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Insurrection dans les banlieues, la menace qui n’existait que dans la tête de ceux qui en parlaient
©Thomas SAMSON / AFP

Grossesse nerveuse

Insurrection dans les banlieues, la menace qui n’existait que dans la tête de ceux qui en parlaient

Xavier Raufer revient sur la situation des banlieues face au coronavirus et sur le rôle des médias au sujet de la réalité dans les quartiers périurbains à l'heure du Covid-19 et du confinement.

Xavier Raufer

Xavier Raufer

Xavier Raufer est un criminologue français, directeur des études au Département de recherches sur les menaces criminelles contemporaines à l'Université Paris II, et auteur de nombreux ouvrages sur le sujet. Dernier en date:  La criminalité organisée dans le chaos mondial : mafias, triades, cartels, clans. Il est directeur d'études, pôle sécurité-défense-criminologie du Conservatoire National des Arts et Métiers. 

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Cinquante-deux jours après l'annonce du confinement (15 mars 2020) retour sur l'agitation dans les cités et quartiers périurbains, "sensibles" pour les médias - bien plutôt, hors-contrôle en réalité. Dès le 16 mars, divers oiseaux de malheur - entourages ministériels cafouilleux, journalistes soumis, hérauts-escrocs issus de ces quartiers, syndicalistes avides d'attention, propagent le média-virus des cités-allant-craquer-insurrection-des-banlieues. Sur deux pages le toujours cocasse Libération titre, façon 1848, "La révolte gronde dans les quartiers populaires" ; le préfet de Seine-Saint-Denis, lui, panique à l'idée - pas moins - d'"émeutes de la faim".

Qu'en est-il cinquante-deux jours plus tard ? (voir le tableau détaillé en fin d'article)

• Comme en novembre-décembre 2005, des heurts secouent certains quartiers, moins cependant en 2020 qu'alors. Sont touchés, moins de 11% des 700 quartiers « sensibles », 75 sur les 700 signalés par le ministère de l’Intérieur et le secrétariat d’État à la Ville. Sur les 60 quartiers les plus durs, 22 s'agitent.

• Comme en novembre-décembre 2005, nul des 75 quartiers en cause ne s'agite plus de 3 nuits à la suite. En majorité, l'émeute y dure une nuit. Malgré d'ultérieures vantardises, l'Intérieur n'est bien sûr pour rien dans ces retours au calme après deux-trois nuits de heurts modestes (par bonheur, peu de blessés chez les forces de l'ordre).

Lors du confinement, l'Intérieur ne montre nulle capacité anticipative ; ne pose le moindre diagnostic clair sur la situation ; se bornant à commenter après coup des situations sur lesquelles il a peu ou pas d'emprise.

Certes toute émeute est odieuse - surtout, par des meutes de voyous. Mais le pire est que divers caïds, « mamans-des-cités » et imams (début du Ramadan) aient suscité ce retour au calme. Qu'on en soit là en matière de sécurité, dans la France périphérique de 2020, est bien le plus inquiétant.

Reste que, comme en 2005 et à nouveau, l'"insurrection-des-banlieues" n'aura été qu'une triste grossesse nerveuse.

Abordons maintenant le plus délicat. Comme déjà dit, l'auteur s'exprime en expert ; il n'écrit rien pour satisfaire X ni fâcher Y : tout diagnostic doit être posé sans intention ultérieure, quelle qu'elle soit.

L'insurrection de jeunes maghrébins des banlieues est une hantise de droite : il survivrait en France, redoutent encore certains, une sorte de "Wilaya-France du FLN", y préparant un soulèvement. Or l'auteur a connu cette époque post-guerres coloniales ; même, y a alors choisi son camp et son engagement militant. Il perçoit donc les souffrances d'alors et comprend que ces drames hantent encore maintes consciences. D'où l'usage ici fait de l'expressif terme "hantise" ("pensée ou souvenir obsédant... crainte, tourment constant").

Cependant, les temps ont changé ; l'époque n'est plus la même. 

La présente réalité est celle-ci : trop souvent, les alentours des métropoles sont sous la coupe de bandes criminelles ; fondées, à l'échelle micro-territoriale, non pour quelque libération nationale mais pour le fric, le business. Lire un quotidien révèle que, dans ces quartiers, bandits et caïds s'entretuent sans cesse à la kalachnikov - or en mars 2020, sous l'effet du confinement, ces bandes d'usage hostiles mais désormais unies comme au front, iraient ensemble assaillir la place de l'Étoile ? Absurde - ça n'arrivera jamais.

Peut-on cependant surmonter une hantise ? Oui, intelligemment même, comme le jeune État d'Israël en 1949. Alors à Jérusalem, le philosophe et historien des religions Jacob Taubes, lui-même d'une famille rabbinique, demande à la bibliothèque de l'Université hébraïque de la ville, le prêt du livre de Carl Schmitt "Théorie de la constitution". 

Rappel : le publiciste catholique Carl Schmitt est alors un paria, compromis avec le IIIe Reich et auteur en 1934 du texte "Le Führer protège le Droit". 

Or le bibliothécaire dit à Taubes que le ministre de la Justice d'Israël, Pinhas Rosen, a demandé l'ouvrage "pour étudier certains problèmes difficiles de la future constitution d'Israël" (1) . Ceux qui alors arrivent en Israël ont eu, peu auparavant, leurs familles décimées, voire anéanties. Cependant, si l'expertise de Schmitt peut servir, usons-en.

Notre droite devrait adopter une analogue largeur de vues : qu'elle n'ait ni empathie ni patience pour les racailles s'entend ; mais pourquoi fantasmer à leur sujet une insurrection organisée et coordonnée que ces voyous ne pourraient eux-mêmes fomenter ?

(1) Jacob Taubes "Ad Carl Schmitt - Gegenstreibige Fügung", 1987 - en français "En divergent accord, à propos de Carl Schmitt", Rivages-Poche, 2003.

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CONFINEMENT ET DÉSORDRES DANS LES QUARTIERS & CITÉS HORS-CONTRÔLE, du dimanche 15 MARS au dimanche 3 mai 2020 au matin

Émeutes par bandes ; guet-apens sur forces de l'ordre ou pompiers ; caillassages ou incendies.

La France compte ± 700 cités ou quartiers vus comme dangereux par le ministère de l'Intérieur ; dont 60 (niveau 1) Quartiers sensibles de non-droit, les plus explosifs.

Actes sérieux commis dans certains de ces 700 quartiers ou alentours, ces 50 derniers jours - en maigre, un soir d'agitation, guère plus ; en gras, agitation de 2 à 3 jours :

** ?? = secteur atypique, d'usage, hors violences urbaines.

Pour lire les précédentes analyses de Xavier Raufer sur ce sujet, cliquez ICI et ICI

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