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Gouvernance mondiale d’Internet : quand la Chine assume la censure, l’Europe a des états d’âme
©Reuters

Cyber-souveraineté

Gouvernance mondiale d’Internet : quand la Chine assume la censure, l’Europe a des états d’âme

Mercredi, le président chinois Xi Jinping a appelé à une gouvernance mondiale d'internet, pour lutter contre la cybercriminalité et le terrorisme. Une arme politique et économique pour la Chine, qui souhaite étendre son contrôle dans un domaine où elle excelle. Un duel cybernétique avec les Etats-Unis, face auquel l'Europe aimerait se protéger.

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe, docteur d’État, hdr., est directeur de recherche à l’IRIS, spécialisé dans la communication, la cyberstratégie et l’intelligence économique, derniers livres : « L’art de la guerre idéologique » (le Cerf 2021) et  « Fake news Manip, infox et infodémie en 2021 » (VA éditeurs 2020).

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Atlantico : Le président chinois propose un système de gouvernance mondiale d'internet qui reconnaîtrait un droit pour chaque État d'adopter ses propres règles. L'objectif affiché est de lutter contre la cybercriminalité et le terrorisme. Les États-Unis et l'Europe sont aussi confrontés à ces questions, mais jusqu'à quel point peuvent-il accepter la proposition de Pékin ?

François-Bernard Huygue : La stratégie de Pékin dans le domaine du numérique n'est pas nouvelle. Cela fait des années qu'ils pensent en terme de souveraineté numérique. Leur objectif a toujours été de sanctuariser le cyberespace chinois. On dit même qu'ils ont construit la Grande Muraille de feu, référence à la Grande Muraille de Chine, contre les barbares, et les Firewalls, les pare-feux qui protègent les systèmes informatiques. Leur idée : avoir leurs données sur leur territoire, avoir leurs fournisseurs et leurs technologies nationales. Ils ont l'équivalent national d'un Google, d'un Facebook et d'un Twitter. Ce n'est pas rie, quand on sait qu'il s'agit de la première population d'internautes au monde (700 millions). Enfin, la Chine a toujours défendu une souveraineté numérique, la légitimant par la défense contre les dangers qui menacent tous les pays. Ils citent la pédopornographie, les propos de haine, les attaques informatiques... Autour de ce prétexte, ils ont construit une stratégie de contrôle de tout ce qu'il se passe sur leur internet : au niveau technologique, de la censure, du point de vue politique et économique, en excellant dans le cyberconflit. Ils ont des très bonnes équipes de hackers, ce qui les met en position de force. Dans les forums internationaux, ils ont toujours demandé une gouvernance internationale d'internet. Ils ne veulent plus que l'ICANN, le système de nomination des adresses internet, reste sur le territoire international. Ils veulent le mettre sous l'égide d'une organisation comme l'ONU, où ils auraient un droit de veto.

Selon vous, d'où viendront les principales résistances  ?

Des États-Unis, d'abord. Ils ont un avantage car ils ont la technologie, les licences des logiciels, des institutions comme l'ICANN sur leur territoire. Ils ont un discours idéologique sur l'ouverture des frontières et la gouvernance d'internet. Les deux gros acteurs sont les États-Unis contre la Chine. Par ailleurs, les États-Unis ne cessent pas d'accuser la Chine de faire du vol de propriété intellectuelle, de l'espionnage cybernétique sur son territoire. Le FBI avait même inculpé symboliquement quatre colonels chinois.

Du point de vue du respect des libertés ou de la vie privée, quelle est actuellement la position de l'Union européenne. Y a-t-il un consensus des membres ?

Des mouvements réclament que chaque pays ait son propre Cloud souverain, et que les données européennes soient sur le territoire européen. Sur le principe, l'accord européen du 15 décembre sur la protection des données personnelles est un bon accord. Maintenant, il faut voir ce qu'il vaudra en pratique, comment il sera appliqué, par rapport aux moyens d'interception et d'intrusion de la National Security Agency par exemple. On a vu les Allemands réagir fortement aux révélations de Snowden sur l'espionnage de la NSA. S'ajoutent d'autre problèmes. D'abord, on ne réussit pas grand chose à 28 pays. Deuxième problème : les États-Unis. Les services britanniques travaillent tout le temps avec la NSA. Je serais enchanté qu'il y ait une politique européenne de souveraineté numérique, qu'on ait nos technologies nationales, qu'on ait nos fournisseurs, qu'on s'assure de la sécurité des routeurs, qu'on ait une politique commue de défense. Mais je crois difficilement qu'on en soit capable, pour des questions de divisions ou de rapport avec les États-Unis.

L'enjeu économique est central dans la régulation d'internet. La question se pose-t-elle pour la proposition avancée par la Chine ? 

Évidemment, derrière tout cela, il y a la puissance économique chinoise. Ils ont depuis longtemps pensé internet comme un instrument de puissance. Par ailleurs, la Chine a très largement profité de toutes les facilités d'internet pour acquérir de la technologie, en faisant de l'espionnage industriel. Leur souhait : que les moyens de contrôle ne soient plus Américains. Ils jouent assez habilement des révélations de Snowden pour protester au nom d'une protection nationale des données contre l'espionnage. Ils sont dans une position assez favorable, dans la mesure où leur discours peut être entendu par des pays comme l'Inde, ou autres pays du Sud. Une géopolitique d'internet est en train de se recomposer, et, comme la géopolitique naturelle, la Chine monte.

Sur la question des données personnelles, la question économique se pose également avec acuité pour les Européens et les Américains, Vers quel équilibre entre protection des données et ouverture tendent les Européens, notamment dans leurs relations avec les Américains ?

Nos données sont une richesse économique qui va créer des emplois ailleurs, qui va être exploitée avec l'uberisation de l'économie. De la puissance économique qui va filer vers les États-Unis, vers des sociétés comme Google, qui travaillent su le Big Data, et pourront gérer l'économie, les flux. La protection des données personnelles est politique mais aussi économique, car un tas d'activités économiques vont naître à partir du croisement des Big data et de la prédiction des comportements. Exemple : Si demain on crée un système de Big data pour nous aider à garer nos voitures et à dépenser moins d'essence à Paris, il serait absurde que cette application crée du profit aux États-Unis. À l'évidence, plus on protège nos données personnelles, plus on retarde la montée en puissance des États-Unis.

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