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Quand l'Union craque

La révolte de l’Europe centrale contre la ligne Merkel couve à l’approche du prochain Conseil européen

A quelques jours du sommet européen sur la crise des migrants, les dirigeants hongrois, polonais, tchèque et slovaque se sont rencontrés pour en discuter, ainsi que du Brexit. Une tendance à la marginalité et au repli, assez générale à l'échelle européenne, qui constitue un pouvoir de nuisance même si ces pays sont incapables politiquement d'infléchir les décisions de Bruxelles.

Gérard Bossuat

Gérard Bossuat

Gérard Bossuat est professeur à l'Université de Cergy-Pontoise, titulaire de la chaire Jean Monnet ad personam.

Il est l'auteur de Histoire de l'Union européenne : Fondations, élargissements, avenir (Belin, 2009) et co-auteur du Dictionnaire historique de l'Europe unie (André Versaille, 2009).

 

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Atlantico : Ce lundi, les dirigeants des 4 pays européens du groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, République tchèque et Slovaquie) se réunissent en marge du sommet européen de jeudi et vendredi sur la crise des migrants. Comment interpréter politiquement cette rencontre à la marge ?

Gérard Bossuat : Certains esprits y voient une tentative pour s’isoler du reste de l’Union, pour mener une politique de dissidence. L’esprit de Višegrad se réfère toutefois à de très anciennes coopérations entre ces quatre pays au XIVe siècle. Višegrad est lié aux efforts polonais, tchécoslovaque et hongrois en 1991 pour préparer l’entrée dans la Communauté européenne de ces quatre pays (la séparation de la République tchèque et de la Slovaquie s’est produite après). Le groupe des 4 se comportait donc en force de pression et de proposition dans le cadre de la Communauté pour faciliter les adhésions. Il s’agissait donc d’un acte positif en faveur des institutions communautaires, et  - on peut le supposer - en faveur des politiques qui y étaient menées. Aucun ne pouvait ignorer les conditions de la fondation de la première communauté du charbon et de l’acier et de l’offre généreuse de paix et de coopération faite à l’Allemagne par la France ainsi que la méthode supranationale proposée et appliquée en partie.

Aujourd’hui s’est développée une certaine méfiance à l’endroit du groupe, une fois ses buts principaux atteints. Pourquoi le maintenir ? Manifestement la réunion des 4 pays de Višegrad a pris une connotation critique envers les politiques de la Commission et du Parlement. Elle semble tenter de rassembler autour d’elle d’autres pays opposés ou très réticents à l’accueil de migrants. Le groupe envisage d’aider la Macédoine à fermer sa frontière avec la Grèce par exemple. Il a pris des positions très critiques aussi envers la Russie. Pourtant, le groupe de Višegrad n’est pas une machine contre l’Union, dont certaines politiques sont appréciées : politique agricole commune, fonds social, fonds régional européen, fonds structurels.

Alors pourquoi cette méfiance des deux côtés ? Il faut incriminer le regard peu amène sur l’Est européen de l’opinion publique européenne de l’Ouest, qui pourtant a apprécié que l’Union soit flanquée à l’Est de pays connaissant bien la Russie. Les nouveaux entrants de l’Est européen ont eu le sentiment d’être des pays de seconde zone face aux "anciens" de la Communauté qui leur semblaient d’éternels donneurs de leçon, voire des tyrans rappelant la période soviétique : Bruxelles aurait remplacé Moscou !  La réunion du groupe de Višegrad veut dire : "faites attention à nous, nous comptons", mais non pas "séparons-nous !"

Reste posé cependant le degré d’adhésion des nouveaux entrants aux principes de l’Union européenne, qui exige de respecter la règle de la solidarité et de prendre des décisions en commun. Reste aussi la question de la coloration idéologique de ces pays marqués actuellement par une montée des conservatismes et du populisme qui font fi de l’histoire des Communautés européennes et des textes fondateurs de l’Union, telle que la déclaration sur l’identité européenne de Copenhague de 1973. Bref, au lieu de faire rêver, ces nouveaux adhérents font peur à force de s’enfoncer dans le nationalisme.

Lors d'une récente interview télévisée en vue de la rencontre de ce lundi, les Premiers ministres slovaque et tchèque évoquaient la nécessité d'un plan de secours ("plan B") au système actuel de contrôle des frontières européennes face aux défaillances de la Grèce et de la Turquie, pointées du doigt. Quel rôle pourraient jouer les pays d'Europe centrale dans cet éventuel plan, et plus largement, dans le contrôle des frontières européennes ?

Remettent-ils en question d’une part la libre circulation des citoyens européens au sein de de l’Union, et remettent-ils en question la suppression des frontières établie par les accords de Schengen ? Aucune proposition de leur part n’a été faite, sinon celle d’élever des barrières, d’établir des barbelés entre les pays membres de l’Union. Le mieux qu’ils puissent faire serait qu’ils s’engagent, soit bilatéralement, soit dans l’Union, sur la fin des combats en Syrie et sur les règlements des affaires de terrorisme en Afrique. Pourraient-ils aller plus loin ? On ne voit pas bien comment.

Le Brexit est l'autre sujet de la rencontre du lundi 15 février entre la Hongrie, la République tchèque, la Slovaquie et la Pologne. Ces quatre pays sont directement concernés dans la mesure où l'une des conditions fixées par Londres pour éviter le Brexit est la limitation des prestations sociales pour les ressortissants intra-européens. A cet égard, un nombre significatif de ressortissants en provenance de ces quatre pays est concerné en Grande-Bretagne. Une telle mesure n'incite-t-elle pas au repli de ces pays ?

Les 4 du groupe de Višegrad sont favorables au maintien de Londres dans l’Union parce que le Royaume-Uni réclame une Union moins forte et une plus large intervention des parlements nationaux dans le processus législatif européen. Ils soutiendront une partie des positions de Londres en vue de faciliter son maintien dans l’Union. En cela, ils s’opposent à Paris et Berlin. On les sent mal défendre Schengen par exemple, ou même l’euro. Leur adhésion à l’Union n’a pas été une histoire d’amour pour la solution Monnet et Schuman d’union politique européenne, mais une affaire de sécurité et de bonnes affaires. Pourquoi pas non plus, mais est-ce seulement ça l’Union européenne ?

Les 4 sont très défavorables aux souhaits de Londres de discriminer entre travailleurs étrangers et travailleurs britanniques, sur le sol britannique, pour les droits sociaux. Une telle disposition s’en prendrait frontalement à l’égalité de traitement entre citoyens européens sur le sol britannique. Que ce soit à propos du Brexit ou des migrants politiques, la Pologne, entre autres, cultive une curieuse attitude qui est d’imposer ses solutions et de discuter ensuite. Dans l’affaire des migrants politiques de l’été dernier, elle a d’abord défendu ses intérêts nationaux les plus rugueux considérant que l’Union européenne ne doit pas interférer dans ses affaires.

Un nationalisme agressif est de retour en Europe, ajoutant à la crise économique une crise des valeurs, une crise morale. Comment pourrons-nous concrétiser les engagements pris dans les traités et déclarations communes si chaque Etat membre les interprète à sa façon ou foule celles qui lui déplaisent ? En fait, ces Etats du groupe de Višegrad retrouvent des comportements que l’on croyait réservés aux rapports entre Etats faibles et Etats forts, en l’absence de toute régulation élaborée en commun.

Le contexte politique en Europe centrale est marqué par la montée du populisme et du nationalisme (Viktor Orban en Hongrie, Beata Szydlo en Pologne, mais aussi Robert Fico, le Premier ministre slovaque qui, bien qu'étant un social-démocrate, s'est allié politiquement avec les nationalistes et les populistes). Cela ne contribue-t-il pas à donner l'impression d'une marginalité de cette partie de l'Europe, voir à la constitution d'un nouveau pôle dont la caractéristique serait la contestation de l'ordre européen ?

Tout d’abord il ‘n y a pas qu’en Europe centrale et orientale que montent des populismes : l’UDC en Suisse,  la N-VA de de Wever en Belgique, le très connu Parti pour la liberté (PVV) du populiste de droite Geert Wilders aux Pays-Bas, le parti du peuple danois de Kristian Thulesen Dahl, le Dansk Folkeparti, DF, ou encore le parti et la personne de Silvio Berlusconi et celui d’un ancien comique, Beppe Grillo. L’Allemagne elle-même, entre néonazis et anti-immigrés prompts à brûler les foyers de travailleurs turcs, connaît un renouveau populiste avec Pegida, anti-Islam et anti-immigrés et un parti anti-euro, Alternative pour l'Allemagne (AfD). L’Espagne avec Podemos de Pablo Iglesias ou Syriza en Grèce, sans oublier l’UKIP en Grande-Bretagne et évidemment la famille Le Pen en France.

Aujourd’hui, ces partis qualifiés de populistes ont en fait des origines variées. Certains d’entre eux sont issus de revendications populaires insatisfaites et mal prises en charge par les partis plus conventionnels et par l’Union européenne qui n’a pas été dotée de vrais attributs de la souveraineté dans un certains nombres de secteurs-clé, contrairement à ce qui est souvent affirmé. Le succès d’autres populistes est lié à la personnalité du leader (Tsipras, Iglesias, Berlusconi en son temps, Le Pen père et fille). D’autres sont des reconversions de partis d’extrême-droite ultranationalistes venus du vieux fond de l’histoire des nations européennes.

Le populisme n’est donc pas une spécialité d’Europe orientale. Mais il est vrai que dans la Pologne actuelle, la République Tchèque, la Slovaquie et la Hongrie, des gouvernements ouvertement ultranationalistes et contempteurs du cosmopolitisme prêté à Bruxelles sont au pouvoir, auxquels des populistes prêtent main forte. Surtout, ils semblent avoir gagné une bataille idéologique dans leurs opinions publiques ; il n’est plus malséant d’attaquer tout ce qui touche à la mondialisation et même, désormais, aux acquis de l’unité européenne comme Schengen ou le droit d’asile. On souffre tout au plus les règles de coopération intereuropéenne, on rejette ce qui ressemble à du supranational au nom d’un crime, celui de rêver à une fédération européenne ; l’Europe orientale et centrale souffre de ce mal, en plus accentué peut-être que le reste de l’Europe qui n’en est pas exempt : le Danemark ne vient-il pas de passer une loi autorisant le prélèvement des fonds détenus par des migrants au-delà d’une certaine somme afin de leur faire payer les frais d’entretiens des centres de rétention dans lesquels ils seront assignés ? La peur explique ces comportements de renfermement et d’exclusion de la part de populations européennes qui ont accepté dans l’enthousiasme les Droits de l’homme, le respect de la personne humaine, dont beaucoup sont chrétiennes, et appelé à pratiquer l’accueil du prochain.

Peut-être, dans le fond, ce qui se passe en Europe centrale et orientale est-il l’image de ce qui pourrait arriver en Europe occidentale ? Nous avons la conviction cependant que notre démocratie et la conscience des citoyens pourront empêcher de tels errements. L’Union européenne a son rôle à jouer pour mieux répondre aux attentes des citoyens en ces temps de crise économique (toujours) et de peur du terrorisme. La solution ne pourra pas venir des murs élevés autour de nos frontières nationales mais d’une anticipation des solutions aux défis nouveaux posés par les tensions internationales et par les incertitudes sociales et économiques à l’intérieur des nations européennes.

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