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La dure épreuve de la chimiothérapie
©REUTERS/Ricardo Moraes

Bonnes feuilles

La dure épreuve de la chimiothérapie

Extrait du livre "Le Petit Soldat" de François-Régis Delaunay, publié aux éditions Persée (2/2).

François-Régis Delaunay

François-Régis Delaunay

François-Régis Delaunay, chirurgien-dentiste libéral, a cessé son activité médicale en 2014. Il a également mené durant toute sa vie professionnelle plusieurs activités entrepreneuriales. Il a ensuite consacré tout son temps à sa vie familiale et à son épouse. 

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Le 22, nous sommes à Paris, prêts à l’affrontement.

Tous ces bons moments passés à Minorque ont fait oublier, pour un temps, les dégâts collatéraux de la chimio, qui continuent de s’installer.

Les ongles d’Isabelle se délitent, cassent, se dédoublent ou se fendent. Elle tente bien de les oindre de divers produits nourriciers, mais rien n’y fait. Elle a toujours occasionnellement des nausées et les aphtes qui tapissent régulièrement sa muqueuse buccale semblent avoir pris racine. L’arrivée à Boulogne, dans le centre d’administration de la chimiothérapie, commence par une visite au bon docteur YO. C’est constamment un délice de rencontrer cet homme, par ailleurs très ponctuel, qui nous injecte littéralement une dose d’optimisme avant que nous allions rejoindre, au sous sol, le confortable siège qui attend Isabelle, cerné par l’attachant personnel dont les gestes sont toujours sûrs, attentionnés et prévenants. La séance dure presque trois heures. Je ne veille pas à ses côtés d’autant que, dans sa position allongée, elle sombre immanquablement dans un petit sommeil réparateur entre deux chapitres de son livre ou deux articles de son magazine.

Je vais me promener dans le quartier, bercé par mes oniriques pensées en direction desquelles je tente de créer un lien avec le réel. Cela me conduit d’une agence de voyage à un magasin de moto ou une boutique de décoration. Je pose finalement mon errance à la terrasse d’un café, m’installe à une petite table et je regarde tous ces passants qui ont globalement, c’est certain, un petit ou un gros boulet à traîner… Parfois, on peut le suspecter sur leurs visages inquiets. D’autres fois, non. Seraient ils exempts de tout accident de la vie ? Sans doute pas, mais ceux là ont la capacité d’afficher à la commissure de leurs lèvres cette petite virgule qui donne le change.

Deux ou trois thés plus tard, je retourne à la clinique pour retrouver ma princesse. Il lui restait un programme de « rinçage » à effectuer. Une demi-heure que nous passons à commenter les minutes écoulées. Les siennes et les miennes.

Etonnant sentiment ressenti pendant cette perfusion. Isabelle a l’impression que l’on déverse en elle une armée de snipers, ayant pour mission de tirer à vue sur toute cellule cancéreuse qui passe. Quelle prouesse ! Comme un chien de chasse qui flairerait dans les sous bois pour débusquer le gibier tapi sous les bruyères, et mordrait avant que la victime n’ait pu prendre l’envol salvateur…

Après tout, voilà une occasion de souhaiter bonne chasse à tous ces distributeurs de toxines, rois de la contraception forcée et de la réduction des douleurs.

Nous ressortons heureux que cette deuxième session soit terminée. Nous filons fêter cela en cédant à l’appel insistant d’une petite pâtisserie, avant qu’un éventuel véto physiologique, consécutif à la petite séance qui vient de s’achever, ne se manifeste éventuellement.

Le mois qui suit se passe plutôt bien, si l’on excepte les habituels déboires déjà rencontrés. Isabelle met toute son énergie à ne rater aucune séance avec son acuponcteur. Elle croit beaucoup à son bienfait et il faut bien constater qu’elle est plutôt moins touchée que beaucoup d’autres par ces agressions induites.

La prochaine séance est fixée au 19 août.

Ce sera, en principe, le dernier épisode de chimiothérapie généraliste. Avec le temps qui passe, Isabelle délaisse de plus en plus son postiche. Il la gratte beaucoup et elle préfère trouver une autre solution, notamment du type bonnet ou chapeau !

La vie sociale n’est pas en berne même si nous sommes attentifs à ne pas faire durer indéfiniment les soirées. Isabelle est vite fatiguée et je n’ai aucune frustration à l’accompagner dans notre lit avant que le calendrier ne tourne une page et que le beau carrosse ne se transforme en citrouille. Je mets beaucoup d’ardeur à déplacer les limites de mes compétences domestiques en découvrant que je suis finalement capable d’assumer plus de sujets que je ne le pensais…ou que je voulais l’imaginer. Néanmoins, il est vrai que je n’ai pas besoin de fendre beaucoup l’armure tant Isabelle maîtrise avec calme et sérénité ces questions et qu’il n’y a pas de sa part une exigence de principe. Je continue, de mon côté, mon activité professionnelle avec un rythme allégé qui me permet d’être plus disponible et d’accompagner Isabelle dans ses différents rendez-vous. Il y a une petite lumière qui brille au bout de ma route professionnelle. Celle du terminus. Je la distingue depuis longtemps déjà et, d’année en année, elle devient naturellement de plus en plus perceptible. Les évènements que nous vivons me persuadent que je ne dois pas aller au delà de ce butoir, au contraire de la plupart de mes amis confrères qui redoutent à la fois les pertes de revenus et l’ennui après une existence si dense.

La vie prend, dans les conditions extrêmes que nous vivons, un sens si riche que la tentation de la jouissance du temps libre à deux devrait l’emporter sur toute autre dessein.

Je promets à ma princesse que nous ne perdrons plus une minute pour cultiver ensemble les spores de nos passions sur le terreau de la complicité à plein temps. Je ne ferai donc pas de stériles prolongations et cesserai mon activité le 31 décembre 2014. Cette décision nous soulage tous les deux et nous laisse encore une année pour en préparer l’avènement. Cela passe finalement assez vite, quarante années de travail… Cet aboutissement est aussi l’occasion de faire une rotation en demi tour pour voir les traces laissées pendant cette partie de vie, prendre un peu de hauteur et apprécier les étapes, les passages délicats, les accélérations sûres et mieux déguster les escales de ce voyage. Et ne pas rester trop longtemps dans cette posture rétro visuelle mais se tourner à nouveau pour admirer la route à venir et essentiellement bien se caler dans ses projets de vie afin de traverser ce dernier tronçon avec bonheur et succès. 

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