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Laurent Baumel.
Laurent Baumel.
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Sus aux économies !

Laurent Baumel : "La gauche donne le sentiment d’avoir fait payer la facture aux Français modestes"

Député frondeur abstentionniste sur le vote du Budget 2015, le socialiste Laurent Baumel en est convaincu : le keynésianisme est le seul remède à la crise généralisée en France. Il appelle son parti, le président de la République et le gouvernement à un changement de cap drastique.

Laurent Baumel

Laurent Baumel

Laurent Baumel est membre du Parti socialiste. Il est notamment l'un des fondateurs du mouvement "La Gauche Populaire"

 

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Atlantico : Laurent Baumel, vous faites partie des députés frondeurs qui se sont abstenus sur le vote du budget 2015. Vous avez notamment déclaré que ce « n’était pas la fronde qui mettait en danger le PS mais la politique du gouvernement ». Que reprochez-vous concrètement à cette politique gouvernementale ?

Laurent Baumel : Deux questions font débat. D’abord, le rythme et l’ampleur de la réduction des dépenses publiques au nom des règles européennes. Le gouvernement s’est certes assoupli sur cette question, il assume désormais de ne pas pénaliser la croissance avec davantage d’austérité. Il n’empêche que les 21 milliards d’euros d’économies sont potentiellement contre-productif dans la conjoncture actuelle.

Mais l’essentiel de la controverse porte sur la question des dépenses fiscales ou de l’utilisation de la marge de manœuvre à déficit donné : le gouvernement a choisi de réaliser 40 milliards de baisse d’impôts ou de charges en faveur des entreprises. Nous critiquons le caractère aveugle, non ciblé et inconditionnel de cette politique qui va bénéficier à des entreprises non exposées à la concurrence internationale et qui n’embaucheront pas.

Ces cadeaux fiscaux aberrants nous privent de recettes pour soutenir la consommation populaire ou l’investissement des collectivités locales à un moment où les carnets de commande des entreprises sont en berne. Sur le plan de la justice sociale, la gauche donne le sentiment d’avoir faire payer la facture aux Français modestes sans résultat sur le front économique.

Reste que dans la présente conjoncture, si des économies ne sont pas réalisées au niveau des dépenses publiques, il faudra compenser cette perte économique par une hausse des impôts directs ou indirects. Ne trouvez-vous pas que les couches populaires et classes moyennes ont suffisamment souffert des dernières hausses de la fiscalité ?

Le point faible du discours sur les économies est qu’il oublie un enseignement fondamental de l’économie contemporaine keynésienne. Dans les recettes fiscales, il y a une base fiscale qui est liée à la croissance.

Plus vous comprimez les dépenses publiques plus vous comprimez la croissance, plus vous diminuez les recettes fiscales et donc plus vous accroissez le déficit que vous prétendiez combattre. C’est exactement ce qui se passe en ce moment…

2000 milliards d’euros de dette, une croissance nulle, un chômage qui explose et la déflation qui menace… Croyez-vous encore aux seuls bienfaits du Keynésianisme dans un contexte économique aussi désastreux ?

C’est le débat que nous avons eu cette semaine dans l’hémicycle. La baisse des dotations aux collectivités locales de 3,7 milliards d’euros est une faute majeure de politique économique qui va avoir des implications immédiates sur l’investissement de ces dernières et donc l’emploi dans le secteur du BTP.

Je le répète : tout le monde sait qu’il faut lutter contre les déficits en période de croissance mais que la politique de contraction budgétaire aggrave les récessions.

Le budget 2015 n’est pas financé pour 1/5 et les efforts supportés par les collectivités locales serviront notamment à financer les frais de fonctionnement de l’Etat plutôt qu’à réaliser de véritables économies. Cela vous frustre-t-il ?

Ce dont je suis sûr en tout cas c’est que l’on fait un mauvais procès aux collectivités locales. La suspicion permanente qui entoure les dépenses de fonctionnement relève de l’idéologie. Elle ne correspond pas à l’expérience de terrain que j’ai pu avoir en tant que Maire ou député. Si les communes n’étaient pas là pour maintenir le cadre de vie et le lien social à travers les services publics locaux et les animations, la société française s’effondrerait.

Vous évoquiez précédemment les 40 milliards d’allègements fiscaux accordés aux entreprises. Ne pensez-vous pas que pour relancer la croissance et l’emploi, la France devrait désormais en finir avec sa fiscalité trop lourde à l’égard des entreprises ? Et peut-être permettre une plus grande flexibilité du marché du travail ?

Je ne suis pas contre une politique ciblée à destination des entreprises qui ont des problèmes de taux de marge, dans des secteurs exposés à la concurrence internationale. Je suis favorable à aider les entreprises qui créent effectivement des emplois. Je ne suis évidemment pas non plus opposé à certaines simplifications administratives.

Mais tout est question de proportion et de priorité. En tant que socialiste, je n’adhère pas à l’idée générale qui voudrait que la solution au problème du chômage passe par l’allègement général des charges sociales des entreprises et la déréglementation du marché du travail. Ça c’est le credo libéral et ce n’est pas, en principe, le nôtre.

Pas de réduction des déficits, ni allègement du coût du travail ou de plus grande flexibilité du marché du travail… Quelles propositions défendez-vous pour que la France et les Français sortent enfin la tête de l’eau ?

Nous proposons une politique plus équilibrée. Sur les 40 milliards d’euros de dépenses fiscales en faveur des entreprises, la moitié pourrait être reventilée sur une politique de soutien à la consommation populaire et l’investissement des collectivités locales.

Ces marges de manœuvre récupérées pourrait financer par exemple l’instauration d’une CSG progressive : la baisse des taux pour les salaires bas ou moyens n’aurait pas besoin d’être compensée par des taux plus élevés en haut de barème. On y gagnerait sur la relance du pouvoir d’achat et la justice sociale.

En combinant cet instrument de stimulation de la demande avec une politique de taux de marge ciblée ou d’aide aux entreprises qui s’engagent sur des investissements et création d’emplois, nous aurions une politique plus efficace.

Mais dans tous les cas, pas de réformes structurelles de plus grande ampleur qui satisfassent aux impératifs européens ?

Une réforme consistant à fusionner l’impôt sur le revenu et la CSG est une réforme structurelle, enfin pour moi qui n’évolue pas dans l’univers mental de la technocratie bruxelloise.

Je ne partage pas l’idée qu’il existerait une liste de réformes incontournables dans lesquelles tout gouvernement devrait obligatoirement faire ses courses pour faire progresser son pays. Pour moi, une réforme structurelle de gauche pourrait être une réforme fiscale, une nouvelle loi bancaire mais pas nécessairement une réforme néo-libérale du marché du travail.

Croissance ou non, seriez-vous prêt à considérer l’impératif de réduction des dépenses étatiques ? La question du nombre de fonctionnaires est-elle un tabou indépassable pour la gauche de la gauche ?

Là encore, personne n’est opposé à l’idée de redéployer le volume des fonctionnaires en fonction des nouveaux besoins, des nouvelles fonctions de l’Etat. Pour le reste, j’observe une grande hypocrisie dans le débat sur les économies. La droite prétend faire 120 milliards d’euros d’économie mais elle se défile vite lorsqu’il faut rentrer dans le concret.

Les plus libéraux dans le débat idéologique national ne le sont pas toujours sur leur territoire lorsqu’il faut en tirer les conclusions sur la suppression des services publics locaux. En réalité, on sait depuis Tocqueville que les Français n’aiment pas le libéralisme économique, la compétition, qu’ils sont attachés aux protections et à l’égalité. Il n’y a pas de base sociale en France pour la politique actuelle des élites néo-libérales.

Dans une économie mondialisée, extrêmement compétitive, pareille approche politique n'est-elle pas un peu candide ?

L’avenir est un modèle qui combine compétition, liberté entrepreneuriale, jeu de l’offre et de la demande, avec des règles, des garanties, des dépenses publiques, de la régulation, de la protection…

C’est un modèle rationnel. La compétition généralisée et la mondialisation libérale sont irrationnelles, elles génèrent des gâchis financiers, humains et écologiques énormes.

Ne trouvez-vous pas hypocrite de s’engager communément sur la scène européenne d’un côté, et de l’autre, de prétendre résister à l’échelle nationale aux impératifs européens ? N’est-ce pas un mauvais signal envoyé à l’Europe, aux autres Etats membres et à l’économie mondiale ?

Nous avons signé des traités et une des clés de l’identité européenne est le respect de l’Etat de droit, c’est vrai. Mais en même temps, l’engagement de la France dans la relance de la construction européenne dans les années 80 avait comme objectif stratégique la possibilité de retrouver à l’échelle européenne les marches de manœuvre pour réguler l’économie de marché et préserver le modèle social.

Il faut bien que la France et notamment les socialistes français retrouvent à un moment donné les fruits de leur investissement dans la construction européenne. La France a, en outre, raison dans le débat qu’elle conduit avec l’Allemagne. N’oublions jamais que cette dernière a largement fait payer à ses partenaires, via les taux d’intérêts élevés,  sa réunification et que la stratégie de désinflation compétitive de Gerhard Schröder lui a également permis de gagner des parts de marché sur le dos de ses partenaires européens. Si tout le monde avait suivi le prétendu « modèle allemand », le continent se serait enfoncé encore plus dans la crise. L’excédent commercial allemand doit donc permettre aujourd’hui une nouvelle politique budgétaire.

Vos relations avec le chef de file du gouvernement sont de plus en plus tendues. Manuel Valls a même qualifié le groupe des frondeurs de « gauche passéiste » dans une interview accordée au Nouvel Obs. En vous opposant de la sorte au gouvernement, ne craignez-vous pas de provoquer un schisme au sein du PS ? Schisme qui pourrait ouvrir un boulevard au Front national et condamner durablement votre parti ?  

Nous nous ne sommes pas engagés, pour notre part, dans une logique de schisme. Au contraire, nous cherchons à agir au sein de notre famille, à l’Assemblée nationale et dans le parti socialiste, pour obtenir une inflexion de la politique gouvernementale. C’est le sens du vote d’abstention, qui est l’expression de notre désaccord au sein d’une majorité.

Le fossé entre les frondeurs et le gouvernement semble pourtant abyssal. Manuel Valls, lui même, reconnaît que la gauche doit se « réinventer ou mourir ». Ne pensez-vous pas que le modèle mitterrandien du parti socialiste multi courants est arrivé à son terme ?

Manuel Valls fait partie de ceux qui poussent effectivement au maximum la tension, en donnant à nos désaccords une portée de plus en plus idéologique. Mais il n’est pas représentatif du centre de gravité du parti socialiste. En réalité, le désaccord actuel porte essentiellement sur l’équilibre de notre politique économique. Nos divergences sont sérieuses car elles renvoient à l’efficacité économique et politique de nos choix mais elles restent solubles.

Appelez-vous le Président de la République à sortir de son mutisme ?

Le Président de la République doit sortir de l’inflexibilité monarchique à laquelle l’encourage l’imaginaire politique obsolète et ridicule de la Ve République et accepter d’engager des vraies discussions avec l’ensemble de sa famille politique.

Il suffirait par exemple qu’il accepte de remettre en cause la suppression de la C3S, impôt auquel personne ne s’intéressait il y a encore quelques années, et de réinjecter les 6 milliards d’euros correspondant dans des mesures de soutien à la demande. Immédiatement, le dialogue serait renoué.

Propos recueillis parFranck Michel / sur Twitter

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