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Intégration sociale de la police, insertion économique de la jeunesse et expression des diversités culturelles : les trois questions que posent les incidents de Trappes
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Ordre républicain

Intégration sociale de la police, insertion économique de la jeunesse et expression des diversités culturelles : les trois questions que posent les incidents de Trappes

Si les évènements de Trappes portent en eux tous les symptômes du malaise de la société française, ils pourraient également être le point de départ d'un renouveau. Un renouveau qui passerait par une refondation complète de notre vision de la police.

Michel Fize

Michel Fize

Michel Fize est un sociologue, ancien chercheur au CNRS, écrivain, ancien conseiller régional d'Ile de France, ardent défenseur de la cause animale.

Il est l'auteur d'une quarantaine d'ouvrages dont La Démocratie familiale (Presses de la Renaissance, 1990), Le Livre noir de la jeunesse (Presses de la Renaissance, 2007), L'Individualisme démocratique (L'Oeuvre, 2010), Jeunesses à l'abandon (Mimésis, 2016), La Crise morale de la France et des Français (Mimésis, 2017). Son dernier livre : De l'abîme à l'espoir (Mimésis, 2021)

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A Trappes (Yvelines), un contrôle policier d’une jeune femme portant, en violation de la loi, un voile intégral, qui tourne mal. Des incidents entre jeunes et forces de l’ordre trois nuits durant. Deux versions de l’événement qui s’opposent, se contredisent même. Insultes policières selon l’époux de la jeune fille interpellée. Bousculade suivie d’une tentative d’étranglement d’un policier selon le témoignage des fonctionnaires de police. L’enquête en cours déterminera les responsabilités.

Quelles que soient ces responsabilités, les incidents de Trappes posent trois questions étroitement associées : l’intégration sociale de la police (question tabou), l’insertion économique de la jeunesse (question récurrente), l’acceptation de l’expression des diversités culturelles (question sensible).

Sur la question de l’insertion économique de la jeunesse, beaucoup a déjà été dit et écrit, y compris par nous-même à maintes reprises. Cette question, on le sait, est la priorité politique du président Hollande. Il faut à cet égard redire que les violences urbaines - le lien fâche parfois -, se nourrissent d’un terrain social et professionnel dégradé. Manuel Valls a  rappelé opportunément combien le chômage est important dans les quartiers populaires, à Trappes en particulier, combien il frappe les jeunes, qui se trouvent donc désœuvrés (un certain nombre étant de surcroît aussi en échec ou en grandes difficultés scolaires), combien de ces jeunes peuvent être séduits, pour les uns, par l’argent facile de la revente de drogue par exemple, pour les autres, par les thèses extrémistes de l’intégrisme musulman. Il y a là, bien sûr, une explication qui, je le rappelle, n’est pas une « excuse sociologique » comme il s’est dit à une certaine époque. Expliquer n’est ni excuser, encore moins approuver ; c’est essayer de comprendre, d’établir des corrélations, qui ne sont non plus des déterminismes.

La coexistence des diversités culturelles est la deuxième question posée par les violences de Trappes. Nicolas Sarkozy, en 2011, faisait voter, on s’en souvient, avec le concours d’une partie de la gauche, une loi interdisant le port du voile intégral dans l’espace public. Je n’ai jamais trouvé cette loi judicieuse ni opportune et m’en suis expliqué alors. Une chose est sûre, parler d’islamisme radical ou de provocation (de qui au juste ? Des forces de l’ordre ? De la République elle-même ?), ne suffit pas à rendre compte de toutes les raisons qui conduisent certaines femmes, musulmanes ou pas, souvent jeunes, voire très jeunes, à porter le voile intégral. Des raisons identitaires non-religieuses (mais inspirées par un fort besoin de reconnaissance sociale) s’ajoutent, ici ou là, chez des jeunes filles au parcours scolaire ou professionnel souvent chaotique ou incertain. Pour d’autres, il s’agit bien, par une parure vestimentaire, « à nulle autre pareille », de se distinguer de leurs congénères (nous connaissons nombre de très jeunes filles dans ce cas).

Venons-en à la dernière question celle de l’intégration sociale de la police. Que les forces de  l’ordre soient tenues de maintenir ou de rétablir l’« ordre républicain », nul ne saurait le leur reprocher. Mais l’ordre revenu, les raisons ayant porté précédemment la violence et le désordre demeurent. Il faut donc imaginer des solutions de nature à assurer durablement la paix sociale.

A cet égard, la conduite de la police n’est pas toujours exempte de tout reproche – et de toute responsabilité dans le désordre urbain, ici ou là. Comme l’armée jadis, l’institution policière a bel et bien tendance à se considérer parfois comme un « corps à part », avec ses valeurs, ses coutumes, ses habitudes, à être animée parfois de vilaines manières (de dire ou de faire), bref à se comporter comme un « pouvoir » sur les citoyens (les plus jeunes ayant sa préférence).

Il est temps de redéfinir une police qui soit partout et pour tous intégralement républicaine. Une police républicaine est une « police de service », de « service public » : elle rend, d’abord, des services aux citoyens, leur apporte aide et secours, les rassure et les protège.

C’est donc bien, à la lumière de cette définition, d’une « police de proximité » dont nous avons besoin au quotidien. Une « police de proximité », au sens que donnait à ce terme Jean-Pierre Chevènement. Pour faire « proximité », il ne suffit pas aux agents de police d’être « présents » sur le terrain, comme semble le penser Manuel Valls, donnant en exemple les « zones de sécurité prioritaires ». Il ne suffit pas de patrouiller. Et, bien sûr, rappelons que l’esprit de « quadrillage » est étranger à cette police.

Qu’est-ce donc finalement qu’une « police de proximité » ? C’est une police intégrée à la cité. Une police de dialogue, de contact (avant tout fraternel). Cette police n’est pas distante avec le citoyen, elle n’est pas tutoyante non plus. Elle s’insère dans l’espace public, elle n’est pas une tache dans le décor. Elle est souriante, et non pas soupçonneuse. Qu’elle soit sportive à l’occasion avec les plus jeunes de nos concitoyens, où est le mal républicain ? Cette police intégrée est encore une police égalitaire, et non discriminante ; elle ne contrôle pas au faciès. Pour s’en garder tout à fait, elle délivre une attestation de contrôle d’identité (que craint-elle à le faire ?). Elle est courtoise et, je le redis, elle ne tutoie pas (connaît-on une autre administration tutoyant ainsi sa clientèle ?). Elle est exemplaire, et non vulgaire, garde la maîtrise de soi en toute circonstance, n’abuse pas de ses droits, qui sont déjà exorbitants.

Voilà ce qu’est réellement une « police de proximité », une « police intégrée ». Pour que tous les policiers (dont beaucoup, soulignons-le, sont déjà dans cet esprit de « proximité » et de concorde sociale) accèdent pareillement à ces comportements républicains, notre police se doit d’être réformée, et d’abord re-formée. Sachant l’ampleur des missions d’autorité qui lui sont confiées, il n’est, par exemple, pas normal du tout que l’on puisse se présenter au concours de gardien de la paix dès l’âge de … 17 ans. Un peu d’expérience préalable dans d’autres fonctions sociales paraît nécessaire. Nous proposons donc de relever ce seuil d’âge de manière significative, à 22 ou 25 ans. Nous proposons aussi de revoir le contenu des formations, d’accroître la place de la psychologie et de la sociologie (urbaine, de la jeunesse, de l’éducation…). Apprendre à bien communiquer avec les citoyens, surtout avec les plus jeunes dont on sait le contentieux ancien avec les forces de l’ordre, est essentiel.

Oui, monsieur le ministre de l’Intérieur, il faut que partout soit appliqué l’ordre républicain. Oui, il faut que partout soit respectée la loi, mais toujours avec tact et discernement. Nous osons espérer que l’interpellation policière de Trappes s’est faite dans les conditions normales de respect des personnes. Si tel n’était pas le cas, il faudrait, évidemment, sanctionner aussi de ce côté-là. Mais n’anticipons pas sur les conclusions de l’enquête.

Pour l’heure, il nous semble souhaitable que se tienne, dans les six mois, des Etats généraux de la Sécurité où toutes ces questions seraient mises en plat, sans parti-pris ni complaisance, et, pour l’immédiat, au niveau local, nous recommandons l’organisation de tables-rondes préparatoires à ces Etats Généraux (en n’oubliant pas d’y convier les jeunes et leurs représentants).

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