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Eric Zemmour lors d'une séance photo à Paris, le 22 avril 2021.
Eric Zemmour lors d'une séance photo à Paris, le 22 avril 2021.
©JOEL SAGET / AFP

Paris - Moscou

Zemmour et la Russie

En politique étrangère, Eric Zemmour professe une ancienne inclination pro-russe. Eric Zemmour considère que la France doit se rapprocher de Moscou, dans une logique gaulliste pour une Europe unifiée « de l’Atlantique à l’Oural ».

Guillaume Lagane

Guillaume Lagane

Guillaume Lagane est spécialiste des questions de défense.

Il est également maître de conférences à Science-Po Paris. 

Il est l'auteur de Questions internationales en fiches (Ellipses, 2021 (quatrième édition)) et de Premiers pas en géopolitique (Ellipses, 2012). il est également l'auteur de Théories des relations internationales (Ellipses, février 2016). Il participe au blog Eurasia Prospective.

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Sensation politique du moment (pas encore candidat, il est déjà crédité de 10% à 13% des voix), Eric Zemmour charme ses auditoires par sa faconde et son érudition historique, qui tranche avec la médiocrité générale du débat politique français. En politique étrangère, outre une vive hostilité à l’islamisme politique, il professe une ancienne inclination pro-russe.

Ses vues, qui pour le coup n’ont rien de très original dans une France de droite fascinée par le poutinisme (en 2018, 27% des Français avaient une bonne opinion du chef d’Etat russe, mais 35% des sympathisants Républicains et 50% des proches du Rassemblement national), reposent sur une conception bien connue de l’histoire récente. La Russie, sortie vaincue et affaiblie de la guerre froide, aurait été humiliée par les Occidentaux. Elle est environnée de menaces dont l’OTAN est la principale. Loin d’être l’agresseur, elle est la victime d’un complot que les Anglo-Saxons ont ourdi et qui visent à empêcher l’union du continent européen.

Nourri d’histoire et de géographie, Eric Zemmour considère que la France doit se rapprocher de Moscou, dans une logique gaulliste cherchant une Europe unifiée « de l’Atlantique à l’Oural ». Sans illusion sur Poutine, un « patriote » russe qui n’est pas, selon son mot amusant, un « premier ministre suédois » mais un partisan de la Realpolitik tout doit sorti des conceptions courantes du XIX° siècle, Zemmour semble songer à un axe franco-russe qui modifierait la géopolitique mondiale en réduisant le poids des Etats-Unis. Il critique l’expansion de l’OTAN, la politique de l’Union européenne, et notamment les sanctions européennes édictées en 2014 pour répondre à l’annexion de la Crimée.

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Dans le cas encore hypothétique où cette politique serait mise en œuvre par un président Zemmour, elle ne manquerait pas de se heurter à de nombreuses difficultés. La levée des sanctions, qui devrait être décidée par le Conseil européen à l’unanimité, n’aurait rien d’évident. La France rejoindrait le groupe encore minoritaire des Etats de l’UE qui y sont hostiles, comme l’Italie, la Hongrie, la Slovaquie, Chypre ou la Grèce. En ne les respectant pas à titre national, Paris ferait plaisir à ses agriculteurs (la France est le 5° partenaire commercial de la Russie) mais ouvrirait un nouveau conflit avec Bruxelles et ses partenaires européens.

D’autres mesures d’apaisement vis-à-vis de la Russie, par exemple le retrait du contingent français déployé dans les pays baltes au titre des mesures dites de réassurance de l’OTAN (la « présence avancée renforcée » créée après 2014), auraient un grand impact pour Moscou. Mais elles heurteraient évidemment beaucoup les Etats orientaux, anciens satellites soviétiques (Roumaine, Tchéquie) ou ex-républiques de l’URSS (Baltes), qui y verraient confirmer les soupçons de complaisance envers la Russie qu’ils ne cessent de nourrir chaque fois qu’est évoquée l’actuelle politique de dialogue franco-russe. La Pologne du PIS, alliée pourtant naturelle d’un président Zemmour sur les sujets sociétaux, en ferait un casus belli

Des gestes diplomatiques audacieux pourraient être envisagés, comme par exemple la reconnaissance de l’annexion de la Crimée par la France, de manière unilatérale. Outre qu’elle romprait le consensus européen (et nous brouillerait pour jamais avec l’Ukraine), une telle décision contreviendrait au droit international que la France défend, et notamment au respect de la souveraineté des Etats et à la non-ingérence dans leurs affaires intérieures. Elle isolerait Paris dans le camp occidental mais également à l’Assemblée générale des Nations unies qui a condamné à plusieurs reprises cette modification par la force des frontières internationales (par exemple en décembre 2020 dans une résolution adoptée par 63 pays, 17 ayant voté contre, 63 s’étant abstenus). Nombre des proches alliés de la Russie (de la Biélorussie à la Chine) n’ont d’ailleurs pas reconnu cette annexion.

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En désespoir de cause, on pourrait envisager des concessions aux Russes sur d’autres théâtres que l’Europe. En Syrie, Paris pourrait renouer avec Bachar el Assad. Une position nouvelle qui romprait avec une « diplomatie des valeurs » qui, bon an mal an, ancrait depuis 2011 Paris dans le camp occidental. Dans le dossier iranien, la France pourrait quitter ce même camp et appuyer la Russie, partenaire traditionnel de Téhéran, faisant fi de la non-prolifération. En Afrique noire, nous pourrions nous réjouir de la présence russe en République centrafricaine, voire inviter les mercenaires de Wagner à nous succéder au Mali. Mais, sans même évoquer la perte d’influence de telles décisions, nous perdrions ce faisant le soutien des Européens et celui, crucial, des Américains.

Au fond, semblable au rapprochement entre la France et l’Autriche opéré par le cardinal de Bernis en 1756, cette nouvelle alliance franco-russe serait une véritable « révolution diplomatique ». Elle se traduirait par la remise en question de la plupart des positions de politique étrangère adoptées par la France depuis plusieurs décennies. Elle nous isolerait de beaucoup de nos partenaires européens, rendrait probablement difficile notre maintien dans l’OTAN (quel en serait le sens ?), et dégraderait notre alliance, déjà entamée par l’affaire Aukus, avec les Etats-Unis. Elle pousserait paradoxalement les Etats atlantistes, le Royaume-Uni mais sans doute aussi l’Allemagne, à rechercher plus encore la protection de Washington.

S’il semble difficile à mettre en pratique, le tropisme pro-russe d’Eric Zemmour fait en revanche écho à l’évolution générale des relations internationales en ce début de décennie 2020. La politique américaine semble désormais toute entière tournée vers l’affrontement avec la Chine. Dès lors, la Russie devient une pièce de cette vaste partie d’échecs, une puissance dont la coopération peut être recherchée par Washington. Plusieurs décisions récentes de l’administration américaine (l’acceptation d’un prolongement du traité New Start, la levée des sanctions contre Northstream 2, de possibles discussions sur l’utilisation de bases russes en Asie centrale pour des frappes anti-terroristes en Afghanistan) montrent une volonté de dialogue avec Moscou.   

Mais la politique américaine ne peut pas être le miroir des décisions françaises, notre pays ne jouant plus dans la même catégorie de puissances. La question du moment est donc moins celle d’une alliance franco-russe, que le géant moscovite trouvera toujours moins attractive qu’une discussion avec les Etats-Unis, que celle de la place de la France dans la vaste tectonique des plaques du nouvel affrontement sino-américain. Rappelons-nous du mot de Chou En Lai au sujet de la Chine dans la guerre froide russo-américaine : « que les éléphants se battent ou fassent l’amour, c’est toujours l’herbe qui est écrasée ». Est-ce le moment de quitter l’éléphant pour marcher sur l’herbe ?

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