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François Fillon a aussi développé des thématiques libérales.
François Fillon a aussi développé des thématiques libérales.
©capture écran France 2

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François Fillon au 20h de France 2 : l’habile communication aux inspirations séguénistes pourra-t-elle vraiment résoudre les failles de sa stratégie ?

François Fillon répondait jeudi soir 17 septembre aux questions de David Pujadas sur France 2 à l'occasion de la sortie de son dernier ouvrage "Faire", avec un discours largement teinté de l'influence d'un de ses mentors politiques, Philippe Séguin.

Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité à diriger des recherches en science politique, spécialiste de la vie politique française. Il s’est aussi spécialisé dans l’analyse localisée de la politique. Il dirige une collection aux éditions « Le Bord de l’Eau » intitulée : « Territoires du politique ». Prochain livre à paraître : « Entretiens avec Jacques Valade » (octobre 2021). Officier des Palmes académiques, il est, par ailleurs, membre associé de l’Académie nationale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux.  

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Atlantico : François Fillon a notamment réaffirmé que le discours dont avait besoin les Français était un discours de vérité. En quoi cette posture peut-elle faire penser à son mentor Philippe Séguin ? 

Jean Petaux : Non seulement à Philippe Séguin mais aussi à quelqu’un de moins connu (parce que très tôt disparu) qui a été son véritable "père politique", Joël Le Theule, député de la Sarthe (circonscription de Sablé qu’il ravit à Christian Pineau, figure de la SFIO, en 1958) et plusieurs fois ministre, fervent catholique,"gaulliste social", détesté de Chirac, qui va mourir brutalement le 14 décembre 1980. François Fillon est son jeune assistant parlementaire. En juin 1981, il est élu sur sa circonscription et entre à l’Assemblée nationale dont il va être le benjamin.

Le Theule va profondément influencer Fillon. D’origine très pauvre, Joël Le Theule a fait ses études supérieures d’Histoire à l’Université catholique de l’Ouest ("la Catho") à Angers. Il venait faire les vendanges, pour gagner quelques subsides, dans les vignobles des Coteaux du Layon au sud d’Angers au début des années 50. Elu député à 28 ans, avec l’arrivée du Général De Gaulle en 1958, il incarne déjà ce que Philippe Séguin va représenter plus tard chez François Fillon : l’ascension sociale au mérite et par les études, la sensibilité sociale et une forme d’ascétisme républicain qui emprunte à des courants très diffus. Fillon est à la croisée de ces influences : la règle de Saint-Benoit (passion de Fillon pour les moines bénédictins de la plus prestigieuse des abbayes en France pour le chant grégorien, l’abbaye de Solesmes, sur la circonscription de ses premiers pas politiques, Sablé) ; la République sévère des "Hussards noirs" loués par Charles Péguy (l’écrivain catholique) dans "L’Argent" (1913) et le côté taiseux du paysan sarthois mélangé au Basque silencieux (pour ne pas dire quasi-autiste) qui sont ses deux "cultures" familiales.

Chez Séguin, toutes ces qualités étaient bouleversées par ses origines méditerranéennes, tunisiennes, formidablement outrancières et redoutablement explosives. Cela a donné un personnage politique au caractère indomptable qui n’avait peur de rien et qui, peut-être, ne redoutait que lui-même. François Fillon a-t-il finalement fait le deuil de ces deux mentors disparus jeunes et tragiquement ? Pas certain.

Pour autant, plusieurs éléments de langage faisaient directement référence à une doctrine libérale. "Il faut libérer les énergies", "trop de normes pèsent sur les entreprises, les artisans, les commerçants". Quelle est la part d'habileté dans son discours ?

C’est effectivement un paradoxe. François Fillon développe les thématiques que n’auraient pas renié un Madelin, chantre du libéralisme néo-thatchérien dans les années 80 et dans la première moitié de la décennie 1990. Pourtant Fillon n’a jamais flirté avec les cadres théoriciens de "démocratie libérale". En revanche, dans le duel qui oppose Chirac à Balladur entre 1993 et 1995, alors qu’il est ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche dans le gouvernement Balladur, il choisit de soutenir ce dernier contre "le Grand con" (charmant surnom par lequel Séguin désignait Jacques Chirac) auprès duquel le maire d’Epinal s’est rangé. Est-ce cette proximité avec Balladur réputé plus libéral que Chirac qui va inspirer Fillon ? En tous les cas il est l’un des trois seuls "balladuriens" à être politiquement "amnistié" par le nouveau Président de la République en mai 1995 : avec Bayrou et Barnier, François Fillon est nommé dans le gouvernement Juppé 1. Preuve qu’il n’a pas perdu les bénéfices du parapluie protecteur séguiniste mais aussi qu’il a l’échine suffisamment souple pour revenir en grâce plus vite que d’autres soutiens du "félon" Balladur (Sarkozy pour n’en citer qu’un seul…).

François Fillon est un travailleur acharné,  minutieux et patient. Toujours l’influence des moines de Solesmes : un "moine-copiste" pouvait passer sa vie entière à recopier un seul livre. Je ne crois pas que ces propositions soient affaire de posture. C’est un homme de convictions qui croit réellement aux propositions qu’il formule. Au risque de l’impopularité ou d’une formulation "politiquement incorrecte". Sur la question de savoir si la société française est prête et disponible pour un virage libéral de type "reaganomics" ou "néo-thatchérisme" : tous les sondages et la mesure des valeurs partagées montrent que non. A l’inverse la majorité des Français adhère à un "plus de protection de la part de l’Etat". Protection contre tout ce qui menace, y compris différentes formes de dérégulations sociales et économiques qui peuvent être très angoissantes pour des pans entiers de la "vieille économie" (cf les réactions paniquées d’une partie du corps social face à ce que l’on appelle désormais "l’ubérisation de nos sociétés"). D’où, évidemment, une partie de l’explication de l’audience du FN, en zone rurale par exemple.  Fillon n’est donc pas du tout sur cette ligne-là. S’il devait y avoir de l’habileté dans sa démarche ce serait vraiment une ruse sophistiquée. Tellement sophistiquée d’ailleurs qu’elle reviendrait à se tirer une balle dans le pied…

A la question de David Pujadas sur la pertinence de miser sur un programme pour se faire élire, il a répondu qu'en tout cas, "on ne peut pas redresser le pays sans programme". Cette stratégie vous semble-t-elle cohérente avec ce qu'attendent les Français ? 

Le rapport au programme n’est pas un fait nouveau chez Fillon. Rappelons-nous que c’est lui qui en 2006-2007 a été en charge de la rédaction du programme du RPR et c’est d’ailleurs ce qui lui a permis de faire la différence par rapport à d’autres rivaux pour être nommé à Matignon par Nicolas Sarkozy après mai 2007. On voit bien qu’il développe depuis plusieurs mois maintenant tout un programme en propre. Il est clair que Nicolas Sarkozy ne veut pas entendre parler de programme jusqu’aux Primaires. Tout simplement pour ne pas avoir à se lier les mains, en cas de victoire à ces mêmes primaires, par un programme qu’il n’aurait pas conçu lui et lui seul. Tous ses rivaux dans cette compétition sont sur une thèse diamétralement inverse et parmi ceux-là François Fillon est celui qui est parti le plus tôt dans l’élaboration d’une plateforme programmatique, la déroulant, thème par thème, dans des salles aux trois-quarts vides, depuis des mois, dans une absence quasi-généralisée de reprise médiatique.

Une partie du programme de Fillon tient du Churchill : "Du sang et des larmes" et une autre appartient à Mendès-France : "Il faut dire la vérité aux malades" (pardon : "aux Français"). Là encore, la question se pose réellement de savoir si les Français peuvent supporter cela. François Fillon a répondu à  David Pujadas qui l’interrogeait sur son côté "radical" : "Les réformes qui font la moitié du chemin, qui ne vont pas au bout sont des réformes qui ne servent à rien. Je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent qu’il ne faut pas tenter de faire passer des réformes lourdes sous prétexte que cela va heurter l’opinion ou que ces réformes ne vont pas faire consensus." En l’entendant on a envie de lui rappeler qu’il fut, avec ses cinq ans passés à Matignon, le troisième Premier ministre pour la longévité du mandat, depuis 1958. Recordman : Georges Pompidou, un peu plus de 6 ans, puis, quasiment ex-aeqo : lui-même et Lionel Jospin : 5 ans.  Evidemment ,il fut le seul à être traité de "collaborateur" par le Président qui le nomma chef du gouvernement...

Affublé d’un tel "viatique" et décoré d’une telle médaille on peut concevoir que sa capacité à impulser les réformes et que sa marge de manœuvre furent toutes les deux presque nulles. N’empêche que François Fillon n’a pas choisi la voie la plus directe pour escalader désormais la face nord des primaires de la droite à l’automne 2016. Il dit espérer que des "millions" de Français viennent voter à ces mêmes primaires. Quand Alain Juppé espère 3 millions de votants et Nicolas Sarkozy 500 000 (moins si possible…), François Fillon, le moins bien placé des trois dans les intentions de vote estimées aux ¨Primaires (exercice très difficile en lui-même…), espère "des millions de votants".D’une certaine manière, cette échelle d’attitudes concernant trois des candidats aux primaires de la droite est parfaitement logique, mais elle demeure quand même cousine-germaine de l’auto-persuasion, méthode que connaissent bien les adeptes du fameux pharmacien français Emile Coué de la Chataigneraie…

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