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La rébellion anti-Hollande est-elle déjà matée à gauche ?
©Reuters

C'est qui le patron ?

La rébellion anti-Hollande est-elle déjà matée à gauche ?

Alors que certaines voix se font entendre contre François Hollande dans les rangs du Parti socialiste, la situation politique actuelle de la gauche n'incite pas tellement à une rébellion ouverte contre le Président. Pas sûr cependant que la reprise en main de la situation sauve l'actuel locataire de l’Élysée d'une défaite annoncée.

Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité à diriger des recherches en science politique, spécialiste de la vie politique française. Il s’est aussi spécialisé dans l’analyse localisée de la politique. Il dirige une collection aux éditions « Le Bord de l’Eau » intitulée : « Territoires du politique ». Prochain livre à paraître : « Entretiens avec Jacques Valade » (octobre 2021). Officier des Palmes académiques, il est, par ailleurs, membre associé de l’Académie nationale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux.  

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Atlantico : Ces derniers temps, un certain nombre de personnalités socialistes ont affiché leurs distances avec François Hollande. En réponse, Stéphane Le Foll a déclaré que "le patron, jusqu'à nouvel ordre, c'est le président de la République". De même, François Hollande lui-même a discrètement recadré Manuel Valls en appelant à ce que "chacun reste à sa tâche". L'Élysée est-il en train de siffler la fin de la récréation selon vous ?

Jean Petaux : Ce n’est pas la première fois que le président de la République "recadre" comme vous dites le Premier ministre. Gérard Davet et Fabrice Lhomme rappellent dans leur excellent livre ("excellent" au sens de très utile et tout à fait passionnant) la fameuse séquence du 22 octobre 2014 quand François Hollande remet les insignes de grand-croix de l’Ordre national du mérite à Manuel Valls. Revenant sur cet épisode avec les deux auteurs d’Un président ne devrait pas dire ça", François Hollande leur dit qu’il n’avait voulu ni blesser ni même remettre à sa place Manuel Valls. Il voulait seulement le conseiller et lui suggérer (sans aller jusqu’à le formuler d’ailleurs) qu’on "pouvait aussi très bien rater sa vie en étant président de la République". Donc, ce que François Hollande dit qu’il fait, quand il formule ainsi ses commentaires, c’est une sorte "d’éducation politique" du jeune Valls. Un peu comme Aristote donnant des leçons de sagesse à son fils Nicomaque dans sa fameuse Ethique…

En réalité, on voit bien que le président de la République n’entend ni se laisser déborder ni dételer. Il est manifeste qu’il met tout en œuvre et en place pour se présenter à la primaire du Parti socialiste. Son ancienne collaboratrice, Frédérique Espagnac, sénatrice des Pyrénées-Atlantiques, a clairement indiqué ce dimanche au micro de Pierre Weil sur Inter que François Hollande va se présenter. Stéphane Le Foll, dans le rôle, qui est le sien depuis toujours, de "grognard en chef" a juste rappelé qu’il ne fallait pas vendre la peau de l’ours Hollande avant de l’avoir tué. Rien que de très logique dans cet épisode. Moins d’une semaine après la publication du livre de Davet et Lhomme, François Hollande recevait à déjeuner 14 éditorialistes de la presse quotidienne régionale. Il était, de nouveau, dans une forme resplendissante. Laurent Binet a publié en 2012 un ouvrage sur la campagne victorieuse de François Hollande intitulé Rien ne se passe comme prévu. Désormais, François Hollande tend à considérer que "tout ce qui se passe était prévu". C’est une forme sans doute assez complexe de confiance en soi. Elle pourrait peut-être intéresser les comportementalistes. D’autres diront que cette attitude ressemble à s’y méprendre à l’histoire du type qui a sauté de la terrasse de l’Empire State Building et qu’on entend dire, à chaque étage, pendant qu’il chute : "Jusqu’ici tout va bien !". Peut-être qu’au bout du compte, tous les experts, les cliniciens, les sceptiques, en seront pour leurs frais et oublieront leurs pronostics négatifs pour Hollande, puisqu’il aura mis tout le monde d’accord en étant élu à sa propre succession. Ce ne serait pas la plus mauvaise des plaisanteries de "M. Petites Blagues" comme les "Guignols" le surnommaient quand il plafonnait à 3% d’opinions favorables en… 2009.

Récemment, Jean-Christophe Cambadélis a affirmé que Manuel Valls était l'un des "présidentiables" du Parti socialiste. Si certains ont interprété cette sortie comme un encouragement à une candidature, ne peut-on y voir également un moyen pour le patron du PS de contraindre Manuel Valls à sortir de l'ambiguïté ?

En fait, ce qui se déroule au PS en ce moment tient à la fois du "haka" cher aux combattants du Pacifique sud et repris par les Néo-Zélandais ou les Fidjiens avant leurs rencontres de rugby et de la partie de poker menteur où auraient pris place autour de la table des joueurs tous plus fauchés et insolvables les uns que les autres. Chacun des éventuels compétiteurs pour la primaire cherche à impressionner ses concurrents et camarades en montrant ses muscles et tous s’évertuent de croire et de faire croire aux autres qu’ils ont des chances de gagner la présidentielle, le 7 mai 2017 au soir.

En réalité, tout est conditionné, dans cette succession de tableaux censés précéder la campagne de la primaire socialiste, à la décision de François Hollande. Celle-ci devrait être rendue publique d’ici 4 ou 5 semaines. Certains candidats comme Montebourg n’attendent que cela pour attaquer frontalement Hollande, d’autres plus pusillanimes comme Hamon réviseront peut-être leur position. Même s’il a exprimé publiquement son désaccord avec la démarche de François Hollande à l’égard des deux journaliste du Monde, il est fort probable que Manuel Valls ne se présentera pas contre le président de la République à la primaire de janvier 2017. Il laissera l’affrontement aller à son terme entre l’ancien ministre du Redressement productif et le président de la République. "Que le meilleur gagne", pourra-t-il dire. Dans les deux cas, puisque la gauche sera défaite à la présidentielle de 2017, c’est à lui qu’il appartiendra de défendre les couleurs du PS (qui ne s’appellera d’ailleurs peut-être plus ainsi) en 2022.

C’est bien cela qu’a compris Arnaud Montebourg dans sa déclaration publiée dans le JDD du dimanche 30 octobre. Il encourage Manuel Valls à quitter Matignon et à s’engager dans la primaire. Pour le "mouiller" en quelque sorte et surtout le battre. Finalement, aujourd’hui, Manuel Valls a tout intérêt à ce que François Hollande soit candidat à la primaire. S’il l’emporte, en tant que Premier ministre il le soutiendra comme Fillon l’a fait pour Sarkozy en 2012 ou comme Barre l’a fait pour Giscard en 1981 : en assurant le service minimum. Si Hollande est battu par Montebourg, Valls n’aura pas été de cette partie et quittera Matignon en mai 2017 en n’étant pas du tout entamé par un quelconque procès en déloyauté à l’égard du président de la République. Un anti-Macron en somme.

Hormis ses ennemis déjà déclarés, aucun rival potentiel de François Hollande ne semble aller au bout de la logique de rébellion et aucun n'a véritablement réclamé qu'il se retire de la course à 2017. Quel rôle peut jouer l'échéance des législatives dans cette sorte de tergiversation ?

Il n’est pas improbable que les désignations des candidats aux législatives fonctionnent comme un anesthésiant chez les députés socialistes sortants. En réalité, on compte quatre catégories parmi ces parlementaires.

La petite minorité des "frondeurs", identifiée comme telle depuis près de trois ans. Pour eux, tout ce qui arrive aujourd’hui était écrit, pour certains aubrystes par exemple, dès mai 2012 et la prise de fonction de l’actuel président de la République. Il ne faisait déjà pas la "bauge" comme disent les pêcheurs à la ligne. D’une certaine façon, il aurait été préférable pour le PS qu’il ne soit pas élu. Le nombre de ces "anti-Hollande" qui n’étaient pas loin d’adhérer au portrait qu’en faisait alors Mélenchon ("capitaine de pédalo") n’a pas augmenté considérablement depuis les tentatives avortées de dépôts de motions de censure au printemps, lors du débat sur la loi El Khomri.

Deuxième groupe : les députés qui manifestent publiquement désormais leur rejet de François Hollande depuis la sortie du livre Un président ne devrait pas dire ça. Pour eux c’est "sauve qui peut". La solidarité n’est pas leur vertu première, en tous cas ils s’en estiment déliés. Le bateau coule. Ils considèrent que François Hollande se comporte comme le capitaine du Titanic, le célèbre Edward John Smith, qui continuait de croire que son navire était insubmersible quand sa gite dépassait déjà les 45 degrés. Pour ces députés, candidats à leur propre succession, l’illusion consiste à croire qu’ils vont s’en sortir en prenant leurs distances avec l’actuel hôte de l’Elysée. Ils n’ont rien appris ou rien retenu de la séquence de 1993… lorsque le groupe socialiste revint à moins de 60 députés après la déroute législative.

Troisième groupe : le dernier carré des fidèles. Ce sont les "Nicolas Chauvin" de Hollande et leur loyauté vaut bien d’autres belles indignations dont on est en droit d’interroger la sincérité… Pour ce dernier carré, cette garde hollandienne, il se pourrait que le titulaire du fauteuil de président ait encore sa bonne étoile. Ils y croient ou font semblant d’y croire, comme ces premiers chrétiens dans la fosse au lion. Après tout, Blandine est bien passée à la postérité…

Et puis il reste un quatrième groupe qu’on ne mesure pas bien aujourd’hui mais qui, dit-on, commence à enfler. Ce sont les députés qui vont arrêter toute forme de vie publique et politique. Qui ne vont pas se représenter devant leurs électeurs. Non pas qu’ils pensent seulement que leur cause est perdue. Il y en a, c’est sûr. Mais il considèrent aussi que l’engagement politique, comme ils l’ont connu, comme ils l’ont pratiqué, ne leur convient plus. Ils ne s’y reconnaissent plus. Il sera intéressant de comptabiliser combien de députés sortants socialistes ne vont pas ainsi solliciter un nouveau mandat. Certes, la loi sur le cumul des mandats va impacter ces choix, mais ils seront, à n’en point douter, dictés par bien d’autres considérations.

Malgré son impopularité, François Hollande ne reste-il pas paradoxalement celui qui permet au PS de ne pas exploser même s'il perd la présidentielle ?

Si le PS perd la présidentielle, parce qu’il aura été éliminé dès le premier tour, il entrera dans une crise structurelle profonde qui devrait, en toute logique, amener une recomposition d’envergure dans ses rangs. D’autant que tout dépendra des conditions d’élection du futur président de la République. Si Marine Le Pen l’emporte, ce sont la droite et la gauche qui vont être totalement bouleversées bien évidemment. Si le vainqueur de la primaire de la droite gagne contre Marine Le Pen, la situation pour être comparable à celle de 2002 sera très différente puisque la candidate du FN réalisera un bien meilleur score au second tour que celui de son père face à Chirac. Alors qu’elle aura eu la totalité des forces politiques contre elles. Cela signifiera que le nouveau président de la République devra explorer les conditions d’une alliance programmatique avec d’autres forces politiques que la droite et le centre-droit stricto sensu. Cela suffira à cliver le PS et à le fracturer entre une partie social-démocrate et une partie nettement plus à gauche et européo-sceptique par exemple.

Donc si le PS est battu à la présidentielle, François Hollande ou pas, il aura bien du mal à faire l’économie d’un "Bad Godesberg", un "vrai congrès de la refondation", comme le SPD allemand l’a fait en… 1959 ! Et dans ce cas-là, le Parti socialiste modèle "Epinay 1971" sera sans doute voué à disparaître ou à se transformer tellement profondément que son souvenir deviendra une relique devant laquelle se prosterneront toutes celles et tous ceux qui voudront encore faire semblant d’y croire. Pour mieux s’en détacher d’ailleurs, juste après la génuflexion.

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