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Le contrat social chinois en péril : attention au développement du nationalisme après la crise
©Pavel Golovkin / POOL / AFP

Nationalisme chauvin ?

Le contrat social chinois en péril : attention au développement du nationalisme après la crise

La domination politique du Parti Communiste Chinois repose historiquement sur trois piliers : le mao-communisme, la prospérité matérielle et le nationalisme anti-impérialiste. La crise sanitaire sape déjà les deux premiers.

Cyrille Bret

Cyrille Bret

Cyrille Bret, ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure, de Sciences-Po Paris et de l'ENA, et anciennement auditeur à l'institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) est haut fonctionnaire et universitaire. Après avoir enseigné notamment à l'ENS, à l'université de New York, à l'université de Moscou et à Polytechnique, il enseigne actuellement à Sciences-Po. Il est le créateur avec Florent Parmentier du blog Eurasia Prospective. Il est également membre de l'Institut Notre Europe Jacques Delors.

Pour le suivre sur Twitter : @cy_bret

 

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Depuis la création de la République Populaire de Chine, le 1er octobre 1949, le Parti Communiste Chinois a passé un contrat implicite avec la population. En échange de l’obéissance politique, le PCC a successivement donné aux Chinois des garanties contre le fractionnement du territoire, la domination étrangère et enfin la pauvreté. Mais la crise du COVID-19 remet en cause ce pacte politique fondamental. Dans les régimes autoritaires, le consentement politique est présumé plutôt que recueilli. Il est trop dangereux, pour le pouvoir de Xi Jing Ping, de retremper sa légitimité dans des élections libres. Il lui reste en conséquence à jouer sur la fibre nationaliste y compris dans ses expressions agressives. La période postérieure à la crise sera, pour la Chine, prise entre la volonté de se poser en puissance médicale exemplaire et le souhait de s’imposer dans les luttes régionales et mondiales.

La fin du mao-communisme comme légitimité historique

Depuis longtemps, le communisme et sa version nationale, le maoïsme, ont cessé d’être une source de légitimité pour le pouvoir du PCC. Depuis la Révolution culturelle de 1966, le maoïsme révolutionnaire est implicitement discrédité en raison de l’affaiblissement politique et économique qu’il a causé dans la population chinoise. L’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping en 1980 a entrainé une série de réformes économiques rompant avec le mao-communisme et érigeant un « capitalisme rouge » préservant la Chine à la fois de la pauvreté matérielle et de la décadence politique causée en URSS par la Perestroïka.
Après la répression des mouvements démocratiques de la Place Tiananmen, le 4 juin 1989, le PCC a abandonné l’idée d’une légitimation de son pouvoir par le maoïsme et a refondé le contrat social national : l’unité nationale reposerait sur l’obéissance politique sans faille en échange de la prospérité économique. Aujourd’hui, face à la crise du COVID-19, la légitimité idéologique ne peut servir de pilier au pouvoir chinois : la population est devenue indifférente au récit collectif communiste et attend autre chose du PCC.

Les limites de l’unité politique comme ciment politique

En 1949, le PCC a offert aux Chinois ce dont ils avaient été privés depuis le milieu du 19ème siècle : le monopole de la violence légitime autrement dit un État dont la souveraineté est incontestée et l’unité territoriale intacte. La RPC a en effet clos le siècle de fragmentation du territoire chinois : les Traités Inégaux des années 1840-1850 avaient concédés aux puissances occidentales des territoires sur les côtes chinoises ; les invasions russes puis japonaises avaient prolongé ce mouvement de délitement durant le 20ème siècle ; mais surtout les guerres civiles avaient créé, au sein même de l’empire, des territoires entiers échappant au pouvoir central et soumis à des potentats locaux ou à des seigneurs de la guerre. Pour les Chinois, le communisme a d’abord été le synonyme de rétablissement de l’unité étatique. Or, aujourd’hui, l’unité est mise à mal par la crise du COVID-19 : en effet, les rapports entre le centre pékinois et les provinces ont connu un surcroît de tension. Loin d’être inconditionnellement soumises au PCC central, les provinces ont mené leurs propres politiques et les gouverneurs locaux ont constitué leurs propres clientèles politiques à la faveur des décennies de croissance économique soutenue.

L’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, lors du XVIIIème congrès du PCC le 14 novembre 2012, a lancé un mouvement de recentralisation du pouvoir : le procès contre Bo Xilai, chef du parti communiste de la riche ville de Chongqing a montré à quel point le nouveau pouvoir essaierait de reprendre le contrôle sur les provinces. De même, la campagne anti-corruption en cours depuis 2013 sert à limoger régulièrement les responsables politiques locaux les moins soumis au pouvoir central et à l’équipe dirigeante. Cela a été souligné dès le début de l’ère Xi par François Godement dans Que veut la Chine ? Mais le rétablissement de l’unité politique est désormais un thème peu mobilisateur pour la population chinoise. Là encore, ce pilier est trop faible pour préserver le contrat social implicite en temps de crise.

La fin de la « Haute Croissance »

La crise du COVID-19 remet aussi en cause le pilier devenu essentiel du pacte politique proposé aux Chinois par le PCC. En effet, la croissance économique a pris le relai des sources traditionnelles de légitimité du système politique. En développant ses industries textiles, mécaniques, chimiques puis électroniques dans les années 1980 et 1900 sur ses côtes, la Chine a réussi à enchainer des années de décollage économique : durant la première décennie, son PIB a régulièrement connu des pics supérieurs à 10% de croissance et, durant la deuxième décennie, elle a maintenu une croissance annuelle supérieure à 8%. Avec l’entrée à l’OMC en 2001, l’économie chinoise s’est insérée dans les chaines de valeur mondiales jusqu’à devenir « l’usine du monde » et a acquis une position dominante dans tous les appareils productifs puis dans la finance mondiale. Elle a ainsi résisté aux crises économiques de 1998 puis de 2008 en garantissant malgré tout une progression de sa prospérité matérielle à sa population. Ces années-là, la croissance chinoise a réussi à demeurer au-dessus de 8%.
Pour la population, la croissance économique a eu un impact massif et rapide : plus d’un demi-milliard de Chinois sont sortis de la pauvreté en une génération. Et la fierté nationale s’est transférée du mao-communisme à la revendication du statut de première économie au monde.

Aujourd’hui, en raison de la crise sanitaire, la croissance s’essouffle, y compris comme ciment politique. Déjà relativement décevante en 2019, à un peu plus de 5%, la croissance est aujourd’hui prévue à un peu plus de 1% en 2020. Cela mettra à mal le pacte politique chinois en faisant perdre à l’obéissance politique sa contrepartie économique. Bien entendu, un fort rebond est prévu pour 2021 par les institutions de Bretton Woods (FMI, Banque Mondiale) à +9% du PIB chinois. Mais les ravages politiques intérieurs d’une année sans croissance sont encore incalculables. D’où la nécessité de renforcer le dernier pilier du pacte politique actuel : le nationalisme.

Le retour du nationalisme chauvin ?

Face à une telle remise en cause du système politique général, le PCC ne dispose plus que d’un levier efficace de légitimation de son hégémonie politique : la fierté nationale. Toute la question est aujourd’hui de savoir comment elle compte en user à la sortie de la crise.

Depuis le début de la crise sanitaire, la République Populaire de Chine essaie de compenser son statut de foyer de l’épidémie en déployant une activité redoublée sur la scène internationale. C’est qu’il en va sans doute de la légitimité du PCC aux yeux de la population. Ainsi, la Chine a déployé des actions humanitaires fortement médiatisées en soutien à l’Italie : les médecins chinois y ont fait régulièrement la Une des journaux. De même, elle est particulièrement active dans les débats scientifiques afin de manifester la puissance de ses instituts de recherche, de ses universités et de ses industries médicales. Acquérir le statut de puissance médicale exemplaire est le versant lumineux de cette stratégie d’influence internationale post-crise.

Mais l’activité de la Chine sur la scène internationale a un visage plus agressif. A l’échelon régional, les tensions se renforcent déjà, à la faveur de la crise sanitaire, avec Taïwan, la Corée du Sud et tous les États voisins. La Chine sera en compétition avec eux pour la reprise économique mais sera sans doute tentée de faire oublier le « trou d’air » économique par un regain d’activité dans la région. Et avec les États-Unis, la guerre commerciale est désormais doublée d’une compétition politique sur le discrédit de l’administration Trump dans la gestion de la crise sanitaire.

Compenser les faiblesses politiques intérieures par un surcroît d’agressivité extérieure est un procédé habituel pour les régimes autoritaires. Faute de pouvoir assurer leur légitimité sur le consentement explicite et libre de leurs populations, ils sont régulièrement tentés par l’aventurisme stratégique pour compenser les difficultés de leurs pactes politiques. A l’issue de la crise sanitaire, la Chine risque d’affronter des troubles sociaux issus des difficultés économiques. Reste à savoir quelle sera sa priorité : le softpower sanitaire ou l’agressivité militaire.

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