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"La France pour la vie" : derrière l'hommage écrit, le méga coup de patte subliminal de Nicolas Sarkozy à Alain Juppé (et la question sur laquelle va vraiment se jouer Ia primaire à droite)
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Petits coups entre amis

"La France pour la vie" : derrière l'hommage écrit, le méga coup de patte subliminal de Nicolas Sarkozy à Alain Juppé (et la question sur laquelle va vraiment se jouer Ia primaire à droite)

Si Nicolas Sarkozy s'est livré à un hommage certain à Alain Juppé dans son dernier livre, l'ancien président de la République en a également profité pour adresser un petit coup de patte à son rival, dans un contexte de rivalité entre les deux hommes pour la primaire de la droite et du centre de 2016.

Jean-Sébastien Ferjou

Jean-Sébastien Ferjou

Jean-Sébastien Ferjou est l'un des fondateurs d'Atlantico dont il est aussi le directeur de la publication. Il a notamment travaillé à LCI, pour TF1 et fait de la production télévisuelle.

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Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet est directeur du Département opinion publique à l’Ifop.

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Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité à diriger des recherches en science politique, spécialiste de la vie politique française. Il s’est aussi spécialisé dans l’analyse localisée de la politique. Il dirige une collection aux éditions « Le Bord de l’Eau » intitulée : « Territoires du politique ». Prochain livre à paraître : « Entretiens avec Jacques Valade » (octobre 2021). Officier des Palmes académiques, il est, par ailleurs, membre associé de l’Académie nationale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux.  

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Atlantico : Derrière l'aspect très personnel du mea culpa de Nicolas Sarkozy dans son livre, quels enseignements politiques peuvent également en être tirés ?

Jean-Sébastien Ferjou : Le fait que Nicolas Sarkozy fasse un mea culpa personnel est, en soi, un message politique. Le fait qu'il parvienne à s'y contraindre, lui qu'on sait plus enclin généralement à se livrer à des plaidoyers pro domo, montre bien qu'il a décidé de se donner tous les moyens pour être dans la course, alors même que le livre semble dire qu'il n'a pas encore décidé d'une éventuelle candidature à la présidentielle, ni même à la primaire. Il y a donc un message politique quand il se contraint à cet exercice qu'il avait refusé jusqu'à présent, ce bilan qu'il avait refusé même aux gens de son parti et qu'il finit par faire avec trois ans de décalage.

>>> Lire aussi : La France pour la vie" : 73% des Français assurent que le livre de Nicolas Sarkozy ne changera pas l'opinion qu'ils ont sur lui

Au-delà de cela, il y a deux messages politiques principaux dans ce livre. Ce sont ces deux messages qui détermineront probablement ce que va être la primaire dans les mois qui vont venir, ou en tout cas l'affrontement entre Nicolas Sarkozy et Alain Juppé.

Le premier, c'est que là où Alain Juppé semble promouvoir l'idée d'une recomposition éventuelle de la vie politique, affirmant qu'il serait prêt à travailler avec tous les gens qui auraient voté pour lui (et donc pourquoi pas des gens venus du centre ou de la gauche), Nicolas Sarkozy est, lui, très clair dès le début du livre et écarte totalement l'idée d'un gouvernement de coalition. Il sent dans le pays le "réel désir d'une alternance franche, complète, profonde". C'est vraiment son premier message politique : si les Français ont des fantasmes de gouvernement droite-gauche, ils se trompent d'adresse en venant chez moi. Je pense qu'il a relativement raison de ce point de vue-là, dans la mesure où cette envie de coalition nationale peut effectivement correspondre à ce que les médias ou une sociologie de gens privilégiés peuvent attendre (un gouvernement d'experts avec tous les gens de bonne volonté qui se donneraient la main), mais je ne suis pas certain que cette attente-là soit palpable dans le pays.

>>> Lire aussi : "La France pour la vie" : le mea culpa qui aura au moins réussi à remettre Nicolas Sarkozy au centre des regards

Son deuxième message politique reflète l'animal politique qu'il est resté et l'instinct qu'il conserve à propos de la société française. Il affirme ne pas croire du tout à l'hypothèse d'une France qu'il ne faudrait pas brusquer. Dans son mea culpa, il reconnaît n'être pas allé assez loin. Selon lui, il avait été élu sur un programme de rupture, mais parce qu'on lui a conseillé de ne pas braquer les Français et les mettre dans la rue, il n'est pas allé au bout des réformes qu'il aurait dû faire. S'il devait être réélu, le chemin qu'il devrait suivre est précisément celui qui l'amènerait à être beaucoup plus dans un programme de rupture.

Nicolas Sarkozy explique très clairement que pendant son quinquennat, le peuple français attendait qu'il passe des paroles, que les gens approuvaient, aux actes, qu'ils espéraient. Il ajoute qu'il a beaucoup réfléchi sur cette période et qu'il en a surtout retenu une leçon dont il dit qu'elle lui servira pour l'avenir. "Le temps où l'on exerce les responsabilités du pouvoir passe si vite qu'on regrette rarement ce que l'on y a fait, en revanche on éprouve de nombreux remords à propos de ce que l'on n'a pas réalisé. Le dicton populaire est juste : ce qui est fait n'est plus à faire. Au pouvoir, c'est la même chose : il faut faire ce que l'on croit juste sans se préoccuper des clapotis quotidiens". Au-delà du mea culpa, il y a donc profondément un message politique, puisqu'on voit bien deux sensibilités dans le pays. La sienne, celle qui croit à une rupture profonde et qui est aussi par ailleurs celle de François Fillon, et celle d'Alain Juppé, qui a préféré aller sur un terrain qu'on pourrait résumer par "apaiser, réformer, rassembler". Un positionnement beaucoup plus prudent face à une France considérée comme fragile.

Alain Juppé a appelé de ses vœux une recomposition du paysage politique s'il gagnait en 2017 face à Marine Le Pen, avec une remise en cause du clivage traditionnel gauche/droite. Nicolas Sarkozy, lui, n'est pas d'accord et veut garder cette ligne de fracture. Selon vous, qu'est-ce que veulent les Français au fond ?

Jérôme Fourquet : En premier lieu, il faut bien garder à l'esprit que tous les Français n'ont pas les mêmes attentes pour ce qui est de la recomposition du paysage politique. Il y a effectivement une partie de la population française qui partage le constat d'Alain Juppé. On parle là d'un électorat plutôt modéré, qui serait partie prenante dans cette reconfiguration. Mais pour ceux qui sont proches du Front national ou de la gauche de la gauche, le discours ne sera pas du tout le même. Nous ne sommes donc pas en présence d'une attente unanime de la part des Français sur la question d'une remise en cause du clivage droite / gauche. 

En revanche, si on schématise aujourd'hui l'espace politique, vous avez environ 10% d'électeurs pour la gauche de la gauche et aux alentours de 30% pour le Front national. Il reste donc environ 60%, qui vont de Martine Aubry jusqu'à, disons, Laurent Wauquiez. Sur ces 60%-là, il y a depuis plusieurs années (mais cela s'accélère avec le tournant social-libéral de François Hollande, la montée en puissance d'Alain Juppé chez Les Républicains, etc.), que vous avez des personnalités qui envoient de manière plus ou moins subliminale des messages essayant de définir ce que pourrait être cette reconfiguration.

En l'espèce, la dernière sortie de Juppé n'était plus du tout subliminale... Cet espace politique qui va de Aubry à Wauquiez représente aujourd'hui environ 60% de la population. Cette idée n'est pas tout à fait nouvelle car Valéry Giscard d'Estaing y faisait déjà référence avec sa fameuse expression "deux Français sur trois". Néanmoins, elle prend de la consistance aujourd'hui du fait de la montée en puissance du FN qui dérègle complètement le jeu mais également du fait de la cassure de plus en plus nette entre les deux gauches. Les leaders de la gauche et de la droite semblent avoir de plus en plus intégré qu'il y avait une fracture en train de s'opérer au sein même de leurs bords politiques au sens large. Or, le fait est qu'il faut toujours récolter plus de 50% des voix pour se faire élire, ce qui oblige les hommes politiques à regarder au-delà des frontières politiques traditionnelles. Cela d'autant plus qu'en plus de la fragmentation de l'offre politique, il y a aussi une pratique du pouvoir, qui, à défaut de converger, présente des similitudes entre gauche et droite. François Hollande a pris un tournant social-libéral avec son Pacte de responsabilité et maintenant un tournant sécuritaire qui le distingue de manière moins tranchée qu'auparavant de la droite. Sur un certain nombre d'axes comme le Pacte de compétitivité, la droite pourrait le rejoindre. On a au cœur du système politique français des convergences qui n'apparaissaient jusqu'alors comme peu évidentes. Il y a une convergence au centre entre la frange modérée du PS et la frange modérée de la droite, et une fracture qui s'aggrave aux extrêmes.

Petit à petit, l'idée de la recomposition politique gagne du terrain et prend de la crédibilité. Si on regarde l'histoire récente, il y a eu un précédent en 2012 avec François Bayrou qui tend la main Hollande. C'est quelque chose de tout à fait inédit. On a vu d'autres signes comme celui-là se multiplier depuis lors. On a entendu un certain nombre de déclarations au soir du second tour des régionales confirmant cette nouvelle tendance. Manuel Valls a parlé de "tendre la main" et Xavier Bertrand a appelé à "travailler ensemble". Cette musique se met en place petit à petit et commence à occuper les esprits. Dans ce cadre-là, quelqu'un comme Juppé continue à creuser ce sillon dans la perspective de l'élection présidentielle. Il mise sur le fait qu'il sera élu massivement comme Christian Estrosi et Xavier Bertrand, avec des voix qui viennent de la gauche. La recomposition viendra donc à la fois à cause de la menace du Front national et également parce que des gens comme Alain Juppé estiment que le pays est au pied du mur concernant les réformes qu'on a trop tardé à faire, et que réformer nécessite l'union nationale via une majorité large.

Jean Petaux : La quasi-totalité des sondages d’opinion réalisés depuis la première cohabitation (1986-1988) montrent une volonté des Français très clairement exprimée : ils apprécient très majoritairement la configuration qui est propre à la cohabitation, autrement dit à un partage du pouvoir entre le bloc de droite et le bloc de gauche pour occuper les deux postes clefs de la vie politique française : la présidence de la République et le poste de premier ministre. Ce qui est tout à fait intéressant d’ailleurs c’est que cette position de la majorité des Français ne change pas selon l’étiquette politique de ceux qui occupent l’Elysée ou Matignon. Peu importe que le président soit socialiste et le premier ministre de droite (situations connues en 1986 et en 1993) ou, inversement, que le locataire de l’Elysée soit de droite et celui de Matignon de gauche (configuration valable de 1997 à 2002) : dans tous les cas la "cohabitation" a emporté la faveur de la majorité des personnes interrogées. C’est d’ailleurs une des raisons pour laquelle le Front national a développé la notion d’UMPS destinée à renforcer le "tous pareils" synonyme de "tous incapables", ou, plus exactement, entendu comme tel.

Faut-il en conclure, comme le fait Alain Juppé qu’une victoire à la présidentielle de 2017, face à Marine Le Pen, devrait se traduire par une "grande coalition" à la mode allemande ? Option qui recueillerait sans conteste l’approbation large d’une majorité de Français. En 2002 Jacques Chirac bien qu’élu au second tour avec 82,21% des suffrages exprimés (plus de 25,5 millions de voix) face à un Jean-Marie Le Pen qui rassemble 5,5 millions de voix (1,3 millions de voix de moins que la totalité des listes FN au premier tour des dernières régionales, le 6 décembre 2015), ne va pas proposer au PS et à ses alliés de rejoindre la majorité présidentielle et gouvernementale. Il nomme certes à Matignon un "libéral", originairement giscardien, issu de la "politique provinciale" (président de Poitou-Charentes), Jean-Pierre Raffarin qui représente le type-même de la personnalité politique ouverte et consensuelle. Mais il  n’y a aucune trace d’une quelconque "ouverture" en 2002, dans la formation du gouvernement Raffarin 1 (formé en mai 2002 après la prise de fonction du président Chirac) ou dans le gouvernement Raffarin 2 qui va suivre les législatives de juin 2002. Pour comparer, on assiste à une bien plus grande "ouverture" sous Nicolas Sarkozy, cinq ans plus tard, avec l’entrée au gouvernement d’un Kouchner, d’un Jouyet, d’une Fadela Amara ou d’un Jean-Marie Bockel, tous "socialistes" patentés.

Ce n’est donc pas le moindre des paradoxes que de constater aujourd’hui qu’Alain Juppé pourtant très proche de Jacques Chirac en 2002 préconise aujourd’hui, 15 ans plus tard, une toute autre orientation que celle qui a prévalu après le "coup de tonnerre" du 21 avril 2002 en se prononçant pour une convergence droite-gauche jusque dans l’exécutif. A l’opposé d’un Nicolas Sarkozy qui ne répugna pourtant jamais, tant qu’il était président, à récupérer des ministres identifiés à gauche. Et cela même pendant le déroulement-même de son mandat : le 23 juin 2009 on voit entrer dans le gouvernement Fillon une autre "prise de guerre" ô combien symbolique, Frédéric Mitterrand (neveu de François) au poste de ministre de la Culture… Il y restera près de 3 ans… Aujourd’hui pourtant, Nicolas Sarkozy se montre hostile à une forme de "grande coalition" qui associerait droite et gauche réunis face à l’extrême-droite. Le renversement de position est tel entre Alain Juppé et Nicolas Sarkozy qu’on pourrait aller jusqu’à se demander s’il ne suffit pas que l’un des deux opte pour "bleu" pour que l’autre porte son choix sur "rouge". Comme il est question ici d’une situation sérieuse, on ne fera pas l’injure à ces deux personnalités politiques de premier plan de se déterminer ainsi en "miroir" l’une de l’autre.

Il faut donc chercher plus loin. Alain Juppé fait certainement l’analyse que pour faire adopter des réformes lourdes et structurelles il est absolument indispensable d’obtenir un "socle majoritaire" le plus large possible, comparable à celui qu’a pu obtenir le général de Gaulle entre son retour au pouvoir le 2 juin 1958 et son élection à la présidence de la République fin décembre 1958. Cette très large assise électorale a tout simplement permis l’adoption et la promulgation de la constitution du 4 octobre 1958 fondant la Vème République. La démarche d’Alain Juppé est donc la plus sage possible pour faire adopter par la société française les quelques grandes réformes qu’il ambitionne de faire voter dans les tous premiers mois de son quinquennat. A l’inverse Nicolas Sarkozy, fidèle à sa démarche politique clivante et conquérante, considère que le consensus est contre-intuitif. Refusant le principe d’un "tous unis" contre Marine Le Pen il ne veut absolument pas être "prisonnier" d’un électorat de gauche qui se sera pourtant mobilisé pour lui (en se pinçant le nez et en trainant les pieds) en un dernier sursaut républicain pour faire barrage à la candidate FN. C’est donc bien deux conceptions radicalement opposées qui s’affrontent à travers la question du "que faire du fait du FN avant et après la présidentielle de 2017 ?".

Mais il reste un point que ni Juppé ni Sarkozy n’évoquent. Et qui est pourtant peut-être le plus lourd de conséquences pour la période post-présidentielles 2017. Dans un cas comme dans l’autre, victoire de Juppé ou victoire de Sarkozy face à Marine Le Pen, celle-ci recueillera bien plus que les 17,79% de suffrages exprimés que son père a obtenus au soir du second tour de la présidentielle de 2002. On peut imaginer qu’elle dépassera les 30% voire qu’elle atteindra les 40% des suffrages exprimés. Un mois plus tard, du fait du scrutin majoritaire à deux tours en vigueur pour l’élection des députés, il y aura tout juste une dizaine de députés FN élus au Palais-Bourbon. La dissonance entre le "pays réel" et le "pays légal" dans la représentation parlementaire sera terrible. Et lourde de conséquences. Autre répercussion dont les effets ne seront pas minces : il n’y aura pratiquement aucune opposition à l’Assemblée nationale si le clivage droite/gauche est totalement effacé et si la majorité parlementaire est forte de près de 550 députés. Ce sera un phénomène d’une nature inconnue en France. Même sous la IVème République, à l’époque des gouvernements dits de "Troisième force" qui rassemblaient une partie de la droite, les chrétien-démocrates, les radicaux et les socialistes et leurs alliés, marginalisant à la droite de l’hémicycle les députés gaullistes (RPF) et à la gauche les élus communistes (PCF), ce "gros bloc central" ne rassemblait pas plus des deux-tiers des sièges (64,16% aux législatives de 1951). Loin des 95% des parlementaires qu’une "grande coalition" représenterait en juin 2017, par défaut de représentation de l’électorat FN, consécutivement à un mode de scrutin dont l’iniquité est lourdement porteuse d’orages politiques à venir, après juin 2017.

Dans ce livre, Nicolas Sarkozy rend aussi hommage à Alain Juppé, alors qu'il se montre un peu plus sec dans le portrait qu'il dresse de François Fillon. Y a-t-il une arrière-pensée politique derrière cette posture ?

Jean-Sébastien Ferjou : Dans le contexte de concurrence à droite en vue de la primaire, Nicolas Sarkozy ne peut qu'avoir des arrière-pensées politiques quand il écrit sur ses concurrents. On peut d'abord se dire que s'il se montre plus aimable avec Alain Juppé, c'est aussi parce qu'il le sent peut-être moins dangereux que ce que les sondages semblent indiquer, là où il perçoit chez François Fillon un danger plus grand. Au-delà de cela, il y a aussi un énorme coup de patte subliminal que Nicolas Sarkozy met à Alain Juppé. Bien sûr, il écrit que leur relation a toujours été cordiale, il dit même avoir une amitié avec lui qui va au-delà de la politique et affirme qu'ils n'ont aucun contentieux lié au passé puisqu'ils n'ont "jamais eu à se reprocher un quelconque coup bas". Nicolas Sarkozy dresse un état des lieux presque idyllique entre lui et Alain Juppé, mais quand on y réfléchit, que dit-il ?

Il y a le mea culpa personnel dans ce livre-là, mais il y a aussi le mea culpa politique. Il dit ainsi qu'il n'a pas été assez loin quand il était au pouvoir. Il se fait élire sur un programme de rupture et fait finalement du chiraquisme. En 2007, il se fait élire sur l'idée que Jacques Chirac représentait pour lui les rois fainéants, et que lui parviendrait à changer la France. Finalement, une fois au pouvoir, il n'a pas délivré ce programme-là. Il sait très bien que c'est ce que les Français lui reprochent aussi, il le dit dans le livre. Il met au passage un petit coup de patte à François Fillon, le même qui se présente à l'heure actuelle comme LE porteur de la vraie rupture, puisqu'il dit : "à l'époque, mon Premier ministre, nombre de ministres et d'amis sincères m'expliquaient chaque jour que les Français, en ces temps de crise, avaient besoin d'un président apaisant et rassurant". Il rappelle donc à François Fillon qu'à l'époque où celui-ci était Premier ministre, il avait l'air un peu moins désireux de rupture profonde, par rapport au programme qu'il veut désormais vendre aux Français.

Mais le vrai coup de patte est pour Alain Juppé. Il dit en substance : "mea culpa, je comprends pourquoi vous êtes déçus de mon quinquennat, c'est en fait parce que j'ai fait ce que ferait Alain Juppé s'il gagnait la primaire". C'est là où c'est un énorme coup de patte et où l'on voit l'animal politique qu'est Nicolas Sarkozy. En lisant ce qui est écrit dans le livre, on voit des relations apaisées avec Alain Juppé. Mais quand on lit entre les lignes, on perçoit la vraie bataille de la primaire qui se jouera sur cette ligne-là. Pour Nicolas Sarkozy, Alain Juppé ne changera pas profondément le pays car il est l'héritier d'un chiraquisme persuadé que la France est un pays trop fragile pour qu'on le bouscule et qu'il faut donc mener des réformes de manière très mesurée.

Enfin, on peut voir le verre de deux manières : à moitié plein ou à moitié vide. A moitié plein parce qu'on voit que Nicolas Sarkozy conserve cet instinct politique qui lui fait comprendre les enjeux de la société française, qui a probablement plus envie d'un vrai changement que d'apaisement. A moitié vide, dans le sens où l'on peut toujours vendre un vrai changement, encore faut-il y mettre un vrai contenu. Changer pour changer ne donne rien. Les Français n'ont pas apprécié d'avoir été secoués comme des pommiers par Nicolas Sarkozy sans avoir pu récolter les pommes qui seraient tombées. Quand on lit le livre, on voit qu'il revient sur des mesures apparentées à des totems de la droite : suppression de l'ISF, des 35 heures… Il est plus tranché que lorsqu'il était au pouvoir et lorsqu'il s'était exprimé ces derniers temps. Mais là où il est nettement moins convaincant, c'est que ces idées-là ne sont pas forcément ni idées nouvelles, ni des idées très applicables. L'ISF, notamment, peut être totalement neutralisé en jouant sur les barèmes sans avoir à aller jusqu'à l'abroger, ce qui lui ferait perdre beaucoup de capital politique puisque le procès du président des riches lui serait à nouveau fait sans vrai bénéfice politique. Peut-être aurait-il fallu à ce livre qu'il nous livre une vraie vision. C'est probablement la partie la moins originale du livre. Il le dit lui-même : "C'était une erreur. Le coût politique fut le même, mais j'ai donné le sentiment de ne pas avoir tranché. En dépit de ses vertus, l'exonération des heures supplémentaires (…) ne modifiait pas suffisamment les 35 heures".

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