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L'histoire officielle algérienne
bloque une vraie réconciliation
avec la France
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Désaccords d'Evian

L'histoire officielle algérienne bloque une vraie réconciliation avec la France

La France fête ce dimanche les cinquante ans du cessez-le feu de la Guerre d'Algérie. Un rapprochement entre l'ex-colonie et sa métropole est-il possible sur fond de lutte des histoires mémorielles ? Saurions-nous déjà nous mettre d'accord sur le nombre de morts ?

Jean-Jacques  Jordi

Jean-Jacques Jordi

Jean-Jacques Jordi est docteur en histoire et spécialiste de l'histoire des migrations en Méditerranée aux XIXe et XXe siècles, de l'Algérie, des colonisations et des décolonisations et de Marseille. Il a publié et dirigé plusieurs ouvrages et articles de référence sur les migrations méditerranéennes passant des migrations espagnoles aux migrations venant d Algérie, publiant aussi sur les Harkis et les Pieds-Noirs.

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Atlantico : Pensez-vous qu’un demi-siècle après les Accords d’Evian, la France reste un bouc-émissaire pour le pouvoir algérien ?

Jean-Jacques Jordi : Oui, dès 1962 et plus encore dans les années 1970, à partir du moment-où l’Algérie elle-même se rend compte qu’elle commence à « dégringoler », elle va se servir de la France comme alibi de cette difficulté de s’affranchir de la dictature, de toutes les pratiques illicites (le bakchich, par exemple), du pouvoir des généraux, de tout ce qui plombe le pays, etc.

Pourtant la France n’est plus vraiment dirigée par des généraux et n’est pas plus corrompue que ses voisins du sud ?

Oui. Mais c’est la faute à la France car elle aurait laissé l’Algérie complètement désorganisée sur le plan de l’administration, de la terre, de sa langue, de sa religion… et qu’elle l’aurait ainsi ruinée. On entend même ces dernières années, des gouvernants algériens dire que l’Algérie ne s’en sort pas en raison d’un « génocide culturel ». La France serait partie en 1962 en laissant un mauvais héritage…

Pour se réconcilier les deux pays doivent régler une querelle d’historiens ?

Non, ce n’est pas une querelle d’historiens. L’Algérie a une histoire officielle. Le gouvernement décide ce que l’on peut dire et ce qu’on ne peut pas dire.

Avez-vous des exemples de cette histoire officielle algérienne ?

Oui, l’Algérie dit, par exemple, qu’en 1954, le « peuple uni algérien s’est levé contre l’occupant français ». Mais on sait qu’ils n’étaient qu’une poignée. Bien sûr, il y a la masse de la population – mais celle-ci fut attentiste…

De plus, et c’est un paradoxe, il y avait 180 000 musulmans  engagés dans l’armée française alors qu’ils n’étaient que 150 000 dans le FLN et l’ALN ! 

Le pouvoir évoque aussi les « martyrs » : 1,5 million de morts ! C’est une vraie surenchère dans les chiffres. On estime qu’il y a eu 152 000 morts parmi les partisans de l’indépendance. On peut ajouter 13 000 disparus imputables à l’armée française. Mais faut-il compter les musulmans tués par le FLN parmi ces martyrs comme les 50 000 harkis ? On ne peut pas mettre ensemble toutes les victimes de l’armée française, de l’ALN, de l’OAS, du FLN ! La guerre d’Algérie a fait 300 000 victimes au maximum – y compris les militaires français.

D’un côté on a une histoire officielle algérienne faite par des historiens qui ne bénéficient certainement pas d’une très grande liberté. Et en France une histoire beaucoup plus libre et réelle qui se fonde sur les archives. Et cette dernière a beaucoup de mal à passer dans la population. Je me demande comment on peut travailler entre historiens français et algériens...

Quelles mesures concrètes selon vous l’Algérie et la France pourraient mettre en œuvre pour se réconcilier ? Faut-il reconnaître les massacres perpétrés par les deux pays, par exemple ?

Nous devrons encore attendre car le savoir scientifique et historique ne s’est mis vraiment en œuvre que dans les années 1970, 1980 et 1990. Il a produit beaucoup d’informations mais qui ont encore du mal à passer dans la conscience historique de la France. On en est resté à deux choses : Primo, les groupes mémoriels ont considéré que leur histoire était la seule légitime et ils représentent les intérêts des soldats français, des Harkis, etc. Secundo, nous avons affaire à des mémoires irréconciliables. Or les seules mesures concrètes reposent sur le recours à l’Histoire.

Pensez-vous que la création d’un jour férié, par exemple, aiderait cette réconciliation ?

Cela pose un problème là aussi. Il faut choisir entre le 19 mars, le 5 juillet, etc. personne n’est d’accord. De plus, en France il n'est pas d'usage de créer un jour férié pour une défaite. Faut-il créer une journée du souvenir ? Mais pour se souvenir qu’on était en Algérie ?

Il faut sortir du manichéisme qui s’est mis en place dans les années 1960. Avec d’un côté des morts acceptables quand ils sont Français et inacceptables quand ils ne le seraient pas…


 

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