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La mort subite du diplomate russe, cette étrange “épidémie” qui a frappé 7 fois en moins d’un an
©Capture d'écran Youtube

Tout va bien...

La mort subite du diplomate russe, cette étrange “épidémie” qui a frappé 7 fois en moins d’un an

Depuis l'assassinat de l'ambassadeur de Russie en décembre dernier, c'est plus d'une dizaine de hauts dignitaires russes qui sont morts dans des conditions parfois clairement suspectes, même si les déclarations officielles se veulent rassurantes.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Si le décès le 19 décembre 2016 d’Andrei Karlov, l’ambassadeur russe en Turquie assassiné par un fanatique islamique servant dans la police ankariote est facilement compréhensible - son meurtrier voulait se venger des opérations militaires menées par Moscou en Syrie, particulièrement à Alep -, ce n’est pas le cas pour beaucoup d’autres de ses collègues servant au sein de l’administration russe et plus particulièrement aux Affaires étrangères. La presse occidentale en mal de sensationnel et majoritairement anti-poutinesque y voit, soit l’ombre du FSB, le service de contre-espionnage russe qui agirait pour débarrasser le maître du Kremlin de gêneurs potentiels ou bien, à l’inverse, d’une guerre de l’ombre menée par les États-Unis face à l’« agressivité » de Moscou.

C’est ainsi que Petr Polshikov, responsable du Département latino-américain du ministère russe des Affaires étrangères est retrouvé tué par arme à feu (également le 19 décembre 2016) dans son appartement moscovite. Les autorités parlent d’un suicide mais ne donnent pas les détails, ni sur l’arme retrouvée dans la salle de bain (alors que le corps aurait été, lui, dans la chambre à coucher) et sur deux douilles vides. En Russie, la police donne rarement des informations à la presse. L’épouse du diplomate était présente au moment des faits. Drame conjugal ? Agression ? Suicide ? Toutes les hypothèses sont sur la table.

Le 9 janvier 2017, Andrei Malanin, consul de Russie à Athènes est découvert décédé dans la salle de bain de son appartement. Là également, les circonstances restent mystérieuses. L’agression semble exclue puisque aucune effraction n’aurait été constatée et que la rue habitée par de nombreux diplomates est étroitement gardée par des policiers en faction. Le problème avec les diplomates en poste à l’étranger réside dans le fait qu’ils bénéficient de l’immunité qui accompagne leur fonction. Les enquêtes des autorités locales sont donc automatiquement bridées et un lourd secret tombe sur les constatations qui pourraient être faites. Le pays qui oserait s’affranchir de ces règles internationales se verrait confrontés à des mesures de rétorsions vis-à-vis de ses propres diplomates. Dans le cas Malanin, il convient de savoir qu’un consul est un fonctionnaire de rang relativement subalterne au sein des Affaires étrangères(1). Ce n’est donc pas vraiment une « personnalité » qui compte même si son travail est indispensable particulièrement en matière de soutien à la communauté nationale expatriée ou de passage, de délivrance de visas et aussi dans le domaine de la gestion des finances. Dans le passé, les affaires ayant concerné le monde consulaire relèvent essentiellement de la corruption et de détournement de fonds. Les conséquences se règlent généralement par des mesures disciplinaires avec rappel des contrevenants et parfois des actions en justice intentées à leur encontre.

Le 27 janvier 2017, Alexander Kadakin, l’ambassadeur de Russie en Inde meurt à la suite d’une maladie fulgurante. Le secret diplomatique couvre les circonstances exactes de ce drame.

Le 20 février 2017, Vitaly Tchourkine, ambassadeur extraordinaire de Russie auprès des Nations Unies s’effondre dans son bureau de New York et meurt après avoir été transporté aux urgences. Ce proche collaborateur de Vladimir Poutine qui était estimé comme le successeur potentiel de Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères, était réputé pour son franc parler et son appartenance à la ligne dure du Kremlin. Ce qui semble certain, c’est que ce n’est pas l’administration russe qui pouvait en vouloir à ce fidèle serviteur de l’Etat.

Denier en date, Mirgayas Shirinsky, l’ambassadeur de Russie au Soudan est retrouvé mort dans la piscine de sa résidence.

La plupart des cas évoqués ci-avant (sauf deux) sont vraisemblablement dus à des causes naturelles. S’ils sont tous morts autour de la soixantaine, c’est oublier que l’espérance de vie des individus mâles russes était en 2014 de 64,37 ans contre 73,09 ans en Chine et 73,09 ans en Inde(2). La raison est très simple : le taux d’alcoolisme observé en Russie est le plus élevé au monde. De plus, le milieu diplomatique où se succèdent déjeuners, dîners et cocktails plantureux, n’est pas propice à l’abstinence sauf dans les pays interdisant l’alcool (et encore…).

Si on considère que les décès cités ci-avant, même violents, sont explicables, d’autres morts suspectes attirent effectivement l’attention. Mais les individus concernés ont tous eu des liens avec les services de renseignement russes.

Le 8 novembre 2016, Sergei Krivov, est tué au Consulat de Russie à New York. Dans un premier temps, il est annoncé qu’il est « tombé » du toit avant que l’on ne parle de cause « naturelle ». Or Krikov était « officier de sécurité » du consulat russe, appellation qui peut comprendre de nombreuses activités. Il n’était peut-être qu’un des gardes de sécurité qui sont normalement affectés au sein de toutes les représentations diplomatiques, ou ce n’était qu’une couverture pour d’autres activités - en particulier ayant trait à l’espionnage ou le contre-espionnage -. La presse américaine qui a enquêté sur ce cas a trouvé que cette personne était bien trop discrète pour être honnête. Cela dit, si un service russe lui reprochait quelque chose, il aurait procédé autrement pour le neutraliser car un décès au consulat à New York ne pouvait qu’intriguer les observateurs.

Le corps sans vie d’Oleg Erovinkin est retrouvé à Moscou le 26 décembre 2016 à l’arrière d’une voiture de la société Rosneft. La personne décédée est un ancien général qui a servi au sein du KGB puis du FSB avant d’être désigné en mai 2008 comme chef de cabinet d’Igor Sechin, proche conseiller du président Poutine et patron de Rosneft. Les autorités laissent entendre que Erovinkin est mort d’une crise cardiaque. Mais la rumeur court qu’il était la principale source russe de Christopher Steele, l’ancien officier du MI-6 qui a rédigé un rapport controversé sur Donald Trump daté du 19 juillet 2016. Dans ce cas précis, il y a effectivement matière à doutes. Si, contrairement à la légende, l’emploi de la violence est extrêmement rare dans le monde des services secrets, elle doit être « exemplaire » quand elle est employée. Si c’est le cas pour Erovinkin(3), son exécution n’est pas destinée à le « punir » mais à décourager tout autre volontaire au bavardage.

Le 5 novembre 2015, l’ancien conseiller de Poutine, Mikhail Lesinne, l’ex-régulateur de la presse russe et fondateur du media controversé Russia Today, décède dans sa chambre d’hôtel à New York d’une intoxication à l’éthanol (surdose d’alcool) et d’un traumatisme crânien. Il porte de nombreux hématomes attribués à de multiples chutes dues à son état d’ébriété avancé. La presse américaine s’empare de l’affaire pour désigner le coupable qu’elle exècre : le président Poutine et ses services. Il est vrai qu’il y a de nombreuses étrangetés dans ce cas mais jamais des services performants n’auraient procédé de la sorte pour une opération Homo. C’est trop visible et même les autorités policières, judiciaires et politiques américaines (ni la communauté de renseignement US) - qui ne laissent rien passer à la Russie - n’ont mis en avant l’hypothèse d’un crime. Et pourtant, l’occasion était belle de nuire au maître du Kremlin !

Les affaires qui ont le plus marqué les autorités occidentales ainsi que les médias restent en 2006 l’empoisonnement au Polonium d’Alexandre Litvinenko, un ancien Officier traitant (OT) russe devenu un farouche opposant à Vladimir Poutine, la mort en 2012 à l’issue d’un footing d’Alexander Perepilichny, un lanceur d’alerte ayant migré en Grande Bretagne en 2010 sans compter celle de Boris Berezovsky en 2013 décédé par strangulation dans la salle de bain de son domicile du Berkshire. La Grande Bretagne qui se fait une joie d’accueillir tous les opposants au pouvoir en place au Kremlin ne semble pas être un endroit très sûr pour leur santé. Si Londres a retenu la thèse de l’assassinat dans le cas Litvinenko, elle ne l’a pas fait dans les deux autres affaires et pourtant les Britanniques se font un devoir d’accuser Moscou de tous les maux possibles et imaginables. Si la justice avait recueilli des éléments recevables, elle ne se serait donc pas privée de lancer des mises en accusation.

Cela dit, en dehors de l’alcoolisme évoqué précédemment comme une des causes possible de certaines morts prématurées, il y a un deuxième facteur très important en Russie : le crime organisé (les "mafias rouges" aussi appelées Bratva). Il a toujours été omniprésent - même du temps de l’URSS - et ses relations avec la société civile sont bien connues. En effet, le crime organisé a profondément pénétré tous les rouages de l’économie russe pour vivre à ses crochets afin de faire fructifier ses affaires déjà très lucratives. Une de ses caractéristiques est d’être extrêmement violente, les Vory v Zakone (voleurs dans la loi) ne faisant pas dans la dentelle quand ils ne se massacrent pas entre eux. De nombreux anciens des services y trouvent leur compte car ils sont appréciés pour leurs « qualifications techniques » qui sont monnayées fort cher. A partir de là, tous les fantasmes sont possibles, en particulier sur les liens qu’entretiendrait le Kremlin avec le crime organisé qui, de toutes façons, est incontournable car il est partout. Nombre d'oligarques entretiennent des relations plus que douteuses.

L’avenir apportera peut-être quelques réponses aux questions qui se posent. De toutes façons, la guerre secrète va perdurer car elle permet aux responsables politiques de chaque pays de regarder le dessous des cartes en utilisant des moyens illégaux au regard du droit national et international. Depuis le début de l’année, des dizaines de diplomates américains (et deux Canadiens) en poste à Cuba sont sujets à des troubles de l’audition dont la cause est inconnue à ce jour. Il s’agit peut-être de nouveaux systèmes d’écoutes mis en place par les services cubains. Ces systèmes pourraient être défaillants techniquement dans la mesure où ils devraient être indétectables(4). En plus des méthodes destinées au recueil de renseignements, il en existe de plus "actives", c’est-à-dire offensives comme la traque des djihadistes (pratiquée par tous les camps) en vue de leur neutralisation. La plus sournoise est la désinformation qui, désolé de le dire, ne provient pas que de Moscou. Les Américains sont passés maîtres dans ce domaine au point de parfois s’auto intoxiquer eux-mêmes. Ainsi, ils n’ont pas vraiment « menti » au sujet de la présence d’armes de destruction massive en Irak qui a permis l’invasion de ce pays en 2003. Ils l’ont vraiment cru ! C’est le risque quand un pouvoir politique n’écoute que ce qu’il veut bien entendre.

1.        Par contre, un Consul général a presque rang d’ambassadeur, secondant ce dernier pour une partie du territoire du pays où il est accrédité. Par exemple, il y a un ambassadeur à Ankara, capitale politique de la Turquie et un Consul général à Istanbul, capitale économique du pays. Il y a dix consulats généraux français aux États-Unis !
2.        Source : CIA World Factbook.
3.        Ce qui n’est pas prouvé jusqu’à ce jour.
4.        Depuis que l’affaire a été rendue publique, il n’y a plus eu de cas signalé ce qui tendrait à prouver que tout a été débranché.

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