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J’avais sur les épaules la pression de l’inconscient collectif, auquel s’ajoutait l’autorité patriarcale machiste de ma famille. J’ai donc commencé la musculation avec mon oncle, des séances de 1h30 barbares, 5 fois par semaine, où nous transpirions...
J’avais sur les épaules la pression de l’inconscient collectif, auquel s’ajoutait l’autorité patriarcale machiste de ma famille. J’ai donc commencé la musculation avec mon oncle, des séances de 1h30 barbares, 5 fois par semaine, où nous transpirions...
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THE DAILY BEAST

L'histoire d'un adolescent devenu haltérophile et "fou de fonte"

Voici l'histoire d'un jeune homme de 15 ans qui découvre l’haltérophilie et le bodybuilding, se transforme en titan et apprend bien des choses tout au long de son parcours.

William Giraldi

William Giraldi

William Giraldi est l’auteur des livres Busy Monstersand et Hold the Dark

Il participe en tant qu’éditeur à la revue The New Republic. Son livre le plus récent sont ses mémoires : The Hero’s Body.

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William Giraldi The Daily Beast

Voici l’histoire de ma métamorphose : j'ai 15 ans, ma première petite-amie m’a récemment largué pour aller batifoler avec le meilleur joueur de foot de l’école. Nous sommes au mois de mai 1990, il fait une chaleur écrasante.

Alors que je me promenais dans la rue où se trouve la maison de mon oncle, je l’aperçois dans son garage qu’il a aménagé en salle de sport : il est en pleine séance d’haltérophilie. Je décide d’attraper les haltères rangées derrière lui pour tenter de renforcer les deux spaghettis qui me servent de bras, peut-être parce que je m’ennuie ou bien par envie de reconquérir le cœur de mon ex petite amie. Pendant 30 minutes, nous avons fait des séries d’exercices pour biceps et pour épaules, je m’appliquais à copier minutieusement son style et la manière dont il se comportait, c’est alors qu’une sensation de plénitude m’a envahi. Mon oncle est ceinture noire de karaté et également un ancien bodybuilder et lutteur, il a senti mon besoin de renouveau. J’ai fini par revenir le lendemain puis tous les jours de la semaine pendant 2 ans. Ce n’est vraiment pas quelque chose que j’aurais pu prévoir ou anticiper.

Maigre comme une brindille, les cheveux longs avec les oreilles percées, je n’étais pas quelqu'un de sportif, mais un romantique attiré par les arts et la poésie. Le matériel de musculation qui est arrivé dans le garage de mon oncle a transformé à jamais ma façon de fonctionner dans la vie, reconstruit mon amour-propre et changé la perception que les autres avaient de moi. Les hommes de ma famille attendaient sûrement ce renouveau, car pour eux comme pour la petite ville de Jersey où j’habitais (la bien nommée Manville - la ville des hommes), c’est une aberration de ne pas être musclé et d’être efféminé, de ne pas être footballeur ou catcheur et de ne rien connaître au fonctionnement des motos et des voitures.

Elevé par un père seul et sa fratrie machiste, il est étonnant que j’ai découvert et aimé la littérature à l’âge de 10 ans ; en partie grâce aux bonnes-sœurs de l’école catholique qui ne trouvaient pas blasphématoire de nous enseigner Edgar Poe et Homer ainsi que la poésie de l’Evangile. D’ailleurs, être un rat de bibliothèque est mal vu à Manville, surtout ne pas le faire savoir, cela doit rester secret, de peur d’être traité de femmelette ou de fiotte.

J’avais sur les épaules la pression de l’inconscient collectif, auquel s’ajoutait l’autorité patriarcale machiste de ma famille. J’ai donc commencé la musculation avec mon oncle, des séances de 1h30 barbares, 5 fois par semaine, où nous transpirions, crachions et jurions à foison. Mon corps encore pathétique s’est transformé en une montagne de 75 kilos de muscles toniques et bronzés. Un corps que j’imaginais comme celui des guerriers d'Homère, lorsqu’ils se tenaient sur les sables sanglant d’Illium. La définition de ce que doit être un homme dans ma famille adhère parfaitement à la vision homérique : ceux qui sont puissants et majestueux resteront dans l’histoire, les faibles seront ridiculisés avant d’êtres oubliés.

Mon oncle et moi, on se tuait à la tâche puis on comparait la taille de nos muscles et notre force, le nombre de squats, les soulevés de terre, les développés-couchés, les tirages horizontaux à la barre fixe, les flexions des biceps à la barre, tout cela en nous forçant à manger des quantités industrielles de thon, de blancs d’œufs, de blancs de poulet et des cocktails protéinés visqueux aussi appétissants que de la sciure de bois. La rentrée scolaire arriva et mes camarades de classe avaient du mal à me reconnaître. N’en revenant pas, ils palpaient mes muscles pour s’assurer de leur authenticité, j’aperçus les yeux ronds de mon ex petite-amie en espérant que cela signifiait du regret. 

Lorsque j'ai quitté le lycée, l’haltérophilie devint un nouveau culte. L’haltérophile vise à faire gagner le plus de muscles et de force possible, il en est de même pour le bodybuildeur mais son approche au corps est comparable à celui du sculpteur face à la pierre. A l’aide d’un régime strict et d’exercices, le bodybuildeur prend le contrôle de son corps afin d’avoir des formes harmonieuses et proportionnées. Il faut avoir un minimum d’indice de masse graisseuse pour un relief optimal du muscle. Souvenez-vous comment Ovide commence son livre Les Métamorphoses. "Je me propose de dire les métamorphoses des formes en des corps nouveaux".

Le bodybuildeur veut les formes de ce corps nouveau, il veut avoir l'air d'être taillé dans du marbre, avoir un corps venant d’un autre monde. Je me souviens dans le livre de Tolstoï, Guerre et Paix, d'une image qui ne m’a jamais quitté : le corps est une machine qui nous permet de vivre. J’ai besoin d’une machine plus performante.

Si je suis devenu un bodybuildeur, c’est avant tout pour gagner le respect et l’estime de ma famille et adhérer aux exigences de virilité de Manville. C’était le challenge d’un adolescent trop sensible, complexé et dépressif, qui ne se sentait pas apte à braver le monde hostile qui l’entourait. Plus que tout je désirais m’armer afin de pouvoir faire face à tous les aléas que la vie était censée me faire affronter. Toute personne vulnérable souhaite obtenir cette métamorphose.

Il est vrai que les bodybuildeurs adoptent une conduite très machiste où chacun fanfaronne pour masquer sa vulnérabilité et sa paranoïa. Cette exposition excessive de virilité devient un peu comme une armure contre les menaces et l’adversité. La forteresse de solitude que je m’étais créée dans le garage de mon oncle ne me convenait plus et tout bodybuildeur qui se respecte se doit d’aller trouver la camaraderie et la confrérie des salles de sport, objectif : immersion dans le culte du muscle. J’ai fini par m’inscrire dans une salle de sport un peu en dehors de Manville : le Physical Edge, une salle caverneuse, qui n’arbore pas une décoration tape-à-l’oeil, jalonnée de miroirs et où les "gémissements coïtaux" dus aux efforts physiques des sportifs se font entendre. Avec l’odeur de la transpiration et d’huile dans chaque recoin du club, j’en oubliais les cliquetis métalliques, soulignés par les enceintes crachant du heavy metal, dans ce décor peuplé d'hommes et de femmes à peine vêtus (je rappelle que gymnos veut dire nu en grec).

Pour un jeune homme, né catholique, qui avait quitté sa foi, c’était une scène étonnante de chairs dénudées et bien plus satisfaisante que tous les concepts du paradis. Il existe un mantra auquel tout bodybuildeur se résigne "no pain no gain" (que l'on peut traduire par "on n'a rien sans rien"), mais l’adage ne rend pas justice au dégré de douleur psychique par laquelle nous passons. Mais la sensation de vitalité qui en résulte en vaut la chandelle. Les auto-crucificateurs que nous sommes vouons une dévotion religieuse à l’haltérophilie. Nous savourons les courbatures qui suivent les séances intenses. Et avons un sens de l’ascétisme hors du commun (ascétique vient du grec askesis, qui veut dire exercice).

C’est un exutoire particulièrement efficace, à quoi d’autre peut-on croire avec tant de ferveur ? J’ai dû attendre un bon mois avant d’être accepté dans le sanctuaire des colosses, ces hommes imposants vivent pour le bodybuilding de l’extrême et ils semblent ne pas descendre de la balance et s’observer sans cesse dans les miroirs. Ovide a fait dire à Narcisse, "C’est moi que j’aime, c’est moi que je vois". Notre amour pour les femmes nous poussent à l’exprimer haut et fort, pourtant, ce n’est pas que pour elles que l’on se muscle ; le but ultime de notre passion est de s’impressionner les uns les autres, d’obtenir une reconnaissance de la part d’hommes appartenant à une élite. Malgré notre virilité débordante, nous les symboles de la masculinité, et bien, nous nous transformons très vite en un stéréotype de la femme afin d’obtenir cette reconnaissance.

Pour avoir cette approbation, on se rase partout, on passe par le salon de bronzage, on porte des vêtements tendance, et bien sûr, on est continuellement obsédés par les grammes et les calories, toujours secrètement angoissés à propos de notre fragile égo et notre obsession du contrôle. Au Physical Edge, il y a toujours des claques amicales, un rituel un peu semblable à celui des filles qui se font la bise lorsqu’elles se croisent au supermarché. Beaucoup d’entre nous sommes passés par une gynécomastie, la prise excessive de stéroïdes anaboliques qui développe des boules de tissus graisseux situées sous les mamelons un peu comme des seins. Notre corps cherche toujours une harmonie entre la testostérone et l’oestrogène. Lorsque de la testostérone est ajoutée, le corps crée de l’oestrogène pour retrouver un équilibre.

Cela contribue entre autres à avoir des attributs physiques appartenant à la gent féminine, comme des seins. Certains d’entre nous on subi une opération afin de remédier à l’humiliation. D’autres symptômes peuvent arriver : de l’acné causé par les stéroïdes, une tension trop élevée, des seins, des maux de tête récurrents, tout cela au nom du modèle de la beauté occidentale ; les femmes anorexiques elles aussi en bavent, elles deviennent hirsutes, affamées et hideuses dans la seule quête d’atteindre des standards de beauté irréalistes.

Le bodybuildeur et l’anorexique sont les deux cas de figure qui témoignent de la pression culturelle de ce que doit être la beauté. Les hommes doivent être forts et les femmes minces, ou alors ils ne sont rien. C’est on ne peut plus évident dans une salle d'haltérophilie. Cette escapade de trois ans n’a pas pris fin du jour au lendemain, mais elle a commencé à décliner lorsque j’ai quitté Manville pour aller à l’université. Je ne trouverai pas mon salut dans une salle de sport. J’ai cessé d’avoir honte de mon amour pour la littérature, et j’ai fini par comprendre qu’une masculinité "musclée", montre souvent l’inverse de ce qu’elle veut faire paraître.

Malgré tout cela, je ne regrette pas une minute mon parcours, et il m’arrive de penser aux hommes et femmes que j’ai croisés, tous à la recherche de quelque chose de plus grand. Nous voulions êtres des totems, des figures craintes et adulées qui appartiennent à l’extraordinaire et à l’occulte. Un psychologue fatigué pourrait vous dire que nous voulions ces choses pour combler une faiblesse et que nous avions la perspicacité d’un oiseau blessé, je pense qu’il n’aurait pas tout à fait tort. La conclusion serait que nous voulions nous sentir sexy, pouvoir séduire et ressentir de l’exaltation, retrouver le sens du sacré dans cette société qui semble avoir oublié ce que c’est, mais plus que tout, nous voulions une famille, nous voulions appartenir à un groupe.

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