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La chambre criminelle de la Cour de cassation a confirmé que le harcèlement moral peut être le fait d'un subordonné à l'égard de son supérieur hiérarchique.
La chambre criminelle de la Cour de cassation a confirmé que le harcèlement moral peut être le fait d'un subordonné à l'égard de son supérieur hiérarchique.
©Reuters

Sens dessus-dessous

Harcèlement moral : quand les supérieurs hiérarchiques ou les patrons subissent les assauts de leurs subordonnés

Si la Cour de Cassation n'a enregistré qu'un seul cas de harcèlement moral d'un subordonné envers son patron, cette pratique existe bel et bien en entreprise mais n'est pas révélée du fait de la honte et du lien hiérarchique brisé.

Xavier  Camby

Xavier Camby

Xavier Camby est l’auteur de 48 clés pour un management durable - Bien-être et performance, publié aux éditions Yves Briend Ed. Il dirige à Genève la société Essentiel Management qui intervient en Belgique, en France, au Québec et en Suisse. Il anime également le site Essentiel Management .

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Atlantico : Le harcèlement au travail est généralement envisagé sous l'angle d'une pression exercée par le patron sur ses salariés. Pour la première fois le 6 décembre 2011, la chambre criminelle de la Cour de cassation confirme que le harcèlement moral peut être le fait d'un subordonné à l'égard de son supérieur hiérarchique. Qu'est-ce que cette décision historique révèle du monde du travail au XXIème siècle ?

Xavier Camby : Elle révèle tout d'abord que nous nous laissons conditionner par des schémas simplistes, réducteurs de la réalité jusqu'à l'ignorance. Qu'on appelle cela des « croyances » ou de l'idéologie, ce « prêt-à-penser » nous mène toujours sur la même pente : l'antagonisme généralisé entre des catégories artificielles : les méchants patrons dominateurs et abusifs face à leurs subordonnés, victimes soumises à son autoritarisme et à ses excès, la relation caricaturale du maître et de l'esclave. Il faut donc une décision de la Cour de cassation pour qu'un phénomène réel et constaté soit accepté comme véritable !

A titre de comparaison, il y a autant d'hommes maltraités par leur épouse que l'inverse, mais nos schémas archétypiques ne reçoivent pas cet état de fait, ni ne l'admettent, alors qu'il est pourtant vérifié !

Cette décision de la Cour de cassation témoigne aussi de l'envahissement juridique et législatif de nos relations humaines dans le travail salarié. Un indice ? Le poids du Code du travail en France a augmenté de 950 grammes en 32 ans (soit 30 grammes – 42 feuilles de papier ultra-fin, 84 pages imprimées recto-verso en minuscules caractères chaque année), sans pour autant que diminue le recours aux tribunaux des Prud'hommes, sans que cessent les conflits au sein des entreprises, sans que régresse l'inadmissible souffrance au travail...

Le mécanisme psychologique que peut utiliser le persécuteur ascendant est le suivant : s'il se pense esclave et se veut résistant au maître, un salarié peut harceler son manager ou son patron, se donnant bonne conscience et profitant d'un arsenal juridique surabondant. Cette attitude dépasse les clivages politiques, qui peuvent cependant lui servir de prétexte ou de paravent.

Il semble toutefois compliqué pour un salarié de harceler son supérieur. Quelles formes peut prendre le "harcèlement vertical ascendant" ?

La nature du harceleur est souvent emprunte de perversité : contrairement aux aspirations naturelles et communes au bien et au beau, il prend son plaisir à faire souffrir l'autre.

Les variations de sa perversion sont nombreuses. Par exemple, il visera un manager qui veut le bien de ses collaborateurs et qui agit pour les protéger, les former et les soutenir. 

Le harceleur commencera par des médisances puis des calomnies, interprétant à charge chacune des actions du patron. Puis, utilisant l'altruisme de sa victime, il va l'informer des rumeurs colportées « par les autres », n'hésitant pas à les grossir et à mentir « pour le prévenir ». En fait, il commencer à le faire souffrir.

Il se positionne comme son conseil privé, manifeste qu'il veut aider et protéger, dans l'intérêt général : en redoutable manipulateur, il détruit peu à peu l'estime de soi et la confiance du manager.

Si le manager-victime se laisse prendre, il va l'affoler ensuite de menaces virtuelles et de chantages déguisés. « Vous devez sanctionner untel (un élément loyal !), parce que tous pensent que vous le favorisez outrageusement, que vos relations avec lui excède le cadre professionnel. Si vous vous abstenez, nous vous désavouerons tous ».

Affolé, le manager s'abstient alors de décider, ou bien commet des erreurs, que le pervers va grossir encore pour le culpabiliser. Finalement, il instrumentalisera des complices, auxquels il s'associera pour « alerter » l'échelon supérieur (DRH, patron ou actionnaires...)

Cet exemple est hélas inspiré de faits réels et actuels.

Comment le patron victime réagit-il face à la pression subie sachant qu'il doit, tout de même, garder une posture de supérieur ?

Je crois et l'expérience le confirme, que toute posture, finit toujours par devenir une imposture ! Un patron n'est pas le « supérieur » de ses collaborateurs, n'en déplaisent à certains, emprunts d'égocentrisme. Il est un être humain comme eux, avec le même génome, ayant des limites aussi et des aptitudes complémentaires de ses congénères, égal aux autres face aux réalités de la vie et face à celle de la mort. Ses talents particuliers peuvent faire de lui l'organisateur de leur travail, l'animateur de leurs efforts et de leur motivation, il peut-être le catalyseur de la création de valeur ajoutée ou son génial inventeur. Mais jamais quelqu'un d'autre qu'un être humain normal. Régulier, comme on dit au Québec (dans le sens non-péjoratif de commun, simplement humain)

Dès qu'un patron se croit ou se veut supérieur, il se coupe lui-même du lien avec la réalité. La réalité humaine de ces collaborateurs. Qui ne manqueront pas alors de réagir...

Le « boss » est tout d'abord un organisateur, un animateur, le centre de décision d'une équipe humaine (donc complexe), celui qui montre le chemin en s'engageant le premier, comme un guide de montagne. Il y faut un solide réalisme, teinté d'humilité. Le mot humilité à une étymologie plaisante : humus en latin qualifie « la terre fertile où tout peut pousser et se développer ».

En tant que patron, existe-il un moyen simple de se prémunir contre le harcèlement d'un subordonné ?

J'insiste dans mon livre « 48 clés pour un management durable. Bien-être et performance » sur la subordination contractuelle du salarié et sa nature anti-naturelle ! J'ai souligné aussi l'indispensable distinction entre l'autorité et le pouvoir.

Les vrais patrons « charismatiques » que j'ai pu rencontrer étonnent souvent par leur simplicité, leur écoute, leur proximité. Connaissez-vous l'étymologie du mot « charisme », hélas dénaturée par Max Weber au 19ème siècle ? Pour les grecs, le charisme était un don divin fait à un être humain ou un demi-dieu, non pas pour lui-même, mais pour le bénéfice de tous les autres êtres humains ! Chaque patron qui se met donc au service de ses collaborateurs, améliorant avec eux leur méthodes, se formant et les formant, valorisant leur résultats... devient charismatique et entretient simplement l'autorité que lui confère alors ses collaborateurs !

Son attitude positive élimine le risque d'être abusé par un pervers. Ses collaborateurs bénéficiant de son management durable dénonceront avec force les premiers agissements d'un éventuel pervers !

Depuis la décision de la Cour de cassation, aucune affaire pénale n'a de nouveau été enregistrée concernant un cas de harcèlement d'un subordonné envers son patron. S'agit-il d'un réel fléau caché de la société ou l'affaire de 2011 est-elle anecdotique ?

Nous manquons de chiffres pour évaluer l'importance exacte du phénomène. Intuitivement, il semble que le harcèlement de collègues à collègues, cruel et souterrain, demeure le plus fréquent et le plus nocif, à tous les échelons d'une organisation. Il se fonde dans le pire de nous-mêmes : comparaisons, rivalités, jalousies, haines...

Vient ensuite celui opéré par certains managers. L'expérience montrent qu'ils peuvent entreprendre un harcèlement dévastateur avec parfois les meilleurs des bonnes intentions : « c'est pour son bien que je fais ça » ; « tout ce qui ne tue pas renforce »... C'est absolument idiot, mais hélas assez fréquent ! Les autres sont abusivement égocentrés et par conséquent méprisent tous les autres.

Peut-être plus marginal, mais aussi certainement plus dissimulé, le harcèlement ascendant existe. Les burn-out ou les bore-out, les syndromes d'imposture ou les dépressions qui atteignent et blessent les dirigeants ou leurs managers peuvent y trouver leur origine.

Il existe enfin un harcèlement bi-polaire : le patron pressure le manager pour qu'il atteigne ses objectifs et produise un résultat (financier) et le subordonné utilise cette fragilité au détriment de son manager-victime...

Permettez-moi de finir en souhaitant vivement que le harcèlement, quelque que soit son sens, quitte le Code du droit du travail pour celui du Droit Pénal. L'intention intime comme les attitudes ou les comportements des harceleurs se révèlent le plus souvent être gravement et personnellement dolosive, voire même homicide !

Propos recueillis par Marianne Murat

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