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Eva Joly est sans doute plus norvégienne qu’elle ne le pense.
Eva Joly est sans doute plus norvégienne qu’elle ne le pense.
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Accent aigu

Eva Joly a-t-elle vraiment des raisons de se plaindre de l'accueil qui lui est fait en France ?

Pour Manuela Ramin-Osmundsen, la Française qui avait fait le chemin inverse d'Eva Joly en devenant ministre en Norvège, le parcours et la chute furent dures, racisme inclus... Même moqueuse avec les accents, la France est-elle si mauvaise fille ?

Marc Auchet

Marc Auchet

Marc Auchet est professeur émérite au Département d'Études nordiques de l'université Paris-Sorbonne (Paris IV).

Il a dirigé plusieurs ouvrages collectifs, parmi lesquels (Re)lire Andersen - Modernité de l'oeuvre, aux éditions Klincksieck (2007).

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Eva Joly est sans doute plus norvégienne qu’elle ne le pense. Le clip vidéo qu’elle a utilisé pour répondre aux critiques de Patrick Besson le prouve. Celle qui a changé son prénom d’origine (Gro) en Eva sait pourtant parfaitement que les Français sont – malheureusement – réticents par rapport aux langues étrangères et aux accents « exotiques ». Les accents régionaux ne sont pas non plus très bien perçus. Il fut un temps où les Méridionaux qui « montaient » à Paris s’empressaient de perdre leur accent d’origine, et je crains que cette tendance n’ait pas complètement disparu.

Il en va tout à fait différemment en Norvège. Il faut savoir que ce pays a deux langues officielles – norvégiennes l’une et l’autre ! – et une multitude de parlers régionaux très vivants. Un habitant de Bergen, deuxième ville de Norvège, située sur la côte Ouest, est très fier de son accent nettement différent de celui de la Norvège de l’Est, et il ne se donnera pas la peine de « normaliser » son langage lors d’interviews ou d’interventions dans les médias oraux. C’est aux auditeurs et aux téléspectateurs de faire l’effort nécessaire pour comprendre ce qu’il dit.

Ce qui est vrai en Norvège ne l’est pas nécessairement en France. Je me souviens vaguement de l’accent rocailleux de Vincent Auriol, président de la République de 1947 à 1954, originaire de la Haute-Garonne, mais tous ceux qui lui ont succédé, pourtant souvent fortement ancrés dans un terroir, ont parlé le français avec un accent neutre dans lequel on avait du mal à identifier leurs origines. En choisissant une candidate à la magistrature suprême à l’accent étranger aussi prononcé, le parti EELV se heurte à une tradition très forte. On peut le déplorer, mais c’est ainsi.

En tout état de cause, les combats d’Eva Joly méritent d’être respectés. Elle est Française et nous fait l’honneur d’apprécier notre langue et notre culture, mais ses racines norvégiennes l’entraînent sans doute parfois à des erreurs de jugement surprenants, comme lorsqu’elle a proposé de remplacer notre défilé militaire du 14 juillet par un défilé « citoyen » auxquels participeraient les enfants des écoles, etc. Il y a fort à parier qu’elle pensait alors plus ou moins consciemment à la façon dont les Norvégiens célèbrent leur fête nationale, le 17 mai. En Norvège, cette journée n’a strictement rien de martial. Elle donne lieu à d’interminables cortèges accompagnés par de petites fanfares, dans une atmosphère débonnaire, et c’est effectivement une journée où les enfants sont mis à l’honneur dans tout le pays.

Qu’en est-il des discriminations ethniques dont se plaint la candidate du parti écologiste ? La comparaison est, là aussi, éclairante. Dans l’histoire norvégienne récente, il n’y a pas d’exemple d’un homme ou d’une femme politique qui, bien que d’origine étrangère, ait brigué les plus hautes fonctions. A défaut de cela, le cas de Manuela Ramin-Osmundsen, ministre dans un gouvernement de centre-gauche d’octobre 2007 à février 2008, nous servira de référence. Mariée à un Norvégien, cette Française d’origine martiniquaise vit en Norvège depuis 1991. Mis à part une immigrée danoise, qui fut ministre de 1981 à 1986, c’était la première fois qu’une personne d’origine étrangère, de couleur de surcroît, devenait ministre en Norvège.

Le premier ministre de l’époque, qui était déjà Jens Stoltenberg, l’avait justement choisie pour sa valeur symbolique. Il estimait que le temps était venu de nommer ministre une femme issue de l’immigration. Membre du parti social-démocrate, elle obtint la nationalité norvégienne au terme d’une procédure accélérée, à peine deux semaines avant sa nomination en tant que ministre de l’Enfance et de la Parité. Elle s’était déjà attiré de véhémentes critiques en 2006 lorsqu’elle dirigeait l’Office national de l’immigration (UDI), et qu’on l’avait accusée de ne pas avoir respecté les instructions officielles dans une affaire de permis de séjour accordés à des Kurdes irakiens. Mais sa nomination rencontra une forte opposition, en particulier de la part du parti populiste de droite, le parti du Progrès, partisan d’une politique d’immigration très restrictive.

Peu après ses débuts comme ministre, elle commit une maladresse dans une procédure de recrutement, qui déclencha une campagne médiatique d’une rare violence. Peu habituée au contact avec les médias, elle fut broyée par toute cette affaire. Elle cacha d’abord une partie de la vérité, mais fut ensuite obligée de reconnaître qu’elle avait joué un rôle – mineur – dans la nomination d’une candidate à un poste de médiateur, et finit par démissionner. De nombreux commentateurs lui reprochèrent son manque d’honnêteté et de professionnalisme, mais son passage au gouvernement cristallisa aussi des réactions nettement racistes.

Le parti du Progrès – deuxième formation politique au parlement norvégien – dispose aujourd’hui de 41 sièges sur 169, et il représente un fort courant d’opinion. Le « politiquement correct » continue à plaider pour une société multiculturelle, mais nombreux sont ceux qui s’inquiètent de la forte proportion d’immigrés (12, 2 % dans tout le pays et 28 % à Oslo), et des problèmes pratiques qui en découlent. La folie meurtrière d’Anders Behring Breivik était justement inspirée par la haine de l’étranger. Tout n’est donc pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais l’actuel gouvernement de centre-gauche, avec son Premier ministre social-démocrate, tient un discours qui vise à favoriser l’intégration. Les médias du monde entier ont fait écho au formidable élan de solidarité qui a animé les Norvégiens de souche et les immigrés, lors de l’attentat du mois de juillet.

Eva Joly connaît tout cela parfaitement. Et pour cause. En bonne Norvégienne, elle aime se ressourcer de temps à autre dans la nature grandiose et sauvage de son beau pays. On la comprend. En matière de xénophobie et de préjugés ethniques, il n’est toutefois pas sûr qu’elle soit beaucoup plus à l’aise au pays des fjords que chez nous.

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