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Le gouvernement Ayrault au complet.
Le gouvernement Ayrault au complet.
©Reuters

Vase clos

"Le gouvernement Ayrault, composé d'énarques et de fonctionnaires, vit en dehors des réalités économiques"

Les deux tiers des membres du gouvernement sont issus de la fonction publique, un tiers vient du milieu enseignant, quatre sont énarques, les autres sont médecins ou avocats. Ni chefs d'entreprises, ni salariés du privé : ce gouvernement représente-t-il vraiment la "diversité" de la France ?

Pascal Perri

Pascal Perri

Pascal Perri est économiste. Il dirige le cabinet PNC Economic, cabinet européen spécialisé dans les politiques de prix et les stratégies low cost. Il est l’auteur de  l’ouvrage "Les impôts pour les nuls" chez First Editions et de "Google, un ami qui ne vous veut pas que du bien" chez Anne Carrière.

En 2014, Pascal Perri a rendu un rapport sur l’impact social du numérique en France au ministre de l’économie.

Il est membre du talk "les grandes gueules de RMC" et consultant économique de l’agence RMC sport. Il commente régulièrement l’actualité économique dans les décodeurs de l’éco sur BFM Business.

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Atlantico : Le gouvernement formé par Jean-Marc Ayrault comporte très peu de membres ayant vécu une expérience professionnelle dans le privé. Cela pose-t-il un problème ?

Pascal Perri : J’ai été frappé par le discours autour de ce gouvernement : il respecte la parité des genres, les équilibres de courants au sein du PS... Mais je n’ai entendu personne évoquer le fait qu’il n’y a pas de parité dans le domaine économique. A l’Elysée et au gouvernement, on a affaire à des amis proches de François Hollande ou à des énarques. Aucun des ministres régaliens n’a manifestement connu la vie des marchés et des entreprises : les grands ministères sont occupés par des hauts fonctionnaires, des enseignants, des professions libérales – à exception de Najat Vallaud-Belkacem, mais elle n’a pas un rang décisif pour les affaires.

C’est un signal négatif au monde des entreprises, sur lesquelles il faudra couter pour redresser la situation, car c’est dans les entreprises que se crée la richesse… et avant de la partager, il faut la créer !

Les membres du gouvernement seraient donc déconnectés des réalités économiques ?

C’est un gouvernement de fonctionnaires. Il est très représentatif de l’ENA, qui est une école où on apprend entre autres aux élèves que les Français sont incapables de se gérer eux-même et qu’ils faut les organiser à leur place.

Ça me pose un problème qu'aucun des membres du gouvernement n'aient connu l’entreprise. Le fait d’être patron ne donne aucun privilège pour rentrer au gouvernement, ils ne forment pas une catégorie à part dans la société, mais malgré tout la géographie d’un gouvernement porte des signaux. Quand on s’aperçoit qu’il ne s’agit que de hauts fonctionnaires et que personne n’a connu la compétition du marché, les contraintes qui pèsent sur les entreprises, on se dit que c’est effectivement un gouvernement qui risque de vivre en dehors des réalités économiques.

Comment  s'explique cette situation ? Est-elle simplement due au copinage d’anciens de la promotion Voltaire de l’ENA, ou est-ce plus représentatif du fonctionnement du PS ?

Il y a peu de chefs d’entreprise au Parti socialiste. S'il y en avait dans sa direction, on en retrouverait au gouvernement. Mais cette direction est une garde fermée. On y retrouve des gens qui ont une caractéristique : ils sont passés directement de l’école à la politique, sans être passés par le marché, sauf de temps en temps dans de très grandes entreprises nationales, sur la base du réseautage. Ca alimente d’ailleurs cette pensée que l’Etat a un rôle à jouer dans la gestion des grands groupes et dans la gestion de la vie économique.

Ce côté "déconnecté des réalités" est une critique récurrente du pouvoir politique. La situation était-elle plus équilibrée sous Nicolas Sarkozy ?

Sous les gouvernements de Nicolas Sarkozy, on trouvait beaucoup de ministres qui avaient vécu des vies professionnelles à l’extérieur de la vie politique.  Lui-même n’est pas issu d’une grande école. A droite, il y a un plus grand respect des acteurs de la vie économique. Jean-Pierre Raffarin, qui a été Premier ministre, était lui-même un ancien cadre dirigeant du secteur privé, qui a fait ses études dans une école de commerce. Ce n’est pas exactement une même représentation de la France, au sens géopolitique du terme.

La situation actuelle cadre un peu avec l’esprit français, qui est très légitimiste de ce point de vue : ils considèrent que ceux qui sortent des grandes écoles portent une sorte de légitimité, comme s’ils avaient un certificat de compétence. La France est toujours un peu napoléonienne de ce point de vue…

Mais le gouvernement ne compte pourtant que quatre énarques…

Mais il s'agit des ministères qui comptent ! Le ministre de l’Economie, Pierre Moscovici, est énarque, le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, est énarque, le ministre du Travail Michel Sapin aussi ! François Hollande lui-même est énarque, son directeur de cabinet l'est évidemment aussi. On trouve autour du président des gens qui sont issus du même sérail.

Ils peuvent légitimement penser, en raison des études qu’ils ont suivi, que le passage par le marché est facultatif. C’est pourtant là que se joue la guerre économique. Et l’absence quasi-totale de dirigeants d’entreprises ou de salariés à des rangs élevés me pose un problème de perception. Je ne suis pas certain que tous ces gens là ont une vision réelle des problèmes du marché, de la compétitivité. Je ne suis pas sûr qu’ils sachent ce que représentent des problèmes de trésorerie dans une entreprise… Tout cela accumulé crée une sensation de malaise.

Propos recueillis par Morgan Bourven

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