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Deux pas en avant, un pas en arrière

Etat islamique, les vases communicants ? Recul à Tikrit mais progrès vers Damas

Face à un ennemi supérieur en nombre et en armes, les combattants préfèrent pratiquer la tactique de l'évitement. Une approche qui leur permet de gagner du terrain en Syrie quand ils en perdent en Irak, et inversement.

Atlantico : A peine repoussé de Tikrit par les forces irakiennes, l'Etat islamique s'est emparé de Yarmouk, à quelques kilomètres seulement du centre de la capitale syrienne, Damas. Daesh est-il insaisissable ?

Alain Rodier : La stratégie de Daech est celle de la guerre non conventionnelle du faible au fort. Elle consiste à ne rechercher l'affrontement direct que lorsque tous les éléments sont réunis pour s'assurer une victoire rapide et peu coûteuse en hommes et matériels. C'est pour cette raison que les forces de Daech ne se sont pas entêtées à Kobané et à Tikrit car le rapport de force ne leur était plus favorable. La tactique consiste alors à s'évaporer dans la nature sans permettre à l'adversaire de lui infliger des pertes substantielles. Cela peut se comparer à du sable qui file entre les doigts.

En ce qui concerne la stratégie de Daech, il organise les terrains conquis en « provinces » qui sont gérées par des « gouverneurs » dont la mission est de faire vivre les populations locales. Ils veillent à l’approvisionnement des marchés, à assurer l’ordre en particulier grâce à des tribunaux et une police islamiques, à apporter une aide sociale et médicale et à ouvrir des écoles. Partout, c’est une version extrême de la charia qui est mise en vigueur. Les forces combattantes sont articulées autour de « brigades » généralement homogènes (combattants caucasiens, francophones, issus des pays du Proche-Orient, d’Extrême-Orient, etc.). L’accent est mis sur une grande mobilité qui permet de faire basculer rapidement des unités d’un front à l’autre en fonction des décisions du commandement militaire. C’est ainsi que l’on a vu la brigade d’Abou Omar al-Chichani (le « Tchétchène », en réalité un Géorgien) passer de Kobané à la province d’al-Anbar (Ouest irakien) avant de revenir en Syrie pour reprendre le combat contre les Kurdes du nord-est. Afin d’échapper aux frappes aériennes lancées par la coalition, les unités se mêlent étroitement à la population.

Peut-on craindre une prise de Damas ?

Non. Damas est un trop gros morceau que les autorités syriennes ont décidé de défendre à tout prix. Cela a même provoqué des frictions au sein de l’état-major puisque les moyens consacrés à la défense de Damas manquent cruellement ailleurs, particulièrement dans le Sud du pays. Les unités reçoivent le soutien direct du Hezbollah libanais et vraisemblablement des pasdaran iraniens. Elles maintiennent une supériorité numérique mais surtout en appuis feu, particulièrement en artillerie. Par contre, la capitale syrienne n’est pas à l’abri d’actions terroristes d’envergure même si toutes les mesures défensives possibles sont mises en œuvre. La bataille du camp de réfugiés palestinien de Yarmouk situé à sept kilomètres du centre ville est certes préoccupante pour le régime mais il y a plus d’un an que cette zone est quasi encerclée par les forces loyalistes (pas parfaitement puisque les salafistes-jihadistes ont réussi à y pénétrer).

L'EI est aussi à l'attaque dans le Sinaï et dans de nombreux autres lieux stratégiques syriens. Comment contrer ces attaques fluides et sporadiques ? Sont-elles si imprévisibles ?

Le Sinaï est le terrain de jihad extérieur privilégié par Daech depuis que le Ansar Baït al-Maqdiss (aussi connu sous le nom d’Ansar Jérusalem) lui a fait officiellement allégeance le 10 novembre 2014. Ce mouvement rebaptisé la « Vilayat Sinaï » mène des opérations de guérilla meurtrières depuis 2011, la dernière en date ayant eu lieu le 2 avril à l’est d’el-Arich. Elle s’est soldée par la mort de 32 personne dont au moins 15 militaires égyptiens.

Globalement, les autorités des pays engagés dans cette guerre sont confrontées à la problématique des conflits asymétriques. L’adversaire a l’avantage de l’initiative attaquant là et quand il a l’avantage et se dissolvant ensuite dans la nature pour échapper à la riposte de l’armée et des forces de police. Les cibles potentielles sont tellement nombreuses qu’il est totalement impossible de les protéger correctement dans leur ensemble. De plus, le « faible » utilise de nombreux moyens non conventionnels dont le premier est le kamikaze dont l’action est difficilement parable. Stopper un individu qui a décidé de mourir relève de la gageure et met directement en péril ceux qui lui barrent la route. L’avantage est invariablement du côté de l’assaillant. La seule solution réside dans l’acquisition de renseignements. Il convient d’infiltrer les groupes rebelles pour renseigner les autorités de l’intérieur. C’est extrêmement difficile à réaliser car les jihadistes sont animés d’une paranoïa exacerbée et tout suspect d’espionnage est éliminé. Toutefois, ce n’est pas impossible. Les services secrets algériens ont bien réussi à infiltrer le GIA (Groupe Islamique Armé). Cela a été le début de la fin pour les mouvements islamistes radicaux sur le territoire algérien même s’il reste quelques attaques sporadiques en Kabylie ou des actions plus importantes (prise d’otages d’In Amenas en 2013) venant de l’étranger où les salafistes-jihadistes algériens ont été obligés de migrer.

Outre Daesh, Al-Qaida "canal historique" multiplie aussi les attaques. Peut-on craindre une offensive généralisée des djihadistes ?

Il est vrai qu’Al-Qaida "canal historique" n’occupe pas le devant de la scène médiatique. Cela est dû à deux facteurs.

Primo : Daech a une politique de communication (propagande) très évoluée qui est au cœur même de sa stratégie. Ses objectifs sont de terroriser ses ennemis, les populations et de recruter de nouveaux adeptes qui sont attirés par le côté offensif et provocateur de l’Etat Islamique.

Secundo : Le conseil consultatif (la Choura, l’organe de commandement) d’Al-Qaida présidée par le Docteur Al-Zawahiri privilégie aujourd’hui l’action discrète sur le terrain mais en profondeur. C’est ainsi que via le Front al-Nosra et d’autres groupes islamiques radicaux qu’il a pénétrés, Al-Qaida a repris pied dans le Nord-Ouest de la Syrie et, en particulier, a conquis le 28 mars le ville d’Idlib. Au Sud du pays, jouant sur des alliances avec l’Armée syrienne libre (ASL) qui y est encore représentée, al-Nosra s’est emparé début avril de l’important poste frontalier de Nasib, coupant de fait la route Damas – Amman. Cette relative discrétion médiatique permet de bénéficier de soutiens étrangers dont celui de la Turquie qui assure, la main sur le cœur, n’aider que les mouvements rebelles « modérés ». Enfin, la bataille qui fait rage depuis début avril dans le camp de réfugiés palestiniens de Yarmouk dans la banlieue de Damas engage à la fois des hommes d’al-Nosra et de Daech. Cette coopération sur le terrain est très préoccupante d’autant que ce n’est pas la première fois que le cas est signalé.

Al-Qaida est à la manœuvre au Yémen via sa branche Al-Qaida dans la Péninsule Arabique (AQPA). Il profite de la déstabilisation totale du pays provoquée par l’offensive des tribus al-Houthi pour consolider ses positions, par exemple en se saisissant au début avril à la ville côtière d’al-Mukalla, la capitale de la province d’Hadramout (en libérant au passage 300 de ses membres incarcérés dans la prison centrale de la ville). Là également, AQPA se pose en seule force cohérente capable de s’opposer à la progression des troupes al-Houthi (et d’unités rebelles de l’armée). Paradoxalement, AQPA profite indirectement des frappes des appareils de la coalition d’Etats arabes dont Zawahiri rêve de faire tomber les gouvernants !

Si Daech fait beaucoup parler de lui au Sahel, au Maghreb, particulièrement en Libye, en fait l’implantation d’Al-Qaida « canal historique » dans ces régions y est beaucoup plus ancienne et importante.

Quant à Boko Haram qui a officiellement fait allégeance à l’EI en mars 2015, on peut penser qu’elle est uniquement de circonstance. En effet, Aboubakar Shekau, son « calife », a toujours mangé à tous les râteliers, Al-Qaida, les talibans et maintenant Daech.

Par contre, il faut se rappeler que les Shebabs somaliens qui viennent de massacrer le 2 avril 148 personnes (en majorité des chrétiens choisis délibérément) dans l’Université de Garissa au Kenya dépendent toujours d’Al-Qaida « canal historique ».

Qu'ont à craindre les pays occidentaux ? Pourquoi ne s'en inquiètent-ils pas plus ?

Au moment où les grands organes de presse français repassent en boucle l’abominable catastrophe aérienne survenue dans les Alpes de Haute Provence (certes dans des circonstances très particulières) ou les attributions de postes entre notables de province (le regretté Claude Chabrol spécialiste de la chose aurait pu en faire un film), le cancer salafiste-jihadiste s’étend de par le monde. Personne ne peut vraiment dire quelles vont être les prochaines cibles (1) et surtout, le monde occidental semble bien démuni pour soigner efficacement cette maladie insidieuse mais souvent mortelle. En fait, en dehors des effets de manches parlant de mouvements « terroristes » (ce qui ne veut strictement rien dire puisque le terrorisme est un moyen de combat et pas une cause de lutte (2)), la politique adoptée vise avant tout à rassurer les électeurs (3). A l’occasion de ces célébrations pascales, le pape François s’élève d’ailleurs contre « le silence complice » et « l’indifférence » devant la « furie jihadiste » qui frappe les chrétiens de par le monde. Les autorités politiques font comme si elles n’avaient vraiment pas entendu.

1. qui touchent très majoritairement des musulmans chiites et les sunnites qui n’ont pas la même vision absolutiste de la religion que les salafistes-jihadistes. Ce sont alors des « apostats » qui ne méritent même pas de vivre. Viennent ensuite les « juifs et les croisés ».

2. Si, par miracle, le salafisme-jihadiste disparaissait demain, d’autres causes (anarchistes, écologistes violents, révolutionnaires de toutes tendances, etc.) prendraient la relève en utilisant à leur tour ce moyen si efficace pour impressionner les dirigeants.

3. Ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi car il convient de développer l’esprit de résilience au sein des populations.

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