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Irak Syrie Libye : pourquoi les pays destabilisés par l’Etat islamique ne ressusciteront pas
©REUTERS/Wissm al-Okili

Califoutrapocalypse

Irak Syrie Libye : pourquoi les pays destabilisés par l’Etat islamique ne ressusciteront pas

Alors que les Etats-Unis ont revendiqué samedi 16 mai avoir tué un haut responsable de l'Etat islamique, les djihadistes continuent de resserrer leur étau autour de Palmyre en Syrie. Le gouvernement irakien peine à susciter une union nationale entre kurdes, chiites et sunnites.

Pierre-Jean Luizard

Pierre-Jean Luizard

Pierre-Jean Luizard, historien, est chercheur au CNRS et membre du Groupe de sociologie des religions et de la laïcité (GSRL) à Paris. Spécialiste du Moyen-Orient, il a séjourné en Irak, au Liban, en Syrie, dans le Golfe et en Egypte. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont La Formation de l’Irak contemporain (CNRS Éditions, 2002) ; La Question irakienne (Fayard, 2002 ; nouvelle édition augmentée 2004) ; La Vie de l’ayatollah Mahdî al-Khâlisî par son fils (La Martinière, 2005) ; Le piège Daech (Ed. La découverte, 2015).

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Atlantico : Dans Le piège Daech, votre ouvrage paru récemment, vous décortiquez les raisons de la construction de la puissance de l'Etat islamique. De nombreux espoirs occidentaux se portent sur un Kurdistan démocratique, et pourtant, de nombreux rapports révèlent que les pratiques violentes à l'égard des sunnites locaux. Quel pourrait être le rôle des kurdes dans la stabilisation régionale ? 

Pierre-Jean Luizard : Les pratiques des forces de sécurité kurdes (peshmergas, police kurde et Asayesh, les services de renseignements) ne peuvent en aucun cas être comparées aux crimes commis par l’Etat islamique ni même aux exactions des milices chiites contre les habitants des villes et villages repris à l’Etat islamique. L’Etat islamique a tenté d’entraîner les forces kurdes dans un cycle de représailles, notamment en diffusant sur internet des scènes de décapitations de peshmergas. Il y a eu des actes de vengeances dans les villages repris par les forces kurdes, mais ils sont demeurés circonscrits. De façon générale, les Kurdes ont évité d’occuper des zones à majorité arabe sunnite, préférant laisser Bagdad faire le travail. La vieille animosité entre les paysans kurdes et les tribus arabes, que l’Etat islamique a su réveiller lors de la bataille de Kobané en Syrie, n’est jamais très loin.

Lire aussi les bonnes feuilles : "Le piège Daech" : comment la déliquescence de l’État irakien due aux factions communautaires a permis l'implantation de l'État islamique

Le contrôle du parlement kurde sur ces différents corps est certainement bien plus effectif que celui du parlement irakien de Bagdad où le ministre de la Défense, un dirigeant de la puissante milice chiite Badr, a la haute main sur les services de renseignements, ce qui lui donne une autorité également sur les forces armées. Le très bon score du mouvement Goran (Changement) lors des élections de 2013 au Kurdistan illustre bien l’émergence d’une société civile kurde qui mène la vie dure aux deux grands partis, le Parti démocratique du Kurdistan (PDK de Barzani) et l’Union patriotique du Kurdistan (UPK de Talabani), notamment dans la lutte contre la corruption. *

Troisième force politique du Kurdistan, Goran a même dépasse l’UPK dans plusieurs villes et a obtenu la présidence du Parlement kurde. Toutefois, les années de guerre ont structuré le système politique kurde irakien autour de réseaux clientélistes et de pratiques de contrôle autoritaires. Le PDK et l’UPK disposent de milices dont Goran est dépourvu. 

Comment l'organisation terroriste a-t-elle pu utiliser les fractures sociales entre irakiens (chiites, kurdes, sunnites principalement) pour conforter sa position jusqu'à aujourd'hui ?

Ce n’est pas l’Etat islamique qui porte la responsabilité de la tripartition du territoire irakien et de la déliquescence de l’Etat irakien. C’est la déliquescence de l’Etat irakien qui a permis à un groupe salafiste parmi d’autres de se propulser au rang d’acteur dans la construction revendiquée d’un nouvel Etat. L’Etat islamique est venu combler un vide politique chez l’une des trois grandes communautés irakiennes. Les Arabes sunnites (20% de la population irakienne) avaient accepté, en 1920, le jeune Etat proclamé par les Britanniques parce que la puissance mandataire leur en offrait le monopole. Ils refuseront sans le moindre doute le sort qui sera immanquablement le leur dans le cadre des institutions en place : celui d’une minorité marginalisée sans pouvoir et sans ressources. L’Etat islamique ne propose d’ailleurs pas de solution politique dans le cadre de l’Etat irakien dont il a annoncé la mort en s’engageant dans une régionalisation de sa guerre. Souvent désigné comme responsable de la situation actuelle, l’autoritarisme présumé de l’ancien premier ministre chiite Nouri al-Maliki n’a été qu’un leurre. Car Nouri al-Maliki n’avait pas les moyens d’un tel autoritarisme, si dépendant qu’il était de mille réseaux de clientélisme régionaux, partisans et confessionnels. En fait, il était à la tête d’un gouvernement qui ne fonctionnait pas parce qu’il n’y avait pas d’Etat irakien. Au-delà de l’échec de l’intégration des Arabes sunnites, malgré plusieurs tentatives, c’est bien l’édifice politique légué par les Américains qui s’effondre sous nos yeux.

De nombreux analystes estiment qu'une victoire militaire contre l'Etat islamique permettrait de rétablir une stabilité régionale. Les états tels que l'Irak ou encore les régions occupées en Syrie pourraient-ils renaître de leurs cendres ?

Les Etats irakien et syrien sont dans une situation de non-retour. De façon éclairante, on constate que l’occupation étrangère en Irak (2003) et le printemps arabe en Syrie (2011) ont abouti au même résultat : la division du territoire sur des bases confessionnelles et ethniques et la dégénérescence du gouvernement central qui apparaît de plus en plus comme un acteur parmi d’autres. En Irak, trois entités à prétention étatique se font face. Les Kurdes n’ont plus avec Bagdad qu’un lien utilitaire qui leur permet d’éluder pour l’instant la proclamation d’une difficile indépendance. Les Arabes sunnites demeurent attachés à l’Etat irakien unitaire par nostalgie d’un passé qui les avait gâtés et par conscience de leurs liens historiques avec les chiites. Beaucoup ne se sont donnés à l’Etat islamique qu’en désespoir de cause. La perversité du système confessionnaliste a fini par convaincre que les institutions n’étaient pas réformables. En Syrie, les choses sont moins avancées. Paradoxalement, la large majorité arabe sunnite y rend les choses plus difficiles pour l’Etat islamique même si sa capacité d’expansion y est en théorie bien plus grande qu’en Irak. Dans ce contexte, une victoire militaire contre l’Etat islamique n’aurait aucun sens. Car la force de l’Etat islamique n’est pas militaire. Elle réside dans la faiblesse de ses adversaires.

Pourquoi une union nationale irakienne vous semble-t-elle inimaginable aujourd'hui, et quelle responsabilité les occidentaux, et à fortiori les Américains, ont-ils dans le ravivement de la défiance entre les communautés ?

Que pourrait signifier une union nationale en Irak ? La manifestation d’un attachement à l’Etat irakien en place par les dirigeants des trois grandes communautés est-elle envisageable ? Les Kurdes voguent déjà vers une indépendance inavouée. Sera-t-il possible, après l’expérience des Conseils de Réveil, de retourner à nouveau la majorité des Arabes sunnites qui forment la base politique et militaire de l’Etat islamique ? Pour cela, il faudrait leur donner plus que ne leur offre aujourd’hui l’Etat islamique. C’est probablement ce constat qui a poussé début mai le Congrès américain à voter un projet prévoyant que les Etats-Unis armeraient les Kurdes et les Arabes sunnites d’Irak comme s’il s’agissait d’ethnies indépendantes, sans passer par le gouvernement de Bagdad. Car il semble évident que Bagdad, dominée par les milices chiites, ne réussira pas à rallier à sa cause les tribus sunnites. Dès lors, travailler à jeter les bases d’une Garde nationale sunnite dans la perspective d’un fédéralisme poussé à l’extrême paraissait une voie possible. Las ! Une telle perspective s’est aussitôt heurtée à une levée générale de boucliers des chiites. Moqtada al-Sadr, le premier, a menacé Washington au cas où ce projet "américano-sioniste de division de l’Irak" serait mis à exécution. A sa suite, le premier ministre chiite a dénoncé le plan de division du pays, tandis que l’ayatollah Sistani exprimait tout haut sa réprobation. Les chiites se retrouvent ainsi être les seuls gardiens du temple "Etat irakien", ce qui a toujours été leur attitude. Majoritaires en Irak, mais se sachant minoritaires à l’échelle du Moyen-Orient arabe, ils ont toujours opté pour des visions "irakistes". Le confessionnalisme, qui a présidé à la refondation des institutions irakiennes par les Américains, semble ainsi condamner à l’échec toute solution politique. 

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