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Stéphane Hessel, auteur du best-seller "Indignez-vous !" pose après avoir reçu le prix Frantz Fanon, le 20 février 2011, à Paris.
Stéphane Hessel, auteur du best-seller "Indignez-vous !" pose après avoir reçu le prix Frantz Fanon, le 20 février 2011, à Paris.
©MIGUEL MEDINA / AFP

Grand soir

Indignez-vous (ça fait de l'audience) : l'héritage toxique de Stéphane Hessel et de la nouvelle gauche radicale

La révolte est un thème à la mode. Et comme toute mode qui rencontre un grand succès d’estime, elle trouve dans l’histoire ses porte-paroles, des "Démons" de Dostoïevski à "Indignez-vous" de Stéphane Hessel. Mais elle a aussi ses sceptiques, comme le politologue Philippe Raynaud, qui a fait de la révolution l’un des nerfs de sa réflexion politique.

Philippe Raynaud

Philippe Raynaud

Philippe Raynaud est professeur de science politique, agrégé de philosophie et docteur en science politique. Membre de l'Institut d'études politiques de Paris, il enseigne à l'université de Paris-II Panthéon-Assas. Il a publié de nombreux ouvrages et articles concernant en particulier le libéralisme et la pensée républicaine en Europe et en Amérique.

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La révolte est un thème à la mode. Et comme toute mode qui rencontre un grand succès d’estime, elle trouve dans l’histoire ses porte-paroles, des Démons de Dostoïevski à Indignez-vous de Stéphane Hessel, en passant par L’homme révolté d’Albert Camus… L’héritage de mai 68 est brandi comme le grand moment français de la révolution accomplie, le fantasme révolutionnaire habite les nouvelles générations, le rêve romantique de la table rase n’en finit pas de remuer les âmes.

Face à cette grande passion collective, on rencontre dans l’histoire de nos idées quelques esprits prudents et sceptiques qui n’eurent de cesse de dénoncer, dans l’idéal révolutionnaire, la tentation de la radicalisation. L’indignation, aussi légitime soit-elle dans ses causes, mène au pire quand elle cherche à se réaliser politiquement : c’est l’héritage intellectuel de Raymond Aron, de Milan Kundera, de Vassily Grossman…

Atlantico : Philippe Raynaud, en plus d’être un politologue et un essayiste de renom, vous avez préfacé l’année dernière le texte de Raymond Aron La révolution introuvable, sur Mai 68. Le thème philosophique de la révolution revient dans vos écrits et apparaît comme l’un des nerfs de votre réflexion politique. Que vous inspire ce lien souvent suggéré entre le « rêve révolutionnaire » et la « radicalisation » des esprits et des luttes ?

Philippe Raynaud : Je crois qu’il faut d’abord remarquer que, si nous voyons aujourd’hui renaître des idéologies de la rupture radicale, cela succède à une assez longue période qui avait vu au contraire la perspective révolutionnaire disparaître de la scène politique française. François Mitterrand avait construit le Parti socialiste sur une stratégie d’Union de la gauche autour d’un projet de « rupture avec le capitalisme » qui disparaît après 1983, mais son deuxième mandat a donné naissance à une « République du centre » (François Furet) qui s’est organisée autour de l’opposition entre la gauche modérée et une droite de moins en moins « réactionnaire ». Cette recomposition a elle-même engendré beaucoup de frustrations, qui se sont traduites à la dernière élection présidentielle par les bons scores de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen  et on voit aujourd’hui de nouveaux clivages politiques centrés sur les questions identitaires, qui s’accompagnent d’aspirations diverses à une rupture avec les mécanismes de la représentation ; c’est cela qui explique une certaine renaissance de l’idée révolutionnaire, qui a des racines profondes dans la culture politique française, mais qui reste beaucoup moins puissante que dans les années 1970.

Tocqueville disait déjà des révolutionnaires français de 1789 qu’ils étaient des « cartésiens descendus dans la rue », en faisant référence au grand rêve de la « table rase » et du « retour à zéro ». Pourquoi cette fascination encore si contemporaine pour le geste radical du renversement ?

La « radicalisation » dont nous parlons est un fait assez général dans les sociétés contemporaines, y compris dans un pays qui passe pour modéré comme les Etats-Unis. Inversement, le rationalisme politique, combiné avec la confiance dans le rôle de l’Etat et avec la préférence pour des réformes globales est un trait profond de la culture politique française qui n’est pas absent chez les hommes politiques modérés. On en trouve beaucoup de traits chez notre Président de la République, dont le livre-programme s’intitulait d’ailleurs « Révolution » et qui s’inscrit dans un courant radical qui va de Turgot à 1789. Le projet de réformes des retraites est tout à fait caractéristique à cet égard. Mais le thème du « renversement » prend un autre sens lorsqu’il ne renvoie plus seulement à une méthode de transformation de la société mais au rêve d’une société entièrement différente, dans laquelle toutes les contradictions entre les intérêts auraient disparu.

La gauche radicale dont se revendique Stéphane Hessel a fait de son mot d’ordre le principe d’indignation. Est-ce un héritage dévoyé de mai 68 ? Et y voyez-vous une contradiction avec la passion démocratique qui était à l’œuvre dans les événements de 68 (tant à Paris qu’à Prague) ?

L’« indignation » dont parlait Hessel, me paraît un mot d’ordre très général et très vague, que lui-même remplissait avec diverses références où mai 68 ne joue pas un rôle central. Quant à la révolution de mai 68 elle-même, je ne crois pas que l’indignation y ait joué un rôle important : elle exprimait des aspirations utopiques construites en opposition aux disciplines de la société industrielle et bureaucratique et elle a été suivie de la renaissance d’un imaginaire quasi-bolchévique qui me paraît avoir assez peu de rapport avec celui de Stéphane Hessel, qui est beaucoup plus marqué par l’idéal des mouvements humanitaires, éventuellement dévoyé dans des causes douteuses. Je me garderais par ailleurs d’identifier les « passions démocratiques » à l’œuvre à Paris et à Prague. Sur Mai 68, Romain Gary disait drôlement que, s’il n’y avait pas eu une vraie générosité chez beaucoup de ses acteurs, « la Révolution des étudiants de Paris ressemblerait singulièrement à une émeute de souris dans un fromage ». Elle a éclaté dans une société prospère et elle exprimait le rêve d’un dépassement de la démocratie bourgeoise, dont les prosaïques avantages faisaient rêver les étudiants et les intellectuels de Prague.

La révolution d’aujourd’hui est-elle une simple indignation ou un projet politique ?

Il n’y a pas ou pas encore de projet révolutionnaire plausible en France, mais on assiste peut-être à l’émergence d’une nouvelle sensibilité politique, fondée sur une « convergence des luttes » largement fantasmatique mais qui a de ce fait même une certaine dimension révolutionnaire. L’ « indignation » est un ingrédient rhétorique nécessaire de ce type de politique, mais je ne crois pas qu’elle soit au cœur de nos passions politiques. Je suis plus préoccupé par la montée de la haine dans la société française, dont on trouvera une présentation saisissante dans la dernière saison de la série Baron Noir.

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