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Laurence Rossignol contre la "mode islamique" : cette schizophrénie de la gauche française qui voit l’immigration comme une chance mais ne supporte pas les différences
©Capture d'écran Instagram

Injonction paradoxale

Laurence Rossignol contre la "mode islamique" : cette schizophrénie de la gauche française qui voit l’immigration comme une chance mais ne supporte pas les différences

Alors que la ministre en charge des droits des femmes, Laurence Rossignol, a fustigé ce mercredi les enseignes textiles proposant des voiles ou foulards à ses clientes, cette sortie médiatique illustre une fois de plus la difficulté d'une partie de la classe politique à se montrer cohérente sur les questions d'islam et d'intégration.

Malik Bezouh

Malik Bezouh

Malik Bezouh est président de l'association Mémoire et Renaissance, qui travaille à une meilleure connaissance de l'histoire de France à des fins intégrationnistes. Il est l'auteur des livres Crise de la conscience arabo-musulmane, pour la Fondation pour l'innovation politique (Fondapol),  France-Islam le choc des préjugés (éditions Plon) et Je vais dire à tout le monde que tu es juif (Jourdan éditions, 2021). Physicien de formation, Malik Bezouh est un spécialiste de la question de l'islam de France, de ses représentations sociales dans la société française et des processus historiques à l’origine de l’émergence de l’islamisme.

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Atlantico : Ce mercredi, la ministre en charge des familles, de l'enfance et des droits des femmes, Laurence Rossignol, a fustigé les enseignes textiles qui surfent sur la "mode islamique" en lançant des lignes de vêtement incluant des foulards ou voiles. En quoi ce type de déclaration contribue-t-il à brouiller le débat légitime sur la place de l'islam dans notre pays ?

Malik Bezouh :Voilà des semaines, des mois, que dis-je, des années (!) que l’on s’interroge sur l’islam et sur les sujets qui lui sont périphériques : halal, voile, intégration, laïcité, etc., et ce de façon quasi-obsessionnelle. C’est symptomatique d’une névrose nationale sur laquelle nous reviendrons plus tard. Ceci étant dit, il est incontestable que la déclaration de Madame Laurence Rossignol, ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes, est problématique, pour le moins. En effet, lorsque le journaliste Jean-Jacques Bourdin tenta d’expliquer à son invitée sur RMC, ce mercredi 30 mars, qu’il existe des femmes musulmanes qui portent le foulard par conviction religieuse, Madame Rossignol, en guise de réponse, affirma : "[…] Il y avait des nègres américains qui étaient pour l’esclavage […]". Au-delà du propos scandaleux (rappelons que le terme "nègre" est une injure) et de sa vacuité manifeste, notre Ministre apporte son écot à la passionnisation - pardon pour ce néologisme - du débat, qui dans un monde parfait n’aurait pas lieu d’être – parle-t-on de la place du protestantisme ou du judaïsme en France ? Mais ce débat existe et nous ne pouvons pas faire comme si la question de l’islam ne se posait pas. Elle se pose dans toute son acuité et ce d’autant plus que les attaques terroristes récentes qui ont mortellement frappé notre pays hier, la Belgique il y a peu, ont fait resurgir des peurs lancinantes qu’il convient d’apaiser en expliquant la réalité, sans rien éluder, avec intelligence et pédagogie.

De toute évidence, Madame la Ministre des Familles a été vite en besogne en soutenant que les Françaises de confession musulmane qui portent le foulard le font soit contre leur gré, soit parce qu’elles sont comme ces "nègres" qui, jadis, soutenaient "l’esclavage". Face à de telles inepties, aggravées du reste car émanant d’un membre du Gouvernement, on n’ose imaginer la colère et l’humiliation de ces Françaises musulmanes lasses de ne pas être reconnues dans leur spiritualité. Madame la Ministre est dans le déni d’une réalité pourtant bien tangible : oui, aujourd’hui en France, des citoyennes de confession musulmane, certaines étant des converties d’ailleurs, trouvent, dans le port du foulard islamique, un accomplissement de leur foi. Aussi, si l’on veut rationnaliser le débat, en évitant autant que possible les postures partisanes et sectaires, il nous faut, au minimum, poser un diagnostic sur le PIF, le paysage islamique de France. Et ce diagnostic est sans appel : il y a en France, aujourd’hui, une identité musulmane qui s’affirme, n’en déplaise aux héritiers de Voltaire rêvant d’abattre "l'Infâme" et aux nostalgiques d’une France toute catholique qui n’existe plus. Le nier, à la façon de Madame Rossignol, réduite à inventer Dieu sait quelle théorie racialiste supposée expliquer un phénomène qu’elle minore, ou l’exagérer jusqu’à soutenir que la France se dirige vers la guerre civile, comme le fait tristement et sans discernement, Monsieur Yvan Rioufol, journaliste au Figaro, c’est véritablement contribuer à brouiller le débat et, partant, à vivifier les préjugés et les peurs, d’une part, et le ressentiment, d’autre part. Nous avons plus que jamais besoin de vérité et d’intelligence ! Je n’ai rien vu de tels dans les propos affligeants de la ministre en charge des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes…

Ce discours n'entre-t-il pas en contradiction avec celui qui présente exclusivement l'immigration comme une "chance" et une richesse pour la France, cher à la plupart de ces mêmes politiques se réclamant de l'universalisme républicain ?

Il y a en effet une contradiction. Pour une fraction de la gauche française, celle dont le logiciel de pensée est tout imbibé de culture anticléricale, voire antireligieuse, et de féminisme un rien sectaire, l’émancipation des individus, et des femmes en particulier, est incompatible avec une pratique de l’islam jugée sinon rétrograde du moins passéiste. Tandis que pour la gauche humaniste, le droit à la différence n’est ni discutable, ni négociable. Hier, lorsque le fait musulman était encore invisible, c’est-à-dire de l’ère postcoloniale à la fin des années 1980, ces deux gauches pouvaient coexister sans difficulté. Mais aujourd’hui, la donne a bien changé. A la faveur d’un processus de réislamisation, qui a débuté au début du XXe siècle avec l’irruption sur la scène internationale de la confrérie des Frères Musulmans, accentué par l’influence théo-conservatrice des pétromonarchies du Golfe, un retour vers le religieux s’est opéré dans le monde musulman. L’affaire du "voile islamique", en 1989, à Creil, illustre cette tendance qui induira, implicitement, une guerre des gauches en France.

Ce double discours, fait à la fois de promotion du "vivre-ensemble" et de stigmatisation d'une partie de la population, n'est-il pas d'autant plus perturbant au vu du contexte actuel très tendu autour de la question de l'islam en France ?

Hélas, oui. Je dirais même qu’il est anxiogène. On ne sait plus sur quel pied danser ! Au fond, que révèlent tous ces débats, tantôt inconsistants, tantôt démagogiques, faits d’approximations hasardeuses, de contradictions, sinon une vraie difficulté à poser un regard serein sur l’altérité arabo-musulmane ? Il est un fait : la place de l’islam en France pose de multiples questions. Pourtant, c’est une réalité qu’il nous faut appréhender avec intelligence et raison. Nous y gagnerons en sérénité et, partant, nous en finirons avec cette névrose française caractérisée par une obsession de cet objet : L’ISLAM. Il en va de l’unité de notre nation que menacent les démagogies identitaire et communautaire.

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