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La peste noire : ce qu’elle nous apprend pour les lendemains du Covid-19
©Getty Images

Enseignements du passé

La peste noire : ce qu’elle nous apprend pour les lendemains du Covid-19

Jacques Brasseul revient sur l'épidémie de peste noire à travers l'histoire et sur certains enseignements qui pourraient être utiles face à l'épidémie de coronavirus et pour nos sociétés contemporaines.

Jacques Brasseul

Jacques Brasseul

Jacques Brasseul est ancien élève de l'École normale supérieure de Cachan, agrégé des techniques économiques de gestion, docteur d'État ès-sciences économiques de l'université de Lyon, et professeur des universités en sciences économiques. Il est notamment l'auteur de l'ouvrage Petite histoire des faits économiques: Des origines à nos jours.

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My candle burns at both ends;
It will not last the night;
But ah, my foes, and oh, my friends—
It gives a lovely light.

Edna St. Vincent Millay

Les deux grandes crises historiques qui viennent à l’esprit dans cette période de pandémie du coronavirus (COVID-19) sont bien sûr d’une part la peste noire de la fin du Moyen Âge, dont la phase la plus sévère a eu lieu entre 1347 et 1353, mais qui s’est répétée ensuite à intervalles irréguliers jusqu’à 1720 avec la grande peste de Marseille, et qui a emporté, seulement au XIVe siècle, environ un tiers de la population européenne ; et d’autre part la grippe espagnole de 1918-1919 qui a tué plus de gens que la Première Guerre mondiale, soit autour de cinquante millions de morts sur toute la planète.

Pour commencer, il semble d’après des travaux récents, notamment de deux chercheurs britanniques, Susan Scott et Christopher Duncan, que la peste noire ne soit pas due à la peste bubonique, mais justement à un virus type Ebola ou Corona actuel, bien que la peste bubonique ait été aussi présente bien sûr à l’époque. La vitesse de propagation notamment est incompatible avec la peste bubonique, mais davantage avec l’effet d’un virus (voir ici pour un résumé des thèses de Scott et Duncan). Naturellement l’effroyable mortalité à l’époque est la conséquence de l’absence totale de solutions et de compréhension du mal, ce qui n’est pas le cas de notre époque, du fait des progrès de la médecine et de la recherche en virologie. Imaginons, actuellement, avec l’épidémie en cours, une absence totale de confinement, une absence totale de mesures de distanciation, une absence totale d’hôpitaux, de respirateurs et de toutes les techniques médicales, pour avoir une idée de ce qui pourrait se passer, et de ce qui s’est passé il y a près de 700 ans…

Mais en fait, peu importe la cause exacte de la Black Death du XIVe siècle, et à cet égard le terme anglais, Mort noire, paraît plus adapté que Peste noire, puisqu’on n’est pas sûr qu’il s’agisse bien de la peste, ce qui nous intéresse ici, ce sont les conséquences de cette hécatombe, comme de celle des années de l’immédiat après Première Guerre mondiale.

La peste noire – puisqu’il faut bien l’appeler par son nom – a eu des effets bien analysés par les historiens, une pénurie de main d’œuvre, un renforcement du pouvoir des plus pauvres, les serfs, les paysans, les travailleurs manuels des corporations de métiers, et donc une hausse des salaires réels et la fin progressive du servage. Certains y voient même l’origine de la Renaissance – celle-ci suit en effet au Quattrocento (le XVe siècle, après la grande peste), même si succession chronologique n’est pas causalité –, d’autres y voient la source des Lumières, certains même, comme Nicolas Bouzou dans un article récent, l’origine de la révolution industrielle, démarrée vers 1760, plus de quatre siècles après !

Les conséquences de cet effondrement démographique ont été multiples. Tout d'abord le rapport terre/travail est inversé, la terre redevient abondante. Les terres moins fertiles sont abandonnées, des villages entiers deviennent fantômes, les défrichements cessent et la forêt regagne même du terrain. Nombre d'exploitations et de seigneurs sont ruinés faute de marchés, de travailleurs et de redevances. Les terres perdent de leur valeur (leur prix est divisé par cinq durant la guerre de Cent ans) et les prix agricoles baissent par rapport aux prix des biens manufacturés. Les rémunérations des survivants vont alors s'élever en termes réels car la main d'œuvre devient rare : doublement ou triplement des salaires réels au XIVe siècle selon les estimations. Les paysans moins nombreux vont également renforcer leur position dans le contrat qui les lie au seigneur, ce qui va accentuer le processus de démantèlement des droits féodaux. Les diverses rentes payées sur la terre vont être de plus en plus fixées par la loi de l'offre et de la demande et non par la coutume. Les troubles du XIVe siècle présentent l'aspect positif de modifier la situation des tenanciers en favorisant un système de mise en valeur plus libre, en agrandissant les exploitations qui restent en activité et en permettant la mise en place de cultures diversifiées puisque la part des cultures vivrières peut être réduite du fait de la baisse de la population.

Cette évolution est accélérée par la multiplication des troubles sociaux et des révoltes paysannes ou d’artisans, causées par les multiples fléaux qui s'abattent sur la population. Les soulèvements éclatent lors des périodes de disettes ou des tentatives de contrôle des salaires, de retour aux corvées ou d'accroissement des redevances et des taxes. Ils sont réprimés sans pitié par les seigneurs ou les États : les Jacqueries en France (1358), en Flandre maritime (1323 à 1328), le mouvement des labourers en Angleterre provoqué par la poll tax[1] de 1381, les soulèvements urbains en France (1382), à Gand (1379 à 82), en Italie (1378-82)... Cependant ces luttes éloignent à jamais le retour du servage et de l'exploitation de type féodal en Occident, comme la révolution de 1789 le fera pour l'absolutisme.

Le commerce s'effondre également avec les guerres, la baisse de la population et les troubles sociaux : Bordeaux par exemple voit ses exportations de vin divisées par huit entre 1300 et 1370, et l'Angleterre subit une chute identique pour sa laine au XIVe siècle ; les corporations voient leurs marchés se réduire et vont renforcer leurs monopoles en se fermant pour limiter la concurrence ; les grandes foires françaises au XVe sont suspendues ou désertées pour celles de Genève située à l'écart des conflits.

Mais les relations de marché ne vont pas disparaître, malgré l'ampleur de la dépression. Les villes et les échanges ont atteint un niveau de développement tel au XIIIe siècle en Europe occidentale que la crise ne va pas provoquer un retour général à la terre comme lors de la chute de l'Empire romain. L'économie de marché et le capitalisme vont se développer sur les ruines du féodalisme à partir du XVe siècle. Ce ne sera pas le cas dans la partie orientale de l'Europe où les relations de marché, moins développées, vont reculer partout et où le retour à la terre sera général. Le servage y durera encore des siècles (jusqu'au XIXe en Russie).

Enfin les États vont accroître leur poids dans la vie militaire, politique et économique. Le renforcement de l'autorité royale date tout d'abord des croisades qui ont affaibli la noblesse européenne en la détournant jusqu'au XIIIe siècle vers l'Orient. Pour les XIVe et XVe siècles, le prix Nobel Douglass North analyse les progrès de la monarchie comme une forme d'échange entre les rois et leurs sujets : le pouvoir royal assure protection et sécurité, garantit les droits de propriété et met en place des politiques cohérentes, après des décennies de chaos ; en contrepartie ceux-ci acceptent cette autorité, et surtout les Assemblées, comme les États généraux en France, les Cortés en Aragón, le Parlement en Angleterre, acceptent des impôts nouveaux. Les guerres ont également favorisé la consolidation des monarchies par la nécessité de prélever des taxes à une échelle nationale pour les financer. Charles V lève des impôts provisoires en 1370, qui vont devenir définitifs : la taille, qui se transforme en impôt direct généralisé à tous les roturiers, les aides, des impôts indirects sur les ventes et la gabelle, une taxe sur le sel. Les compagnies d'ordonnance créées par Charles VII en 1445 représentent la première armée régulière que l'État doit entretenir de façon permanente. La nécessité de trouver des fonds, par le fisc ou par l'emprunt, va être un problème croissant des monarchies européennes. Les interventions du pouvoir central se multiplient pour remplir les caisses, mais aussi pour favoriser la prospérité du pays, les deux aspects étant liés. Par exemple, la monarchie française à l'issue de la guerre de Cent ans va inaugurer une politique de reconstruction du royaume. C'est à la fois l'apparition des premières formes de politique économique et plus généralement celle du mercantilisme. Ainsi Charles VII (1422-1461) et Louis XI (1461-1483) à la fin des guerres franco-anglaises et franco-bourguignonnes prennent des mesures pour stimuler la reprise du commerce et les activités industrielles nationales, et entreprennent une réorganisation monétaire. Les autorités s'attachent à favoriser le renouveau économique qui annonce la Renaissance.

La grippe espagnole a des effets économiques moins marqués, elle a eu lieu une décennie avant la crise de 29, et on peut difficilement y voir un lien de causalité, d’autant plus que les Années Folles, les Roaring Twenties, sont aussi celles d’une croissance économique dans le cadre d’une généralisation d’innovations technologiques marquantes, comme la radio, le cinéma, l’automobile, après la crise de 1921, c’est le début de la société de consommation, d’abord en Amérique du Nord.

L’incroyable mortalité de la pandémie ne fait que s’ajouter en 1920 à celle de la guerre, dans un monde dévasté, avec des effets plus graves encore pour les pays qui justement étaient restés à l’écart du conflit, comme l’Espagne. Mais les mesures adoptées pendant la pandémie sont très proches de celles d’aujourd’hui : fermetures des écoles et des restaurants, distanciation sociale, port de masques, interdiction des rassemblements, construction rapide de structures d’accueil, etc. Le nombre bien plus élevé de victimes est dû à la virulence infiniment plus grave du virus à l’époque qu’à celui d’aujourd’hui, et on peut espérer que le nombre de morts final du coronavirus se compte par milliers et non par millions comme alors.

Le coronavirus et le confinement actuels vont porter des coups sévères à l’économie : chute de l’activité, baisse du PIB (que certains estiment à 5% en 2020, du jamais vu depuis les années 1930), envolée de la dette publique, chômage massif. Selon le prix Nobel 2006 Edmund Phelps (ou plutôt Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel) le taux de chômage aux Etats-Unis, de 3,5% avant la crise, aux grands jours des succès économiques de Trump, pourrait passer à 32% ! Pour mémoire, il était à son maximum lors de la crise de 1929 de 25%...

Au plan global cependant, tout dépend de l’évolution de la pandémie, et du fait de savoir si le virus est sensible à la température, avec des pays du Sud, comme l’Afrique et l’Amérique latine relativement épargnés. Si ce n’est pas le cas, une catastrophe menace, car ces pays sont sous-équipés pour faire face à l’épidémie, avec pénurie de lits d’hôpitaux, de ventilateurs, de services et matériel divers, en plus de l’impossibilité de confinement dans les favelas et autres bidonvilles. La ville de Guayaquil, avec des morts dans la rue, illustre ce qui pourrait arriver en Amérique du Sud. Le mois prochain donnera une réponse à ces craintes, mais dès aujourd’hui, avec l’effondrement du tourisme, la baisse des exportations, la baisse des activités économiques quotidiennes dont dépendent des millions de gens pour survivre au jour le jour, sans compter les luttes accrues sanglantes entre cartels de la drogue voyant leurs marchés se restreindre aux Etats-Unis, on a devant nous la perspective d’un tableau extrêmement sombre.

Mais il n’y a pas que des aspects négatifs : certains secteurs peuvent en effet être aussi stimulés, du fait du public vidant les rayons des supermarchés et en se ruant sur les pharmacies. Les producteurs concernés embauchent davantage et augmentent les salaires. La demande également de matériel ou de services domestiques, électroniques ou autres, à l’heure où chacun se tourne vers son intérieur pour l’améliorer, s’accroît partout.

Comme Adam Smith l’a noté dans sa Théorie des sentiments moraux (1759), nous sommes plus atteints par une dégradation que par une amélioration, il y a dit-il « une asymétrie entre la joie et la peine », on voit avec beaucoup plus d’appréhension ce qui menace lors d’une crise, que les bénéfices lors de sa sortie. Il est possible ainsi que plusieurs mois de confinement hâtent des évolutions déjà en cours, comme le recul de la monnaie papier et pièces (transmetteurs du virus) pour la monnaie électronique de différentes formes, comme la chute des ventes dans des lieux bien réels, les bâtiments en dur des centres commerciaux, au bénéfice de la vente en ligne, avec livraison à domicile. Des bâtiments qui pourraient être transformés en autre chose, comme on l’a vu souvent avec des sites d’entrepôts abandonnés, devenus des endroits branchés, avec des restaurants, des spectacles, des musées, de jeux et des lieux de balade.

L’économie reprendra probablement très vite après la pandémie, il n’y a pas de destruction massive comme dans une guerre, le capital physique, les machines, les compétences, seront toujours disponibles. Dans la mesure où la confrontation physique dans les transports et les lieux de travail sera davantage évitée, les robots, l’AI, le télétravail ne pourront que se développer encore plus. Les pertes phénoménales des hôtels, restaurants, agences de voyage, théâtres, cinémas, spectacles divers, compagnies aériennes, etc., seront vite rattrapées une fois l’épidémie contenue et des remèdes ou vaccins trouvés. Peut-être même certains penseront avec nostalgie à cette parenthèse de la quarantaine où on avait du temps devant soi et la possibilité d’autres activités, plus introverties.

Une autre évolution probable aussi est l’extension du rôle de l’Etat, avec l’aide massive indispensable actuellement accordée aux activités économiques et aux employés en difficulté, à ceux mis au chômage, ainsi qu’un retour de l’inflation, avec l’explosion de la demande quand les comportements redeviendront habituels.

Le recul de la mondialisation, la relocalisation, le découplage vis-à-vis de la Chine atelier du monde, réclamés un peu partout, semblent des options peu probables, la grande épidémie de 1918 s’est étendue sur la planète à une époque de mondialisation bien moins avancée, et surtout avec son recul après 1914, et une époque sans voyages aériens. C’est la mondialisation qui permet la hausse des niveaux de vie et donc des investissements dans la recherche, des recherches médicales internationales conjointes, garantissant la découverte plus rapide de vaccins et de médicaments adaptés. En bref, la mondialisation est une réalité, pas un choix. S’en soustraire pour un pays est la voie assurée vers un appauvrissement dramatique.

La socialisation plus complète de l’économie et des firmes, réclamée par la gauche de la gauche, encore moins, car ce sont les entreprises privées et les laboratoires pharmaceutiques qui sont les plus efficaces pour trouver les remèdes et pour produire tout le matériel nécessaire, le fait que nombre d’entre ces entreprises se reconvertissent rapidement pour faire face aux diverses pénuries le montre bien. La crise peut être un accélérateur de l’histoire, plutôt qu’un tournant vers un autre monde, comme l’explique Richard Haas dans un article récent. Ainsi la plupart des évolutions depuis le début du XXIe siècle, comme la perte d’influence de l’Union européenne, le recul de la puissance américaine, le retour aux frontières, les solutions nationales plutôt qu’internationales (avec le rôle effacé des organisations comme l’OMS dans la crise actuelle), la montée des régimes illébéraux, vont sans doute s’accentuer plutôt que disparaître. Un effet assuré par contre, après le retour au calme, sera la mise en place de mesures de prévention, de précaution, d’investissements dans la santé, l’épidémie ayant montré l’absence de préparation de nombreux pays, dont la France. Nous avons vécu depuis la guerre dans un monde où la paix et le progrès, la protection devant la maladie, ou au moins une protection croissante, la sécurité, semblaient assurés. Nous tombons de haut, et découvrons ce qu’est une catastrophe planétaire, découvrons ce qu’ont vécu nos aînés, qu’on avait oublié.

Enfin, l’idée des collapsologues et autres effondristes, comme des écologistes radicaux, que la crise viendrait du non-respect de la nature par les humains, et qu’elle est l’occasion de revenir à des pratiques plus proches des modes de vie anciens, est peu convaincante dans la mesure où toute l’histoire de l’humanité est celle d’une lutte contre une nature avare et souvent hostile. Les hommes de 1347 étaient bien plus proches de la nature, la plupart travaillant la terre, et on peut voir ce qui leur est arrivé.

[1] Impôt individuel (poll: tête).

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