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La fraude alimentaire nuit gravement à la santé. "Manger du faux pour de vrai" de Ingrid Kragl.
© MIKE CLARKE / AFP

Bonnes feuilles

La fraude alimentaire nuit gravement à la santé

Ingrid Kragl publie « Manger du faux pour de vrai » aux éditions Robert Laffont. La fraude alimentaire est un business juteux. Et pour cause : vendre de la nourriture trafiquée, illégale, contrefaite, contaminée est moins risqué – et parfois plus rentable – que de s'adonner au trafic de drogue ou d'armement. Cette enquête décrypte un phénomène savamment occulté. Extrait 1/2.

Ingrid Kragl

Ingrid Kragl

Journaliste, Ingrid Kragl enquête, creuse, recoupe, informe pour l'ONG foodwatch. "Manger du faux pour de vrai" est son premier ouvrage.

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La faim tue. Il arrive que manger ou boire aussi! Je ne parle pas ici de la malbouffe avalée plus ou moins consciemment qui génère diabète, cholestérol, cancers et autres maladies cardiovasculaires, mais des conséquences désastreuses de la fraude alimentaire, de la vente de faux aliments, des denrées contaminées par des bactéries redoutables ou aspergées de pesticides contrefaits. Parfois jusqu’à la mort.

Certes, tous les cas de fraude alimentaire ne constituent pas un risque imminent pour le consommateur. Mais soyons clairs : la motivation des fraudeurs n’est pas l’intérêt général; elle est financière avant tout. C’est ce qu’on appelle l’EMA, pour Economically Motivated Adulteration, ou l’adultération pour des raisons économiques. Les fraudeurs, qui souvent ne sont pas à un méfait près, n’ont, la plupart du temps, aucun état d’âme quant aux conséquences de leurs actes. Eux n’ont que faire de la santé des consommateurs. Et c’est là que la fraude devient carrément inquiétante.

 

Substances interdites, contrefaites… : rien ne les arrête

Lorsqu’un opérateur triche sur l’origine d’un aliment pour le rendre français alors qu’il vient de contrées lointaines, qu’il ment sur l’espèce de viande ou de poisson pour le vendre plus cher, il s’agit d’une tromperie grave sanctionnée au pénal, mais on n’en meurt pas. En revanche, si l’opérateur vend des aliments traités avec des additifs ou des pesticides interdits voire contrefaits (pâles et dangereuses imitations), s’il met sciemment sur le marché de la viande avariée ou du fromage, des légumes qu’il sait contaminés par des bactéries nocives, s’il passe la frontière en catimini pour se fournir en substances interdites chez nous mais autorisées chez les voisins – antibiotiques pour animaux, produits phytosanitaires, OGM –, s’il «omet» de signaler la présence d’un allergène (mortel pour certains) sur une étiquette ou un menu alors qu’il sait pertinemment – obligation légale – ce que contiennent ses produits… la fraude représente un véritable danger pour la santé publique.

Eh bien, cela se produit tous les jours, mais nous n’en savons rien. Dans des proportions affolantes, au vu des chiffres que j’ai débusqués. La situation semble même empirer d’année en année.

En 2019, le nombre de notifications d’alertes sur le réseau européen RASFF impliquant un risque grave pour la santé d’un produit circulant sur le marché avait augmenté de 5% par rapport à 2018. Et c’était la sixième année consécutive que ce type d’alertes connaissait une augmentation significative. RASFF déborde de cas dangereux. « Il y en a tellement, me confiait un haut fonctionnaire à Bruxelles, que chaque jour un nouveau scandale pourrait exploser. Certains trouvent un écho dans la presse, mais, au final, très peu sont médiatisés au regard des quantités d’alertes que nous recevons. »

 

Des produits qui entrent en Europe malgré tout

Prenons l’exemple des feuilles de vigne en provenance d’Égypte. Pas moins de 18 substances phytosanitaires ont été retrouvées dans ce produit, qui plus est à des teneurs inquiétantes, cocktail détonant à base notamment de chlorpyrifos – un pesticide illégal en Europe depuis début 2020, car nocif pour le cerveau du fœtus et des jeunes enfants –, mais aussi de carbendazim – un fongicide interdit depuis 2014, notamment pour ses effets sur les embryons, même à très faible dose, provoquant également des dégâts génotoxiques et des perturbations endocriniennes, en plus des perturbations du système reproducteur masculin : diminution du poids des testicules et de l’épididyme, réduction du nombre de spermatozoïdes et de la fertilité observées chez les rats. Ce produit si dangereux a été découvert en juin 2020 lors d’un contrôle des autorités allemandes. Or il était vendu dans pas mal de pays européens, dont la France ! Le chlorpyrifos, qui nuit au développement neurodéveloppemental, a été détecté le même mois sur du melon charentais jaune… bio, cultivé en Espagne et vendu chez nous, notamment dans les rayons de Super U, qui a dû rappeler les produits.

 

Et si la sécurité des aliments devenait une priorité politique?

Pour l’Organisation mondiale de la santé, il ne fait aucun doute qu’«une alimentation plus sûre sauve des vies ». À chaque bouchée mangée, «on est potentiellement exposé à une maladie due à une contamination microbiologique ou chimique. Des milliards de personnes sont en danger et des millions tombent malades chaque année; beaucoup meurent à cause de la consommation d’aliments insalubres», souligne l’agence onusienne, qui sait de quoi elle parle. Certes, la tragédie évoquée se déroule davantage dans les pays où les conditions de réfrigération des aliments laissent à désirer, où l’eau potable vient à manquer, où les climats tropicaux favorisent le développement de toxines qui infectent la nourriture, où les standards d’hygiène sont la dernière des préoccupations quand il s’agit de survivre. Mais le phénomène n’épargne pas les pays plus riches, alerte l’OMS.

Qui estime qu’aujourd’hui 600 millions – soit 1 sur 10 dans le monde – de personnes tombent malades après avoir ingurgité des aliments contaminés, et que 420000 meurent chaque année à cause de manquements à la sécurité alimentaire. Et qu’un tiers sont des enfants de moins de cinq ans, comme le précise Werner Obermeyer, son directeur exécutif adjoint. Un chiffre susceptible d’augmenter, prévient l’organisation.

Le fléau inquiète la Banque mondiale. Pour Juergen Voegele, ancien directeur du pôle mondial d’expertise en Alimentation et agriculture de celle-ci, devenu vice-président pour le développement durable, face à une telle situation nos responsables politiques devraient prévenir plutôt que guérir. «La sécurité des aliments occupe une place relativement limitée dans les préoccupations des dirigeants et ne bénéficie pas de budgets suffisants, dit-il. D’une manière générale, face à une épidémie majeure de maladies d’origine alimentaire ou une perturbation des échanges commerciaux, les mesures sont plutôt réactives que préventives. »

Si le système français sait se montrer réactif, il ne s’est pas doté de suffisamment de moyens pour prévenir plutôt que guérir. Et cela peut avoir des conséquences graves sur la santé lorsqu’on parle de fraude alimentaire.

 

Les vrais pesticides comportent des risques, alors les faux!

De nombreux fruits et légumes cultivés au sein de l’Union européenne sont traités avec des faux pesticides, des produits phytosanitaires contrefaits, copies encore plus nocives arrivées de Chine, mais pas seulement. Un produit phytosanitaire sur dix serait totalement illégal, selon la Direction générale de la santé de la Commission européenne. D’après l’Office de l’Union européenne pour la propriété intellectuelle (EUIPO), on atteindrait même 14% de contrefaçons au sein de l’UE, soit un sur sept. C’est énorme.

En Ukraine, par exemple, un pesticide sur quatre utilisés par les agriculteurs est contrefait, selon l’agence de l’ONU pour l’environnement. Or les échanges commerciaux entre la France et ce pays sont au beau fixe, et même en forte progression depuis plusieurs années. Cela va tellement bien que nombre de nos entreprises du secteur alimentaire y sont présentes. La vigilance s’impose à tous les échelons.

La pratique est rare dans les pays nordiques (Danemark, Suède et Finlande) – pas de chance, on achète peu de fruits et légumes en provenance de Scandinavie –, en revanche, «les grands États membres d’Europe occidentale peuvent avoir un niveau […] supérieur à la moyenne», précise l’étude.

Un sujet crucial, puisque la France est le pays où l’on vend le plus de pesticides en Europe, selon Eurostat : plus de 80 millions de kilos5 en 2018, soit deux fois plus qu’en Allemagne. Les données du bureau des statistiques européen sont on ne peut plus claires : chez nous, on raffole des pesticides avec plus de 40% d’augmentation entre 2011 et 2018. Malgré les promesses des gouvernements, la tendance n’est donc en rien à la baisse dans l’Hexagone4 : le nombre de doses – unités de pesticides (NODU) – utilisées a même augmenté de 24% en 2018 par rapport à l’année précédente. On n’a donc pas fini d’en avaler, des vrais comme des faux! Et c’est grave, car ces produits, et plus encore ceux contrefaits, présentent des risques pour les utilisateurs, les agriculteurs, bousillent l’environnement, les cultures et la santé des consommateurs qui les ingèrent en quantités incontrôlées.

Énormément de faux pesticides se baladent au sein de l’Union européenne. Pour preuve, l’opération Silver Axe coordonnée pour la cinquième année consécutive par Europol dans 32 pays a conduit à la saisie de près de 1400 tonnes de ces substances illicites, soit près de la moitié des 3000 tonnes de pesticides contrôlées entre janvier et avril 2020 aux frontières terrestres et maritimes, sur les marchés intérieurs et lors de livraisons de colis! Un chiffre deux fois plus élevé que l’année précédente !

Pour donner un ordre de grandeur, la quantité saisie en 2020 suffirait à remplir 458 piscines olympiques ou à pulvériser 207 000 kilomètres carrés, soit 75% des terres agricoles en France ou la totalité de celles allemandes! Europol aime communiquer en usant de tels ordres de grandeur; ainsi, en 2018, l’organisme expliquait que l’opération Silver Axe avait saisi suffisamment de pesticides contrefaits pour asperger «tout le Royaume-Uni ».

Des chiffres considérables aux profits qui le sont tout autant : 94 millions d’euros. Un pactole pour les criminels qui trempent aussi – tiens, tiens – dans d’autres activités interdites comme le trafic de cigarettes contrefaites et le commerce illégal de produits pharmaceutiques. La fraude rapporte gros : jusqu’à 70 euros pour chaque kilogramme de pesticide illégal. Un business juteux caché qui met en colère les fabricants ayant pignon sur rue, ceux-ci collaborant étroitement avec Europol lors des opérations coups de poing.

Dans son dernier communiqué à ce sujet, Géraldine Kutas, directrice générale de l’European Crop Protection Association, organisme qui défend les intérêts des producteurs de pesticides, commente : «La vente de pesticides contrefaits est devenue discrètement l’une des entreprises criminelles les plus lucratives et les moins bien comprises du monde. Il ne s’agit pas seulement d’un problème pour nos entreprises, dont les produits sont contrefaits, mais aussi et surtout d’un risque pour la santé et l’environnement, car ces substances illégales ne subissent pas les tests de sécurité rigoureux qui sont requis pour mettre les pesticides sur le marché. »

Si l’on comprend aisément que cette fraude nous expose, ainsi que les agriculteurs, à de graves dangers et prive les fabricants d’un manque à gagner – l’industrie y perdrait environ 1,3 milliard d’euros, soit 14% des ventes –, je ne serais toutefois pas aussi affirmative quant aux « tests de sécurité rigoureux » commandés par les producteurs.

Stéphane Horel, journaliste au Monde, a en effet révélé, en février 2020, que le laboratoire LPT (Laboratory of Pharmacology and Toxicology) de Hambourg, aussi surnommé « le labo de la mort », a traficoté le résultat de tests servant aux firmes lorsque celles-ci les soumettent aux autorités afin d’obtenir une autorisation de mise sur le marché ou un renouvellement d’homologation de leurs produits. Or des dizaines de tests réalisés par ce labo avaient permis la prolongation de l’autorisation du glyphosate en 2017 à l’échelle européenne. Un militant de la cause animale infiltré, qui a obtenu en caméra cachée des images diffusées sur la chaîne allemande ARD, a été témoin de ce genre de fraude. «Au cours d’une étude menée pour le compte d’un autre laboratoire pharmaceutique, sud-coréen celui-là, un singe, mort au bout de six semaines, a été remplacé par un autre, vivant. Ni vu ni connu : les résultats ont ainsi été falsifiés, raconte Le Monde. “C’est comme ça que ça marche, ici”, lui a expliqué un employé. […] Une femme se souvient d’avoir dû falsifier des données. “Si les résultats ne répondaient pas aux attentes, on me demandait de les améliorer”, relate-t-elle. Dans un dernier cas, enfin, les tumeurs développées par les animaux sont devenues de simples “inflammations” dans le rapport final. »

Extrait du livre d’Ingrid Kragl, « Manger du faux pour de vrai, les scandales de la fraude alimentaire », publié aux éditions Robert Laffont

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