobiliser les ennemis. Il s’agit là d’un exemple typique de "guerre des représentations". Dans le cadre de cette guerre fortement psychologique, les assassinats sont également perpétrés dans le cadre d’une stratégie de culpabilisation : avant d’être égorgés, les mécréants occidentaux ou chrétiens accusés d’être des agents de ces derniers, vêtus d’habits oranges, sont obligés de réciter un texte qui met gravement en cause leur propre pays, leur religion, leur civilisation "croisée" responsable de ce qui arrive car ayant "humilié" et "persécuté" les musulmans.

Comme les nazis et les staliniens, ces totalitaires sont plus modernes que moyennâgeux dans leur techniques de propagande, ils agissent de façon "rationnelle", non pas passionnelle, mais scientifiquement étudiées au delà de la mis en scène d'un aspect passionnel. Ils sont surtout et d’abord des professionnels de la communication. N’oublions pas que lors de leur scission avec Al Qaïda, il y a à peine plus d’un an, l’Etat islamique était un petit mouvement qui avait failli disparaître totalement à plusieurs reprises et avait assez peu d’hommes. Il n’a survécu que grâce à sa puissance de feu psychologique et communicationnelle. Rappelons que la communication et les actions de propagande forment l'un des plus gros budgets de l'Etat islamique. Ce n'est pas le nombre de morts qui est le plus important pour l’EI, car les morts provoqués par l’EI sont bien inférieurs à ceux générés par les FARC en Colombie, les guérillas au Sri Lanka, en Ex-Yougoslavie, les guerres civiles rwandaise, soudanaise ou ivoirienne, ou même Boko Haram au Nigeria. Le but n’est donc pas de tuer pour tuer par vengeance dans la stratégie de l’EI, mais surtout de tuer de façon ciblée et de communiquer minutieusement de façon à attirer au maximum l'attention en vue de sidérer-fasciner-terrifier et dissuader l’ennemi en le paralysant.

L'objectif de l'Etat islamique consiste aussi à "aspirer" à lui, tel un trou noir sémantique et néo-impérial, tous les "bons musulmans" radicalisés génés de vivre en "terre infidèle", car selon le salafisme et l’islam orthodoxe sunnite lui-même, ils ne peuvent normalement pas vivre en terres mécréantes, sauf pour une raison de force majeure. L’EI a aussi besoin de soldats car il a pour caractéristique de vouloir conquérir un territoire et de s'élargir indéfiniment, ce qui impliquer de justifier et accélérer la "hijra" (l’émigration) massive des musulmans, soi-disant "persécutés" en terre non musulmane, vers le Califat islamique. 

En quoi ces differences, d'ordre théologique, ont-elles pu participer à la dissociation entre les procédés d'Al-Qaida et de l'Etat islamique ?

David Rigoulet-Roze :Il y a évidemment de nombreuses différences dans le mode d'action et donc les objectifs de l'Etat islamique. Mais au départ, la question s'est posée de savoir comment faire. Rétablir la Justice pour les Musulmans du monde, se venger des croisés… Voilà une rhétorique que l'on trouvait également chez Al-Qaida. Ce qui est intéressant, c'est que pour Daesh on trouve en réalité un mélange entre les procédés d'Al-Qaida et le choix de l'assise territoriale. Cette dernière révèle que Daesh priorise son combat contre l’ « ennemi proche », soit les « apostats » plus que contre les « croisés ». Dans un premier temps. Pour autant, Daesh ne se prive pas de s'engager dans un combat « projectionniste », vers « l’ennemi lointain », donc à distance contre les Américains, les Européens. Ainsi, les Lone wolves (« loups solitaires ») de nos pays peuvent prêter allégeance à Daesh sans avoir besoin de faire l’hijra (« départ ») vers le Califat auto-proclamé. Pour eux, c'e st mieux que rien.

Les musulmans "infidèles", les "apostats", seraient-ils donc les premiers ennemis de Daesh, avant même les occidentaux ? Comment l'expliquer ?

Alexandre Del Valle : Puisque l'Etat islamique veut se construire sur les ruines d'Etats tenus par des sunnites (ou autres) qu'il juge, de ce fait, "illégitimes" ou "apostats" (Egypte, Jordanie, Syrie, Irak, etc.), les premières victimes sont bien sûr les musulmans modérés, ou tout simplement les musulmans, même sunnites pratiquants, qui seraient en faveur du maintien des Etats-nations existants, à commencer par ceux qui soutiennent le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi. Très pieux, il s'oppose en effet à l'Etat islamique parce qu'il menace les Etats en place, dont le sien. Les mauvais musulmans, ceux qui ne sont pas salafistes ou sunnites, sont considérés comme des "apostats" à abattre, et il est même plus légitime de les tuer que les chrétiens. Même les sunnites, s'ils ne font pas allégeance à l'Etat islamique, sont visés puisque de facto considérés comme "excommuniés" en vertu de la doctrine salafiste du "takfirisme" (tous ceux qui ne sont pas avec nous sont des apostats NDLR).

Le but n'est pas de tuer un maximum d'occidentaux en occident mais d'en tuer quelques-uns pour retourner l'opinion publique. Mais avant de tuer les occidentaux, il faut d'abord tuer tous les musulmans récalcitrants et les apostats.

La Jordanie, la Syrie, l'Irak, la Palestine… Toutes ces contrées pourraient donc reformer un pays refuge pour les musulmans du monde, et selon les frontières décrites dans les textes musulmans. Récemment, un pilote jordanien a été immolé. Dans quelle stratégie cela pourrait-il s'inscrire ?

David Rigoulet-Roze :La Jordanie, du fait de son alliance avec l'Arabie-Saoudite et Israël, fait non seulement partie des alliés des « croisés », mais également des régimes « apostats ». Mais surtout, la Jordanie est effectivement inscrite comme une des conquêtes prévue dans la prophétie. Le décès du pilote jordanien répondrait donc d'une provocation visant à forcer une confrontation avec elle. D'autant que selon toute vraisemblance, il aurait avait été tué dès le 3 janvier, soit peu de temps après sa capture, c'est-à-dire un mois avant les pseudo-négociations sur son éventuelle libération. Ces négociations étaient donc faussées depuis le début. C'est une manière de mettre au pied du mur une société déjà fragilisée, dans une région où on constate une forte porosité et une sympathie à l'égard de l'Etat islamique. La polarisation et l'ambigüité au sein de la population jordanienne est une faiblesse que l'Etat islamique compte activement exploiter pour l’investir de l'intérieur. Reste à savoir si la structure tribale jordanienne et la réalité culturelle de la bayah (« allégeance personnelle ») bédouine pourra être suffisamment résiliente pour contrebalancer l’attraction exercée par celle de Daesh. Mais n'oublions pas que les Jordaniens représenteraient le 3ème contingent « national » en termes d’activistes (entre 2.000 et 2.500), juste derrière les Tunisiens et les Saoudiens. Ce qui ne saurait surprendre quand on se souvient qu’Abou Moussa Al Zarqawai, fondateur d’Al Qaïda en Irak dont l’Etat islamique actuel est une sorte de prolongement, était lui-même un Jordanien originaire de la ville défavorisée de Zarqa.

Alexandre Del Valle : C'est un pays idéal à attaquer pour l'Etat islamique car elle est tiraillée entre bédouins, privilégiés, proches du roi, lui-même fils de bédouin, et Palestiniens, plus urbains et éduqués mais qui se sentent citoyens de seconde zone et sont séduits par le djihadisme du Hamas palestinien notamment. Elle est en plus en porte-à-faux car elle a signé depuis les années 2000 des accords stratégiques avec Israël pour la coopération sécuritaire et l'Intelligence. Comme l'Egypte et le Liban, elle est considérée comme un pays "traitre" et "apostat". La Jordanie, comme le Liban, l'Irak et la Syrie, est idéale à déstabiliser car il y existe énormément de ressentiments des uns contre les autres. 

Peut-on imaginer une "alliance" provisoire de l’Etat islamique et d'autres djihadistes sunnites salafistes avec Israël pour combattre les chiites ?

Alexandre Del Valle : Je n'y crois pas, car toute la stratégie des islamistes (sunnites comme chiites), des deux côtés, consiste justement  à accuser l'autre d'être pro-israélien, "sioniste" ou même "juif" masqué ou agents de ces derniers. Les chiites accusent depuis toujours les sunnites et les monarchies du golfe d'être pro-américaines donc pro-israéliennes et sionistes. Mais l'inverse est vrai aussi : dans la propagande islamiste salafiste sunnite, on accuse systématiquement les chiites d'être des agents secrets des israéliens et des sionistes. Les rebelles salafistes syriens et irakiens accusent constamment la Syrie alaouite de Bachar al-Assad, ou même l’Iran chiite, de faire le jeu d'Israël et Bachar est accusé d'être "secrètement sioniste" et de ne jamais avoir rien fait pour récupérer le Golan, ni pour frapper Israël.

Certes, on ne peut nier qu’Il peut y avoir parfois une sorte de convergence d'intérêts, que certains nomment "alliance objective", mais l'élément antisémite-judéophobe, est tellement existentiel et même pathologique chez les islamistes djihadistes de tous bords que ces derniers ne peuvent pas se permettre une alliance stratégique de fond avec Israël contre les chiites. Ils ne peuvent pas concevoir un pacte avec leur ennemi suprême-existentiel : le juif, et pas seulement l’Etat d’Israël, mais le peuple qui aurait refusé le pouvoir de Mahomet à Médine puis "comploté" contre lui, ce qui justifie les sourates coraniques et la Tradition chariatique légitimant les massacres de juifs par les troupes de Mahomet à Khaybar et Médine.

En quoi est-ce important de comprendre le programme de l'Etat islamique ?

Alexandre Del Valle :Quand on dit qu'ils ne sont que des "fous" qui n'auraient "rien voir avec l'islam", ce qui factuellement et théoriquement faux, on ne peut pas le combattre. Les terroristes salafistes ne sont pas surgis de "nulle part", ils ont été formés par des idéologues qui leur ont transmis le venin salafiste djihadiste, soit par des vidéos, soit par des réunions, des initiations. Les frères Kouachi, certes des voyous incultes et très superficiellement musulmans comme Mérah ou Coulibaly, ont par exemple connu des prédicateurs parfaitement instruits. Il est faux de dire qu’ils ont été "autoradicalisés", car avant l’autoradicalisation, il y a des fanatiseurs "professionnels", des recruteurs comme pour les sectes. Si l'on ne connaît pas la nature idéologique, rationnelle, mais éminemment islamique salafiste de ceux qui sont à la source de ces violences, si l’on réduit notre qualification et désignation de l’Ennemi en affirmant qu’il s’agit de "fous" qui n’ont "rien à voir avec l’islam religion d’amour", on ne pourra pas les combattre, car on ne pourra pas attaquer la source idéologique salafiste du mal qui est distillée par tant de mouvements islamistes mondiaux soutenus par les Etats du golfe et qui ont même parfois pignon sur rue en terre d’islam comme dans nos démocraties...

Ne pas nommer l'ennemi et qualifier la menace au nom du politiquement correct, pour ne pas incriminer telle ou telle religion,  pour "éviter l’amalgame", revient à renoncer à l'éradiquer. Si l'on avait vraiment voulu aller aux sources idéologiques et si on avait écouté un peu plus les services de renseignement qui alertent depuis des années nos politiques sur le danger des prédications salafistes ou autres dans nos "banlieues de l’islam", les attentats de Paris n'auraient peut être pas eu lieu. La source du problème est une idéologie non réformée depuis 1000 ans qui justifie le djihad, lequel est enseigné en Arabie saoudite, à l’université d’Al-Azhar en Egypte, que le président veut à juste titre réformer. Cette idéologie est hélas banalisée, distillée et enseignée dans de très nombreux centres islamiques, en pays islamique, et sur notre sol démocratique. Là se trouve la source du problème. Ne pas toucher à cette source et la tarir revient à combattre une invasion de guêpes sans jamais s’attaquer au nid.

Il y a une idéologie fondatrice extrêmement structurée et sérieuse qui n'est pas portée par quelques "fous" que certains bien pensants qualifient "d’hérétiques" ou de "mauvais croyants", mais par des imams en Arabie Saoudite ou à Al-Azhar, l'une des plus prestigieuses institutions théologiques de l'islam sunnite. Comme à La Mecque, on y apprend que le djihad ne se terminera pas avant la destruction des juifs du monde entier, de l’Etat d’Israël et des "impies" qui "s’opposent à l’Islam» ("djihad offensif"). Or la seule entité qui a le droit de lancer les djihads offensifs pour étendre le règne de l’islam, dans la tradition islamique sunnite, est justement le Calife… Et celui-ci s’apelle al-Baghdadi, c’est un connaisseur diplomé du sunnisme, et de plus en plus de groupes islamiques des quatre coins du monde lui prêtent allégeance.

En France à Paris, Lyon, Lille, Londres ou Copenhague, de nombreux prédicateurs tolérés par les autorités publiques, parfois même subventionnés, enseignaient dans des mosquées tout à fait officielles la haine du mécréant et la sainteté de celui qui va le combattre… Ceci au nom de la tradition (Sunna) sunnite, hélas non-réformée, et datant des années 1000-1300. Par exemple, Youssef al-Qardaoui, l'un des directeurs de grandes organisations liées aux Frères Musulmans en Europe, incite en toute liberté dans son livre best-seller "Le Licite et l’Illicite" (en vente sur Amazon) à aller tuer des juifs et des homosexuels... Comment voulez-vous ainsi combattre des djihadistes adeptes d’une ultra-orthodoxie sunnite légale en Arabie saoudite ou au Pakistan si on les résume comme de simples "voyous" qui ne seraient même pas des musulmans ?

Bien au contraire, il convient de rappeler et de combattre par l’éducation, la prévention et la répression le fait qu’une grande partie de ce qu'ils font repose en réalité sur des bases coraniques-canoniques en partie orthodoxes et légales. Le calife Ibrahim (Abou Bakr al-Baghdadi), qui est un vrai connaisseur de la religion islamique, contrairement à Oussama Ben Laden, ne manque jamais une occasion de citer des grands penseurs de l'islam (Ibn Taiymiyya, Muslim, Bokhari, etc) dont les enseignements n'ont jamais été invalidés nulle part dans les grands pays musulmans sunnites et même chez nous ! C’est pour cette bonne raison, hélas difficile à admettre pour l’Occidental complexé, que les musulmans modérés affirment continuellement que la vraie ou même la seule façon de combattre l'islamisme radical ne consiste pas uniquement à arrêter des fanatiques violents ou encore moins à faire la guerre contre des Etats, y compris l’Etat islamique, imais plutôt de commencer par aider les réformistes de l’islam (qui existent) à commencer à désacraliser la violence islamique. Tous ceux qui ont voulu le faire depuis des siècles ont été excommuniés et souvent même tués. On en est donc encore loin. Mais nous pouvons au moins refuser les fondements orthodoxes du djihad chez nous, avant de faire la guerre chez les autres.

Alexandre Del Valle est l'auteur de l'ouvrage Le Chaos Syrien, printemps arabe et minorités face à l'islamisme publié aux éditions Dhow en novembre 2014

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