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Le phénomène de mondialisation peut provoquer un niveau de détresse sociale, pouvant conduire jusqu'à la mort.
Le phénomène de mondialisation peut provoquer un niveau de détresse sociale, pouvant conduire jusqu'à la mort.
©FREDERIC J. BROWN / AFP

Derrière les moyennes

La mondialisation tue (vraiment) dans les pays occidentaux et aucun de ceux qui nous gouvernent ne s'en est rendu compte

Si la croissance des échanges mondiaux a pu être "globalement" profitable, des pans entiers des sociétés occidentales ont largement souffert de la situation. Les économistes Justin Pierce et Peter Schott ont ainsi montré comment la mondialisation a produit une hausse de la mortalité des catégories populaires les plus exposées.

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

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"Libéralisation du commerce et mortalité ; données tirées des comtés américains". Alors que le débat général autour de la notion même de mondialisation divise largement les populations occidentales, la Réserve fédérale des États Unis publiait, en ce mois de novembre, un rapport de recherche au titre provocateur, n'hésitant pas à créer un lien de causalité entre le développement du commerce mondial et la surmortalité observée aux États Unis lors des 15 dernières années. Il ne s'agit plus de pointer les dégâts causés sur les usines ou les emplois manufacturiers, mais bien de mettre en évidence un niveau de détresse sociale, pouvant conduire jusqu'à la mort, d'un mouvement mondial orchestré depuis 15 ans. Que cette publication, au-delà d'être émise par la Fed elle-même ; ait pu être relayée aussi bien par le Washington Post que par le Wall Street Journal, est également un choc en soi.

Tout a commencé lors de l'année 2015, lorsque le Prix Nobel d'économie Angus Deaton avait pu relever, aux États Unis, une hausse de la mortalité des personnes blanches de 45 à 54 ans, venant briser une tendance lourde de baisse observée depuis des décennies. Deaton avait alors pu démontrer que l'alcool, la prise de drogue, les cirrhoses, les maladies du foie, le suicide étaient les facteurs explicatifs de cette rupture.

En partant de ce constat, les économistes Justin Pierce et Peter Schott ont voulu aller plus loin, en testant, entre 1990 et 2013, comté par comté, la corrélation entre cette surmortalité observée et l'exposition à la mondialisation. Afin de tester efficacement leur hypothèse, les deux économistes ont souhaité observer plus particulièrement les 15 dernières années, c’est-à-dire depuis l'entrée de la Chine dans l'Organisation mondiale du commerce, et l'abaissement des barrières douanières américaines par l'administration Clinton, en 2000. Leur conclusion est nette.

"Nous relevons que les comtés les plus exposés (…) à la libéralisation du commerce présentent un taux de suicide plus élevé ainsi que d'autres causes connexes de décès, concentrés chez les blancs, et surtout chez les hommes blancs. Ces tendances sont conformes à notre conclusion indiquant que les comtés les plus exposés subissent un déclin relatif de l'emploi manufacturier, secteur dans lequel les hommes blancs sont représentées de façon disproportionnée."

Ici encore, les économistes confirment les premières estimations formulées par Deaton, en observant une hausse des décès par suicide, alcool, ou overdoses, pour les hommes blancs de 45 à 54 ans, qui se matérialise à partir de l'an 2000. La surreprésentation des hommes blancs dans le secteur manufacturier venant appuyer leur hypothèse.

 

Les deux économistes vont alors s'intéresser aux conséquences de la mondialisation sur l'emploi manufacturier américain, afin d'établir une éventuelle corrélation avec la hausse de la mortalité. Dans un précédent document, datant de 2014, Pierce et Schott avaient en effet établi un lien de causalité entre importations chinoises et baisse soudaine de l'emploi manufacturier aux États-Unis :

Comme le montre le graphique ce dessus, l'écroulement de l'emploi manufacturier se produit dès le début des années 2000, et ce, malgré une belle résistance lors de la décennie précédente. Mais la valeur ajoutée du pays n'est pas impactée, la baisse du secteur manufacturier étant compensée par la progression d'autres secteurs économiques. La réalité de ce qui peut se passer sur le terrain passe ainsi au-dessous des écrans radars. Dans le même temps, la hausse des importations en provenance de Chine décolle littéralement.

Mais derrière la croissance apparente, les créations d'emplois qui se poursuivent dans les secteurs technologiques et dans les services, les anciens employés industriels semblent exclus des progrès de l'économie du pays. L'indigence du modèle social américain, l'absence d'initiatives pour prendre en charge les dégâts causés font le reste. Bien que portée par la littérature ou par les documentaires, la détresse sociale engendrée par la désindustrialisation ne pèse pas grand-chose, médiatiquement ou politiquent, en comparaison des succès de la Silicon Valley.

Justin Pierce et Peter Schott parviennent ainsi, en mesurant la hausse de la mortalité, comté par comté, et en comparant leurs résultats à l'exposition de ces mêmes comtés à la mondialisation, à établir un lien de causalité entre les deux phénomènes. La mondialisation tue, non pas par elle-même ; mais parce que les autorités ne proposent rien pour venir en aide à ses victimes.

Si de telles données ne sont pas disponibles pour la France, certaines études ont tout de même pu faire état d'effets similaires. Ainsi, selon un rapport publié au Bulletin épidémiologique hebdomadaire, et intitulée "Association entre taux de chômage et suicide, par sexe et classe d’âge, en France métropolitaine, 2000-2010", il apparaît qu'une hausse du taux de chômage de 10% conduit à une hausse du taux de suicide de 1.5%, et plus particulièrement à une hausse de 2.6% du taux de suicide des hommes de 25 à 49 ans. Et ce en France, entre 2000 et 2010.

De la même façon, et même si aucun lien ne peut être établi, il peut être remarqué que les chiffres relatifs aux overdoses mettent un avant un phénomène nouveau, de décès après 50 ans, selon l'observatoire français des drogues et toxicomanies

"La hausse constatée à partir de 2004 a été très nette chez les individus de 15 à 49 ans, groupes d'âge associés aux usagers actifs de drogue jusqu’en 2008 : le nombre de décès recensés était de 204 en 2003 et atteignait 298 en 2008 (soit une augmentation de près de 50%). Puis en 2009 et 2010, le nombre de décès par surdose dans cette tranche d’âge s’est stabilisé. Mais on trouve aussi parmi les décès par surdoses issus du Cépidc une part non négligeable de personnes de plus de 50 ans, ce qui ne correspond pas au profil habituel des usagers de drogues. "

L'ouverture générale des frontières au commerce mondial a eu lieu, et ce, plus particulièrement depuis que la Chine est entrée dans l'OMC, en novembre 2001, il y a tout juste 15 ans. Si la croissance des échanges mondiaux a pu être "globalement" profitable, cela n'a pas été une réalité pour tous, et certaines catégories ont largement souffert de la situation, à un point tel que celle-ci a pu produire une hausse de la mortalité de certaines catégories de personnes.

L'erreur fatale des différents gouvernements a été d'ignorer, derrière les moyennes, les conséquences humaines de cette vague économique. La croissance qui profite aux uns détruit les autres, et aucune politique publique n'a été imaginée, dès le départ, pour que les personnes concernées puissent affronter une telle situation. Selon l'idée illusoire que les gens pouvaient changer de métier, changer de lieu de résidence, changer de vie, en un simple claquement de doigts. La rapidité des bouleversements économiques est en décalage avec les capacités des personnes de pouvoir s'adapter. Et cela suppose une intervention. Sans cette intervention, les populations continueront de voter en faveur du Brexit, de Donald Trump, ou d'autres solutions plus antimondialistes les unes que les autres.

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