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Des miliciens chiites du clan al-Mouqdad ont annoncé, jeudi, depuis leur QG dans la banlieue de Beyrouth, détenir une vingtaine de Syriens en représailles après la captivité d'un des leurs aux mains de la rébellion syrienne.
Des miliciens chiites du clan al-Mouqdad ont annoncé, jeudi, depuis leur QG dans la banlieue de Beyrouth, détenir une vingtaine de Syriens en représailles après la captivité d'un des leurs aux mains de la rébellion syrienne.
©Reuters

Ligne de fracture

Hezbollah et régime syrien : des alliés… aux intérêts divergents !

La régionalisation du conflit syrien ne fait plus aucun doute. Les prises d'otages entre chiites et sunnites à la frontière la frontière syro-libanaise se sont accentuées ces dernières semaines, profitant indéniablement au régime de Bachar el-Assad.

Wassim Nasr

Wassim Nasr

Wassim Nasr est journaliste et veilleur analyste. Il est diplômé à l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) et du Centre d'Etudes Diplomatiques et Stratégiques (CEDS).

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La configuration d’une scène libanaise évoluant dans le paradoxe d’un Hezbollah à l’apogée de sa puissance, limite la marge de manœuvre de Damas au pays du Cèdre. Néanmoins, si l’exportation du conflit servirait Damas à court terme, elle reste contreproductive pour le Parti de Dieu et pour Téhéran, ses deux seuls alliés dans la région. Mais après plus de 40 ans de manipulation et d’ingérence au Liban, le régime baasiste se laisserait-il prendre la main dans le sac ?

Michel Samaha, a-t-il vendu Bachar el-Assad ?

Michel Samaha a une histoire politique chargée et pleine de retournements. Après avoir fait partie du parti Kataëb (Les Phalanges) et après s’être réfugié en France pour fuir ses anciens frères d’armes (1985), il se transforme - avec la Pax Syriana (1990-2005) - en icône de la tutelle syrienne au Liban.

Parmi les plus virulents défenseurs de Damas et de sa politique régionale, il devient conseiller spécial du Président syrien Bachar el-Assad. Une fois député et trois fois ministre grâce à ses alliances damascènes, il a été appréhendé manu militari par une branche des Forces de Sécurité Intérieure (FSI) connue pour son allégeance aux forces de l’opposition libanaise de la Coalition du 14 Mars. Cette arrestation est inédite dans la vie politique libanaise, dans la mesure où c’est la première fois qu’un « agent » de Damas et des officiers syriens sont mis directement en cause dans une affaire sécuritaire. 

Néanmoins, il est de notoriété publique que le régime syrien a commandité un grand nombre de meurtres, d’attentats et de prises d’otages, que ça soit avant, pendant ou après ses périodes d’intervention militaire (1976-1990) ou de tutelle (1990-2005) au pays du Cèdre. Ce qui laisse à penser que les aveux de Samaha s’inscrivent dans la suite logique des méfaits bassistes au Liban. (1) Mais plusieurs incohérences intriguent les familiers des méthodes des services syriens et les connaisseurs des arcanes de la vie politique libanaise.

Pourquoi le conseiller personnel d’Assad transporterait-il des explosifs dans sa propre voiture ? Pourquoi les donnerait-il au témoin clefs de cette affaire en mains propres dans le garage de son domicile personnel en lui précisant « c’est ce que veut Bachar » ? Cela alors que plusieurs groupes ou individus liés aux renseignements syriens auraient pus accomplir cette tâche sans difficulté. Le régime syrien serait-il à court d’hommes de mains pour accomplir les basses besognes ?

Une autre question se pose et c’est la plus importante : connu pour ses revirements politiques, Samaha aurait-il vendu le maître de Damas ? Cela dans la mesure où se dernier sera inquiété par la justice libanaise et peut-être internationale du moment où le commanditaire désigné, Ali Mamlouk - nouvellement nommé à la tête de l’appareil sécuritaire bassiste par Assad et prenant ses ordres directement à la Présidence - est un des deux officiers accusés dans cette affaire. 

Vue sous un autre angle, cette affaire permet à toute la classe politique libanaise, y compris au pouvoir actuellement, de couper les ponts avec l’encombrant voisin baasiste. Les aveux de Samaha permettent de rompre « proprement » les liens avec l’ancien mentor d’une grande majorité des politiciens libanais. Tous compromis d’une manière ou d’une autre par leurs relations damascènes. (2) D’ailleurs les déclarations du Président de la République Michel Sleiman et du Premier Ministre Najib Mikati, vont dans le sens d’une rupture. (3) La prudence du Hezbollah dans ses commentaires et dans son interprétation de l’arrestation de Samaha est tout autant édifiante. 

Ces attentats déjoués, qu’ils soient commandités par Damas ou pas, Michel Samaha a très bien pu « vendre » son maître ou « vendre » cette « sortie » au plus offrant. Il quitte le navire au prix d’une future condamnation symbolique due à sa coopération. Sans oublier que Samaha possède des informations confidentielles concernant le premier cercle d’Assad, ses hommes de confiance, ses déplacements, son mode de vie, les processus de prises de décisions, etc.

Des informations qui seront d’une grande utilité aux différents services de renseignements. Ce scénario « hollywoodien » n’est pas à exclure, quand on sait que Samaha citoyen français est l’imminence grise par excellence. Mis à part son rôle dans le rapprochement franco-syrien sous la présidence Sarkozy, il est connu pour ses relations historiques avec plusieurs services de renseignements régionaux et internationaux dont les services français ; étant donné qu’il été pour un temps l’homme de liaison entre ces derniers et leurs homologues syriens. Toutes ces questions restent en attente de réponses, des réponses qu’on pourra obtenir … ou pas.

Les prises d’otages

Depuis le début des troubles en Syrie plusieurs prises d’otages ont eu lieu des deux côtés de la frontière syro-libanaise. Malgré des informations qui évoquent leur implication directe, l’Armée Syrienne Libre (ASL) comme le Hezbollah nient. Néanmoins, les onze pèlerins chiites détenus à Azzaz sont dans une ville acquise à la rébellion depuis plusieurs mois ; alors que plusieurs sources assurent que le Hezbollah a déjà fait des incursions dans les localités frontalières de Koussair et de Zabadani pour libérer des otages Libanais.

Cela dit, le kidnapping d’Hassan Moqdad à Damas par un groupe qui se dit de l’ASL et la réaction de son clan  - qui détient depuis plus de 30 Syriens de l’ASL et un Turc -  ont marqué un nouveau tournant. Les médias du monde entier étaient mobilisés autour d’une nouvelle exception libanaise où les preneurs d’otages donnent des interviews télévisés, bloquent la route de l’aéroport et refusent de négocier avec le pouvoir central.

Mais si on examine la vidéo des aveux d’Hassan Moqdad - avouant être « un combattant du Hezbollah envoyé par Hassan Nasrallah pour combattre les sunnites et sauver le régime chiite » - on constate que plusieurs « anomalies » sont détectables : l’absence du drapeau de l’indépendance adopté par la rébellion ; le vocabulaire utilisé par Moqdad en citant Hassan Nasrallah - chef du Hezbollah - qui soit disant pousse les combattants à se battre « pour sauver le régime Chiite de Damas », alors que ce dernier est Alaouite avant d’être chiite ; les termes utilisés par les kidnappeurs en référence à Nasrallah comme « Samahat el-Saïd », donc reflétant la reconnaissance d’une stature religieuse. Cela alors que les rebelles syriens traitent les chiites et les alaouites de mécréants et Nasrallah de « suppos du diable » !

Tous ces points d’interrogations s’ajoutent au bombardement d’Azzaz par l’aviation syrienne. Pourquoi le régime syrien aurait-il décidé de bombardé cette ville si ce n’est pour tuer les otages Libanais chiites qui s’y trouvent ? Cela en connaissance de cause, la mort des onze otages ne peut qu’attiser le feu entre sunnites et chiites libanais ou du moins déclenché une vague de prises d’otages syriens. Simultanément l’appareil sécuritaire syrien pourrait être derrière la prise d’otage d’Hassan Moqdad pour les mêmes raisons. Avec ce mode opératoire le régime baasiste attire le Hezbollah dans la tourmente via sa base populaire. 

L’impuissance du Hezbollah 

J’avais évoqué la question des kidnappings dans un précédent article, en expliquant que la base populaire du Parti de Dieu pourra lui échapper avant de l’entrainer dans le brasier syrien. Il est à noter que la « branche armée » des Moqdad a pu agir en toute impunité dans les zones d’influence du Hezbollah. Certains estiment que cette action n’aurait pas pu avoir lieu sans l’aval du Parti de Dieu ou même qu’elle est la réponse à l’arrestation de Samaha.

Mais même si ce clan comme d’autres clans chiites constituent l’essentiel de la base populaire du Hezbollah, les relations avec ce dernier demeurent compliquées et régies par les intérêts ponctuels des uns et des autres. Au cours des derniers mois plusieurs accrochages armés ont eu lieu entre les différents clans et le Hezbollah dans la banlieue sud de Beyrouth (fief du Hezbollah). Car même si les hommes de ces clans prêtent allégeance au Parti de Dieu ou à Amal la formation chiite concurrente, leur première allégeance demeure à leurs clans respectifs. 

Dans son dernier discours du 17 aout, Hassan Nasrallah à la tête du Parti de Dieu avoue son incapacité et celle d’Amal à contrôler leur « rue ». Ce qui est dans la continuité de l’incident entre le député Hezbollah Ali Moqdad et les représentants de son clan lors de sa visite des locaux de la ligue familiale. (4) Cet incident, après l’agression d’un responsable du Hezbollah par les manifestants sur la route de l’aéroport il y a quelques semaines, démontre encore une fois la complexité des relations entre les clans et le Parti de Dieu. (5) On est loin du schéma caricatural d’une communauté chiite unie derrière un Hezbollah menant la barque comme bon lui semble.

Finalement, cette tension et l’implication directe du Hezbollah seraient indéniablement profitables au régime syrien qui y voit une manière d’élargir le conflit tout en « légitimant » le combat qu’il mène. D’un autre côté  il ne faut pas oublier que l’embrasement du Liban et la participation du Hezbollah au conflit, entamera sérieusement sa capacité de nuisance vis-à-vis d’Israël et l’empêchera de répondre aux attentes de Téhéran.

Donc paradoxalement, les intérêts de Damas et de Tel-Aviv, qui se sont déjà rejoints mainte fois au cœur du brouillard levantin, se rejoignent encore une fois vis-à-vis d’une implication directe du Hezbollah. Avec le conflit qui échappe de jour en jour aux Syriens, l’aspect régional devient le plus déterminant. Dans cette configuration et aux yeux des puissances l’intérêt des Syriens et même la guerre en cours passent de facto au second plan … mais Bachar el-Assad n’étant pas le « Bismarck du Moyen-Orient » qu’été son père, il n’est pas sûr qu’il puisse tirer son épingle de ce macabre jeu des nations.


(1) Il avoue planifier des attentats dans le nord du pays visant des personnalités libanaises comme le député sunnite du Courant du Futur Khaled el-Daher et le Patriarche Maronite Mar Bechara Boutros el-Raeï       mais aussi des membres de l’opposition syrienne actifs au nord Liban. Cela pour enflammer la scène libanaise. 

(2) De sa génération seul Samir Geagea à la tête des Forces Libanaises est resté inflexible sur sa relation avec Damas, ce qui lui a valu onze années d’emprisonnement dans une cellule individuelle sans codétenus au 6ème sous-sol du Ministère de la Défense libanais (1994-2005).

(3)  Sleiman été a la tête des Forces Armées Libanaises et Mikati a été plusieurs fois député et ministre du temps de la tutelle syrienne, sachant que son frère est conseiller auprès d’Assad.

(4) Avec  l’entrée du député Ali Moqdad le représentant de la ligue familiale Maher Moqdda, annonçait « l’arrêt des opérations militaires » du clan. Interpellé le député pensant user de son autorité partisane et parlementaire, il incita à arrêter l’usage du terme « militaire ». Mais cela eu plutôt un impact négatif dans la salle et les Moqdad insisteront sur l’usage du terme en question.

(5) Le Hezbollah, obligé de garder des bonnes relations avec sa base populaire, ferme l’œil sur les différents trafics entrepris par ces clans, que ça soit en termes de trafics d’armes, de drogues, de braquages ou d’autres formes de criminalités qui gangrènent ces zones d’influences.

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