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Les Français préfèrent-ils être secoués comme des pommiers ou traités comme des poupées fragiles ?
Les Français préfèrent-ils être secoués comme des pommiers ou traités comme des poupées fragiles ?
©REUTERS/Michaela Rehle

Main de fer, gant de velours

La France veut ci, la France veut ça… mais les Français, eux, préfèrent-ils être secoués comme un pommier à la Sarkozy ou traités comme des poupées de porcelaine à la Chirac-Hollande ?

Après le quinquennat d'un Nicolas Sarkozy marqué par la volonté d'agir vite et fort, François Hollande a, en partie, construit son succès de 2012 sur une pratique plus "calme" de la réforme. Tous les indicateurs politiques indiquent que les Français sont prêts au changement, reste à savoir se positionner sur la manière la plus adéquate.

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès est chercheur CNRS et a rejoint le CEVIPOF en janvier 2006. Ses recherches portent sur l’analyse des comportements et des attitudes politiques. Au cours des années récentes, il a participé à différentes recherches françaises ou européennes portant sur la participation politique, le vote et les élections. Il a développé d’autres directions de recherche mettant en évidence les clivages sociaux et politiques liés à l’Europe et à l’intégration européenne dans les électorats et les opinions publiques. Il est notamment l'auteur de Les européens aiment-ils (toujours) l'Europe ? (éditions de La Documentation Française, 2014) et Histoire d’une révolution électorale (2015-2018) avec Anne Muxel (Classiques Garnier, 2019).

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Marc Crapez

Marc Crapez

Marc Crapez est politologue et chroniqueur (voir son site).

Il est politologue associé à Sophiapol  (Paris - X). Il est l'auteur de La gauche réactionnaire (Berg International  Editeurs), Défense du bon sens (Editions du Rocher) et Un  besoin de certitudes (Michalon).

 

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Atlantico : Les sondages montrent que les Français sont prêts pour les réformes. Selon une enquête BVA publiée en juin 2013, 74% d’entre eux réclamaient en effet qu’on aille plus loin dans les réformes et 67% disaient que le pays court à la catastrophe si la situation stagne. Mais chez les politiques, deux écoles s'affrontent : ceux qui pensent qu'il ne faut pas brusquer les Français et ceux qui pensent qu'il faut les secouer. Quelle méthode a dans l'histoire française fait le plus ses preuves ?

Bruno Cautrès : "Réformer" un grand pays, héritier de son histoire politique et d’une sédimentation de périodes et de marqueurs politiques forts est un objectif très compliqué. Tout d’abord, la "réforme" est souvent évoquée de manière très générale, sans que l’on ne sache pas très bien de quoi il s’agit. Cette situation est à l’origine de nombreuses ambiguïtés et incompréhensions entre les Français et leurs hommes politiques. Tel élu pense, souvent de bonne foi, qu’il a reçu du suffrage universel un mission, celle de "réformer" ; mais souvent la nature, la portée et le contenu de la "réforme" n’a pas été précisée. L’adhésion à des projets de "réformes" peut agréger des opinions très différentes. Par ailleurs, on souhaite des réformes mais souvent sur le principe NIMBY (‘not in my back yard’). Les positions des hommes politiques sur ces questions sont elles-mêmes fluctuantes : on veut "réformer" lorsque l’on est dans l’opposition et une fois élu on semble découvrir l’ampleur des difficultés techniques, juridiques, politiques. La vie politique française, du fait de ces ambiguïtés, a connu des successions de "méthodes douces", de "méthodes apparemment douces", de "méthodes apparemment dures" et de "méthodes dures" de réformes. Et il y a toujours eu des difficultés. Néanmoins, la "réforme dure" en France ne semble pas la solution : nous ne faisons pas exception, car tous les pays européens sont des sociétés complexes, segmentées, avec des inégalités.

Mais en France, sans doute à cause de la faiblesse des médiations politiques (le nombre finalement peu élevé de membres des partis politiques et des syndicats) et de la forte polarisation politique gauche-droite, la question de savoir "à qui profite la réforme" ou "quel est l’agenda caché de la réforme" se pose avec acuité. Et tout cela est également lié à cette « société de la défiance », dont les traits (défiance vis-à-vis de la politique, doutes sur l’efficacité des institutions démocratiques) s’incarnent assez fortement en France. Il me semble qu’une condition indispensable de la réforme en en France (une fois qu’on donne un contenu à ce mot, ce qui n’est déjà pas simple) est tout d’abord de développer des débats démocratiques sur les questions, sans que l’on ne tombe dans les discours manichéens (la gauche dénonçant les réformes de la droite et réciproquement). Notre vie démocratique est en manque d’oxygène, la réduction du prisme de la complexité des problèmes à une division binaire qui est pourtant indispensable pour que les électeurs comprennent les grandes lignes des débats électoraux se révèle être un vrai handicap pour apporter des améliorations concrètes à la vie des citoyens. Tout un arsenal d’indicateurs sur la qualité de la démocratie, sur la qualité et l’utilité des réformes, sur leur suivi et leur adaptation au réel, manque cruellement. Il faut réinventer de nouvelles manières d’agir en politique et envisager de quelle manière investir les citoyens dans les réformes.

Marc Crapez : Difficile de répondre à votre question sans anachronisme car le problème ne s’est pas toujours posé en ces termes. L’ébullition de Mai 68 résulte d’une société qui n’avait pas su s’adapter. Les réformes du Front populaire en 1936 furent le contrecoup de l’immobilisme antérieur de la droite. Mais elles n’ont pas été durables. L’augmentation des salaires a été rognée par l’inflation et la diminution du temps de travail fut annulée après la deuxième guerre.

Autre exemple historique, le match du ministère Léon Bourgeois contre celui de Jules Méline dans la dernière décennie du XIXe siècle. Le premier, intellectuel de gauche, n’a rien fait à part taper sur les catholiques – l’équivalent des réformes sociétales du gouvernement Hollande –, tandis que le second, homme de droite, conduisit d’importantes réformes économiques et sociales, favorables au corps social dans son ensemble. Parmi les autres grandes réformes, on songe au plan d’écrémage de 8% des fonctionnaires en 1947-49 et, bien sûr, aux redressements de l’économie apportés par le Franc Poincaré et le Nouveau Franc (du trio Pinay-Rueff-de Gaulle).

Que penser à cet égard de la méthode privilégiée par François Hollande qui fait notamment du consensus (comme son obsession pour le dialogue social) l'alpha et l'oméga de la réforme ?

Bruno Cautrès : Le problème est que ce "consensus", dont François Hollande n’est pas le premier à vouloir s’inspirer (Valéry Giscard d’Estaing également avait voulu rassembler "deux Français sur trois" selon le titre de l’un de ses livres), est un avant tout un discours. Mais quel débat d’ampleur national, rassembleur et mobilisateur, avons-nous eu en France récemment ? Le grand débat public sur la transition énergétique n’a pas donné les fruits escomptés ; combien de Français savent seulement qu’un tel débat a eu lieu ? Et que dire de la question de la réforme fiscale ? On retrouve ici, au-delà du cas de la présidence Hollande, des questions politiques fondamentales sur la nature de la représentation politique : le mandat donné aux élus par le suffrage universel est-il un blanc-seing ? Comment renouer le lien entre les élus et les électeurs entre deux élections ? Les assemblées parlementaires exercent bien sûr leur rôles en délibérant et sur les textes, mais la logique de leurs votes et celle du principe majoritaire (la majorité des députés soutenant et votant les projets du gouvernement, même si l’on a constaté les mouvements des "frondeurs" récemment).

Ces questions fondamentales expliquent une bonne partie des incompréhensions entre élus, légitimes pour exercer leur mandat et convaincus de mettre en œuvre les choix de politiques publiques sur lesquels ils pensent avoir été élus et les électeurs qui ressentent qu’ils n’ont pas voter pour cela ou qu’ils n’avaient pas été pleinement informés. La crise actuelle de confiance dans l’exécutif pose ces questions de manière dramatique : des segments de l’électorat se sentent trahis, ont le sentiment que derrière les mots un agenda politique secret se cache.

Marc Crapez : Effectivement, François Hollande prône le dialogue et le consensus. Mais la réforme des rythmes scolaires a été imposée sans concertation ni connaissance des réalités du terrain, à cause de l’a priori selon lequel les parents n’ont pas leur mot à dire en matière d’Education nationale, qui serait la chasse gardée d’une vérité révélée à d’aucuns.

Dans le domaine économique, la méthode Hollande est une expectative stérile car elle fait la part belle au conservatisme des minorités activistes. De là des concessions exorbitantes aux intermittents du spectacle ou aux professions règlementées. Ces récentes reculades ont conduit Sarkozy à se démarquer en faisant valoir que, pour sa part, il n’aurait jamais reculé, notamment sur la réforme des retraites. En réalité, lui aussi a capitulé devant les professions réglementées et, de l’aveu même de son ministre de la Culture, devant les intermittents. Quant à la réforme des régimes spéciaux de retraite, un rapport parlementaire doute qu’elle soit efficace car elle est passée en échange de trop de concessions.

On touche du doigt les limites du réformisme de Sarkozy : convaincu qu’en France tout passage en force est voué à l’échec, il vantait en 2007 les vertus du dialogue social. Le modèle du genre était la réforme des retraites ficelée par François Fillon, ministre des Affaires sociales, en 2003, avec l’accord de la CFDT. Sarkozy a récemment réaffirmé ce positionnement en des termes voisins de ceux de Hollande qui, dans sa conférence de presse, critique ceux qui voudraient "infliger au pays une purge". Se trouve visé le programme libéral adopté par l’UMP en janvier 2014, ainsi que la ligne défendue par Fillon.

Jacques Chirac n'était pas non plus un adepte de la méthode forte en matière de réformes, quitte d'ailleurs à reculer devant la rue. François Hollande est-il à cet égard l’un de ses héritiers ?

Bruno Cautrès : On a parfois fait un parallèle entre François Hollande et Jacques Chirac. Cette comparaison, liée au soutien personnel que Jacques Chirac avait apporté un jour à François Hollande et à leur terrain d’élection corrézien, est assez largement exagérée. N’oublions pas que Jacques Chirac a d’abord nommé Alain Juppé comme premier ministre et que celui-ci avait abordé, très affaibli, la dissolution de 1997. Par ailleurs Jacques Chirac avait ensuite cohabité avec un gouvernement de gauche pendant 5 ans (1997-2002). Ces différences rendent cette comparaison hasardeuse. Au-delà des tempéraments des hommes, le rôle présidentiel conduit, sans doute naturellement, celui qui le détient à vouloir prendre en charge l’intérêt national. François Hollande avait voulu, à travers « la présidence normale », renvoyer la présidence Sarkozy à une présidence partisane (thème sous-jacent au "moi, Président…") ; c’est ce qui explique, au début de son mandat, la recherche du dialogue social ; mais cette pente naturelle de François Hollande s’est un peu perdue en route, en tout cas ne semble plus très bien fonctionner.

Marc Crapez : Le bouillant Jacques Chirac, nommé par Mitterrand Premier ministre de cohabitation, avait un programme de réformes libérales et de contrôle des flux migratoires. Mais la mort de Malik Oussekine, lors de manifestations hostiles au projet Devaquet de réforme des Universités, brise ses ambitions réformatrices. C’est à partir de là que Chirac démissionne et occupe le pouvoir, dixit Sarkozy, comme un "roi fainéant". La fameuse rupture de ce dernier consiste à rompre avec cette démission, grâce à un volontarisme plus préoccupé d’agir que de durer.

L'échec de Nicolas Sarkozy en 2012 a été interprété comme un rejet de sa tendance à bousculer les Français. Mais ont-ils vraiment sanctionné le fait d'être bousculé ou de l'avoir été pour rien ?

Bruno Cautrès : Nicolas Sarkozy a subi, lors de la présidentielle de 2012, les conséquences d’une mauvaise image que s’étaient faits plusieurs segments de l’électorat sur son exercice de la fonction présidentielle. Par ailleurs, il n’a pas pu, à l’époque, se départir de l’image du "président des riches" (bouclier fiscal par exemple). Il n’est pas parvenu en 2012 à faire valoir sa présidence de l’UE ou son action dans la crise économique ou encore certaines de ses réformes emblématiques (défiscalisation des heures supplémentaires, réforme constitutionnelle de 2008, autonomie des universités). Et celles-ci ont largement fait débat. L’accélération des réformes, ou parfois seulement des annonces des réformes, a pu donner le sentiment d’un trop-plein. Maintenir une cohérence dans les annonces et dans les réformes est de toute façon un exercice particulièrement difficile. Mais on retrouve bien ici toutes les ambiguïtés évoquées plus haut : certains, à droite, reprochent à Nicolas Sarkozy de n’avoir pas été au bout de ses idées ; d’autres, au contraire et parfois venant également du même camp, lui reprochent d’avoir "hystériser" le débat public.

A travers l’expérience des présidences Sarkozy et Hollande, on s’aperçoit qu’il vaudrait sans doute mieux, dès la pré-campagne électorale, limiter les projets de réforme à un nombre réduit, voire très réduit, de questions qui font débat et faire émerger par le débat démocratique, et non pas des tactiques au sein des appareils politiques, des consensus ou des dissensus mais ayant fait l’objet d’un réel investissement démocratique par les citoyens. Les modalités de consultation des français sur ces réformes devraient donc faire l’objet d’une attention soutenue de nos hommes politiques. Il conviendrait également que nos hommes politiques fassent un immense effort de modestie : non, tout ne commence pas avec leur élection ; non, tout ne s’arrêtera pas avec leur défaite. François Hollande, dans sa campagne de 2012, avait tenté de limiter "la machine à faire rêver" des promesses. Mais même en faisant cet effort, il n’a pas échappé aux problèmes d’incompréhension des électeurs sur son action et la direction de celle-ci.

Marc Crapez : On peut pencher vers la seconde réponse. Avec la plupart des cartes en main, Sarkozy n’en a pas moins dilapidé son jeu. C’est pourquoi, depuis sa campagne de 2012, et tout récemment encore dans son premier meeting de retour en politique, il a introduit dans son discours un élément nouveau : l’influence des groupes de pression pour faire obstacle au changement.

Cet élément, théorisé par la pensée libérale, a conduit un think tank américain à élaborer le schéma des 100 jours, selon lequel les gouvernants ne peuvent réformer librement qu’en début de mandat. Sarkozy préfère parler d’immobilisme des corps intermédiaires. Il vise "une partie des élites et certains corps intermédiaires", notamment la "politisation des syndicats", et préconise de se "réapproprier la pratique du référendum". Il ose même ajouter que le "populisme monte lorsque l’on refuse la parole au peuple", ce qu’avaient déjà remarqué quelques politologues iconoclastes.

Quelles sont les principales réformes qui ont mis ces dernières années les Français dans la rue et quelles sont au contraire celles qui ne font pas protester les citoyens ? Comment l’expliquer ? Les résistances rencontrées étaient-elles réellement indépassables ?

Bruno Cautrès : Incontestablement, les questions qui ont ou peuvent mobiliser sont les questions sociales (retraites) et des questions sociétales (mariage homosexuel par exemple). Mais sur les questions de retraite les dernières réformes (allongement à 62 ans de l’âge légal sauf pour certaines catégories) les Français ne se sont pas fortement mobilisés et les syndicats ont été divisés. Tout se passe comme si l’ampleur de la crise économique actuelle et sa dimension planétaire avait fait prend conscience des problèmes de financement public, des dettes publiques. Et tout ceci alors que notre société est encore marquée par tant d’inégalités.

Marc Crapez : Les trois principaux blocages des 30 dernières années sont les manifestations contre le Smic jeune du gouvernement Balladur en 1993, les grandes grèves de décembre 1995 contre le gouvernement Juppé et les manifestations contre le CPE du gouvernement Villepin. J’observe dans ces situations une constante : la morgue du Prince. En effet, les trois premiers ministres précités avaient fait preuve de mépris. Villepin avait braqué le leader de la CGT, Bernard Thibault, en feignant de lire des parapheurs après l’avoir fait entrer dans son bureau. Thibault s’est senti humilié par ce petit marquis en perruque et hauts-de-chausses. Juppé, dont l’arrogance était légendaire, avait provoqué les manifestants en se déclarant « droit dans ses bottes ». Quant au malheureux Balladur, point n’était besoin de provocation : ses chaussettes de cardinal suscitaient une acrimonie de classe dont le spectre hante encore la psychologie politique de la France.

Mais les élites n’aiment pas se remettre en cause et n’ont pas l’idée d’élaborer des explications aussi complexes. Elles préfèrent imaginer une malédiction française, celle d’un peuple ingouvernable car ombrageux et écervelé. De plus, la démagogie est une solution de facilité pour des élites qui ont peur de la rue. Cela explique 40 ans de fuite en avant d’un pays vivant à crédit sur le dos des générations futures.

Les Français protestent-ils toujours pour dire non ou aussi (et avant tout) pour se faire entendre ? Les politiques, eux, abandonnent-ils trop facilement ? Quelle est la proportion de réformes passées aux forceps remises en cause une fois adoptées ?

Marc Crapez : Cela fait beaucoup de questions. L’idée que les gens protestent pour se faire entendre paraît pertinente. Les élites considèrent souvent le peuple comme ayant besoin de tuteurs lui inculquant les bonnes manières idéologiques. On peut penser que les Français sont plutôt attachés à une répartition équitable des efforts et à l’exemplarité de ceux qui réclament la "blitz-réforme".

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