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Annoncée « d’ici un an » en septembre 2012 sur TF1, la fameuse « inflexion » de la courbe du chômage a été par la suite reportée à « la fin 2013 ».
Annoncée « d’ici un an » en septembre 2012 sur TF1, la fameuse « inflexion » de la courbe du chômage a été par la suite reportée à « la fin 2013 ».
©Reuters

Promesse tenue ?

Inverser la courbe du chômage d’ici à la fin de l’année, c'est possible mais personne n'y sera pour rien

Reprise économique mondiale, niveau déjà très élevé du chômage "acquis", politique stricte de radiation à Pôle emploi, et enfin "traitement social" à pleine vapeur, devraient conduire à une amélioration de la situation d’ici quelques mois.

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd est normalien et docteur en histoire, spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po et à Bruxelles. Dernier ouvrage paru : « Réformer : quel discours pour convaincre ? » (Fondapol, 2017).

Spécialiste des Pays-Bas, il est l'auteur de Histoire des Pays-Bas des origines à nos jours, chez Fayard. Il est aussi l'un des auteurs de l'ouvrage collectif, 50 matinales pour réveiller la France.
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La constance avec laquelle le chef de l’Etat rappelle son engagement « d’infléchir la courbe du chômage d’ici à la fin de l’année » laisse souvent sceptiques les observateurs : tous les prévisionnistes, de la Commission européenne au FMI en passant par l’OCDE, annoncent même une augmentation du chômage français en 2014. Pourtant une attention précise à ce que signifie la promesse de François Hollande montre qu’il pourrait bien gagner son pari… sans pour autant démentir ces prévisions pessimistes !

Une promesse à dessein vague et très modeste

Tout bien considéré quelle est en effet la portée exacte de cet engagement ? Aucun objectif chiffré, aucune date précise, nulle durée probatoire, encore moins un recul du chômage par rapport à la situation de mai 2012, date de l’élection du Président, ni de mai 2013, ni même encore de septembre 2013, où il paraît d’ores et déjà acquis que la France dépassera le record historique de 1993. L’absence de toute référence à un niveau de chômage donne une latitude remarquable – et fort peu remarquée ! – au Président. C’est toute la nuance avec l’objectif de la réduction du déficit budgétaire imprudemment annoncée à 3% pour 2013. Erreur que François Hollande, à la différence de Nicolas Sarkozy en 2007, n’a pas commise sur la question du chômage, ne parlant dans ses 60 engagements que de « combat pour l’emploi »…

Littéralement comprise, la promesse ne signifie en effet qu’une chose : quelque part avant le 31 décembre 2013 –ou au pire avant la fin janvier 2014 avec les chiffres de décembre 2013 - il y aura une baisse du nombre de chômeurs par rapport au mois précédent. A quel moment précis ? De quelle ampleur ? Sur quelle durée ? Le président n’en dit rien. Stricto sensu donc une baisse de 1000 chômeurs constatée pour le seul mois de décembre 2013 constituerait bel et bien « une inflexion de la courbe du chômage d’ici la fin de l’année ».

Du sens du bon timing

La ficelle serait un peu grosse, dira-t-on, et il en faudrait plus pour convaincre l’opinion. Assurément. De fait, tout dépend du timing dans cette affaire, qui doit faire la part des données techniques, des rythmes de l’économie et de ceux de la politique. Or l’on peut faire confiance sur ce point au président dont la gestion du temps est des plus réfléchies et des plus habiles - contrairement à ce qu’on lit trop souvent- en vrai disciple de Mitterrand et de Machiavel qu’il est. N’a-t-il pas déjà discrètement modifié l’horizon temporel de son engagement ? Annoncée « d’ici un an » en septembre 2012 sur TF1, la fameuse « inflexion » a été par la suite reportée à « la fin 2013 ». Trois mois de « sursis » gagnés sans que (presque) personne ne le remarque…

Dans le scénario idéal, il lui faudrait disposer de la « bonne nouvelle » pour ses vœux aux Français le 31 décembre prochain, donc  de bons chiffres pour novembre. Ceux-ci devraient alors être confirmés en décembre et en janvier : trois mois tout au plus de légère décrue seront donc suffisants pour accréditer le phénomène de l’inflexion avant les municipales de mars.

Et sur le front du chômage ?

Or cet objectif n’a rien d’impossible : reprise mondiale qui semble se confirmer, niveau déjà très élevé du chômage « acquis », politique stricte de radiation à Pôle emploi (on en vu les heureux effets en mai), et enfin « traitement social » à pleine vapeur, devraient conduire à une amélioration de la situation, aussi modeste et précaire soit-elle, d’ici quelques mois. A-t-on assez remarqué que paradoxalement le « retard à l’allumage » des emplois d’avenir est une aubaine pour la promesse présidentielle ? L’on pourra concentrer la majorité des contrats aidés sur les derniers mois de l’année, avec l’aide des grosses collectivités territoriales dominées, on le sait, par le PS : la mobilisation est à l’ordre du jour !

Un Président tocquevillien ?

« Trop tard, trop peu ! » objectera-t-on encore ? Voire. La réaction positive des grands médias audiovisuels au chiffre du chômage de Juin (+ 15000 demandeurs d’emploi), alors même que le chômage reculait dans l’ensemble de la zone euro, peut donner quelque espoir au Président.

Car, dans l’engagement présidentiel, il y a bien plus que de l’habileté politique et de la virtuosité rhétorique : l’on y retrouve l’écho d’une loi bien connue de Tocqueville à propos de la perception des inégalités: ce n’est pas le niveau de celles-ci qui compte mais la tendance qu’elles suivent : dans un pays égalitaire, toute reprise même légère des inégalités est ainsi bien plus durement ressentie que dans une société d’essence inégalitaire.

Nous pourrions bien à avoir affaire en matière de chômage à un phénomène de même nature, c’est-à-dire profondément psychologique : l’on juge tout fait nouveau par rapport à la situation existante. De même qu’après une période de prospérité une crise est perçue comme une catastrophe, en période de crise un moindre mal est un pris comme un bien. L’esprit partisan fera le reste.

« On espère toujours alors même qu’on désespère »

Autrement dit, si la courbe « s’infléchit » au tournant de 2013/2014, nul doute que le « recul du chômage » (sans autre précision) sera salué par la plupart des médias; que « le premier signe positif depuis près de trois ans » sera souligné et que pour beaucoup donc, le président aura « gagné son pari ». Et gageons que celui-ci aura l’intelligence d’un triomphe discret sur le thème : « nous sommes enfin sur la  bonne voie mais l’effort doit continuer », alliant ainsi au bonheur du résultat le bénéfice de la modestie...

Qu’importera alors que le chômage soit à son plus haut niveau historique, que la courbe se soit d’ailleurs déjà durablement « infléchie »… sous Nicolas Sarkozy entre janvier 2010 et avril 2011 (mais qui le rappellera ?) ; enfin que « l’inflexion » à venir fasse long feu par la suite : entre-temps les municipales seront passées.

Article précédemment paru sur le blog Trop Libre sous une forme légèrement différente

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