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Les indices d'activité Markit montrent l'aggravation du cas français et le début d'un recul allemand.
Les indices d'activité Markit montrent l'aggravation du cas français et le début d'un recul allemand.
©Reuters

Et maintenant ?

Entre la France qui n’a pas fait de réforme et l’Allemagne qui les a faites, quelles leçons tirer du décrochage économique franco-allemand simultané ?

Problème de compétitivité pour les uns, déficience de la demande intérieure pour les autres... 6 ans après la crise, les mesures adoptées commencent à montrer leurs limites.

Atlantico : Les indices d'activité Markit montrent l'aggravation du cas français et le début d'un recul allemand, alors que le reste de l'Europe voit sa situation continuer de s'améliorer. Comment l'expliquer ?

Nicolas Goetzmann : Tout d’abord, il n’est pas inutile de rappeler la fiabilité des indices PMI publiés par Markit, leur corrélation avec les taux de croissance effectifs est forte. Ce qui indique que la France est à nouveau aux portes de la récession, que la zone euro prise dans son ensemble avance légèrement, et que la position favorable de l’Allemagne est en train de se tasser.

Cette situation est la conséquence logique de la politique économique menée en Europe. Les niveaux de chômage dans les pays périphériques ont atteint de tels seuils que dorénavant, les salariés acceptent des salaires plus bas ; le point de rupture a été touché. Une fois cette résistance passée, la compétition interne sur les coûts peut commencer. C’est ainsi que des parts de marché passent d’une zone à l’autre et c’est ce que paye la France aujourd’hui car pour le moment, elle ne suit pas le même rythme. Pour être clair, le taux de chômage en France n’est pas encore suffisamment élevé pour que les salariés baissent la tête et acceptent de nouvelles conditions. C’est le résultat de l’Europe actuelle, une compétition dans la casse sociale. Dans une telle logique, et pour permettre à la France de retrouver de la compétitivité, il suffirait peut être d’atteindre un taux de chômage de 15% pour que les salaires commencent à coincer. C’est l’insupportable cynisme des politiques d’austérité.

L’Allemagne subit quant à elle la compétition des pays du sud, mais elle est également touchée par le ralentissement économique chinois. C’est ce qui arrive lorsque l’on met tous ses œufs dans le panier de l’exportation, on se retrouve dépendant du bon vouloir des marchés extérieurs.

Un mot pour finir sur l’idée que les pays de la périphérie vont mieux. Les anticipations de croissance permettent de penser que l’Espagne atteindra, peut-être, un taux de de chômage de 20% en 2017. L’amélioration est simplement lamentable. Dans un monde normal, après une telle récession, l’économie devrait repartir en trombe, et pas sur ce rythme de sénateur fatigué. Entre temps, c’est une génération qui aura été sacrifiée.

Philippe Waechter : La dynamique de l’ensemble de la zone Euro s’est dégradée au mois de juin. Cela était déjà perceptible en mai dans le secteur manufacturier. Ce n’est probablement pas que le cas de la France et de l’Allemagne. Nous n’avons pas les données pour l’Italie ou pour l’Espagne mais, au regard des indices de la zone Euro, il est probable qu’ils n’ont pas été franchement orientés à la hausse .

La raison principale est l’absence d’une reprise franche de la demande interne. Si l’on compare avec les Etats-Unis c’est le profil très différent entre les deux pays ou zone de cet indicateur qui explique les différences de rythme de croissance. Mais, il faut le préciser, la crise des Etats-Unis était nettement moins complexe que celle de la zone Euro. Aux USA il s’agit d’une crise d’excès d’endettement privé dont la résorption prend entre 6 et 10 ans. On est dedans. En zone Euro, des pays ont eu cette situation mais il y a eu aussi un problème institutionnel de gouvernance et encore une incapacité à résorber les crises de façon autonome. La zone Euro apprend vite mais les chocs subis ont été brutaux et profonds. En d’autres termes elle est en train de passer d’un comportement non coopératif mais avec une monnaie commune à un comportement qui devra être plus coordonné, plus coopératif avec une monnaie commune et d’autres nouvelles institutions qui sont venues se greffer dessus. La zone Euro connait une mue absolument spectaculaire et cela pénalise sa croissance. En outre ces mutations profondes n’ont pas empêché les erreurs de politique économique comme la volonté de réduire trop rapidement les déficits publics ou la double remontée des taux d’intérêt en 2011 qui montrait une mauvaise appréhension et compréhension des phénomènes à l’oeuvre au sein de la zone.

Que faut-il en déduire quant à l'efficacité des mesures prises dans ces pays ? Qu'ont-elles eu comme effets concrets ?

Nicolas Goetzmann : La logique de compétitivité a pour objectif de baisser les coûts de production avec une variable simple : les salaires. Etant donné que tous les états sont dans une situation budgétaire délicate, il est presque impossible pour eux de baisser les charges sans se retrouver en dehors des limites budgétaires européennes. Le seul moyen est donc de comprimer directement les salaires. Pour se faire, il n’existe qu’un moyen : le chômage doit monter suffisamment haut pour faire craquer les salariés. Ce qui est en soit assez difficile à obtenir parce que les salaires sont réputés rigides. Il faut donc y aller à la hache : plus de 25% de chômage en Grèce et en Espagne, 15% au Portugal, 12.6% en Italie etc.. Il s’agit d’une logique parfaitement cynique, qui conduit à presser les salariés jusqu’au point de rupture, afin de briser cette « rigidité » des salaires. Pour y arriver, il suffit de ne permettre qu’un faible taux de croissance pour que chacun se batte avec son voisin pour gratter ce qui peut l’être.

Dans le même temps, cette logique ne permet aucunement d’épurer la situation budgétaire des états qui sont toujours plus endettés année après année. Sans croissance, un tel ajustement revient à remettre une pièce de la machine de la récession.

Philippe Waechter : Les économies doivent changer de modèle de croissance. L’Allemagne doit doper sa demande interne pour qu’elle contribue davantage à la croissance de la zone, l’Italie et la France doivent retrouver un modèle plus compétitif mais pas simplement en se concentrant sur les prix, et l’Espagne doit reconstruire une économie qui était basée sur la construction. Cette dernière se stabilise mais son revenu par tête est encore bien loin de celui de 2007. En outre pour de nombreux pays ayant connu une envolée des prix immobiliers et de l’endettement des ménages, on constate que la réduction de la dette privée n’a pas eu lieu et pénalise toujours les consommateurs. C’est le cas de l’Espagne, du Portugal, de l’Irlande mais aussi des Pays-Bas. Pour prendre une mesure de ce phénomène, les engagements financiers des ménages de la zone Euro, en % du PIB, ont augmenté pendant la crise. La dette de ces ménages avait contribué à la rupture de 2007/2008. Elle n’est pas résorbée et pénalise donc encore les ménages, notamment ceux ayant des bas revenus.

Il faut faire le diagnostic et s’armer de patience car la réduction de la dette privée prendra du temps. Il faut faire le bon diagnostic sur les réformes structurelles, elles ne sont pas nécessairement toutes les mêmes dans tous les pays. Mais il faut se hâter malgré tout et c’est sur ce point que l’on prend du retard.

Dans le cas français, la problématique de la politique économique est que la demande privée (consommation des ménages + investissement des ménages et des entreprises) ne contribue pas dans la durée à la croissance. En revanche les dépenses publiques contribuent positivement. Il faut donc revigorer la première sans trop réduire les dépenses publiques sous peine de plomber durablement la croissance. Réduire brutalement les dépenses comme certains le prônent, c’est prendre le risque de réduire très vite la demande adressée aux entreprises. Ce serait prendre un risque de récession (cf l’Espagne et l’Italie en 2012). Mais l’on voit bien aussi que dans ce cadre on tombe vite dans l’absence d’empressement pour mettre en oeuvre des réformes car il y a aussi une problématique de modèle social à respecter et à maintenir. C’est aussi pour cela que c’est compliqué. Il n’y a pas une recette unique à appliquer à chacun de façon uniforme.


Qu'est-ce que ces résultats révèlent quant à la trajectoire de croissance choisie par l'Europe ? La croissance des uns ne se fait-elle qu'au détriment de celle des autres ?

Nicolas Goetzmann : La zone euro évolue depuis 2008 avec un taux de croissance qui ne permet pas à l’ensemble de progresser. Il suffit de rappeler que la croissance totale entre 2008 et 2014 est encore négative à -2.6%...6 ans après 2008. Le gâteau n’est pas suffisant pour tous. Et cette situation n’est pas du tout une conséquence de la crise, c’est un choix politique. L’Europe a fait le choix de jouer à ce jeu de la compétitivité afin de se retrouver en position de force sur les marchés à l’export hors zone euro. Pour y parvenir, quoi de plus drôle que de regarder les membres de la zone se battre pour les miettes de croissance qui sont distillées par la BCE. Si cela n’était pas un choix, cela serait de l’incompétence. Parce que ne pas comprendre ce qui se passe au bout de 6 ans revient à observer le spectacle d’un enfant de 2 ans qui essaye de glisser une étoile dans une forme triangulaire. Et 6 ans c’est long.

Le gâteau n’est pas suffisant pour tous, la croissance des uns se fait au détriment des autres, et c’est ce que certains dirigeants européens osent appeler le progrès. Wolfgang Schäuble, ministre des finances d’Angela Merkel, s’est alarmé la semaine dernière du soutien apporté par la BCE, parce que cela pourrait provoquer une hausse des prix de l’immobilier en Allemagne. C’est ce qu’on appelle une Europe de la solidarité. Le grotesque devient sinistre.

Philippe Waechter : Non, car il y a peu ou pas de croissance en zone Euro. Que la dynamique soit plus concurrentielle n’est pas forcément une mauvaise chose. Mais c’est aussi cela la dynamique de l’activité il faut être capable de réagir à un environnement adverse. Chacun doit trouver les réponses qui lui sont propres. Celui qui tarde perd effectivement du terrain.

La France a besoin de réformes structurelles. Celles prévues par le gouvernement rompent-elles avec la logique européenne ou vont-elles contribuer à leur tour perpétuer la guerre économique européenne en tirant le système - et les coûts - vers le bas ?

Nicolas Goetzmann : La France a besoin de réformes structurelles, c’est une évidence, mais la question ne se pose plus en ces termes aujourd’hui. Est-ce que la France est prête à jouer à ce petit jeu de la course vers le bas ou souhaite-t-elle rompre cette logique économique menée à l’échelle européenne ? Quand le jeu est à ce point absurde, il n’est pas idiot de dire que l’on ne joue plus. On change les règles du jeu. C’est la différence entre un chef d’Etat et un administrateur judiciaire.

Malgré un énorme fardeau de contraintes, l’économie française était parvenue à un taux de chômage de 7% en 2008, un plus bas de près de 30 ans. Elle peut faire mieux en se réformant, mais elle ne pourra se réformer efficacement qu’à partir du moment où elle aura suffisamment de croissance pour le faire. Sans cela, c’est la défaite assurée, la stagnation à long terme sur l’exemple du Japon. 20 ans de disette économique, avec une société qui va se disloquer année après année. Un vrai beau programme qui fait rêver.

C’est pourtant la logique du pacte de responsabilité, qui de l’aveu même de Bercy, ne permettra pas de créer des emplois d’ici à 2017, mais contribuera à en détruire 60 00. 

Philippe Waechter : La logique de la reprise passera par l’investissement afin de permettre à l’économie de la zone Euro mais aussi à la France, à l’Italie, à l’Espagne et à d’autres de faire des gains de productivité. Ils sont aujourd’hui très faibles, probablement parce que l’investissement a été réduit ces dernières années même avant la crise. C’est ce qui doit permettre de redonner la capacité de dégager macroéconomiquement des marges, du surplus et une capacité à partager plus de revenus et à créer des emplois en nombre plus important. La question de l’offre de ce point de vue n’est pas une mauvaise idée mais il faudrait probablement davantage d’investissements publics pour amorcer la pompe. Ce qui est remarquable dans cette période de crise reste la vitesse à laquelle les investissements publics se sont réduits. Or c’est une source et cela a été dans le passé une source d’impulsion majeure. Au regard de ce qui était dit plus haut, passer par la consommation n’est probablement pas le bon moyen car dans de nombreux pays les ménages son endettés. Créer des incitations pour consommer davantage aurait un caractère artificiel et de court terme qui ne résoudrait pas grand chose.

La difficulté pour la France est que la politique manque de lisibilité. Le pacte de responsabilité était une très bonne approche mais toutes les excroissances mises en oeuvre depuis en obscurcissent la lisibilité et la réactivité. L’incertitude qui en résulte ne permet pas d’allonger l’horizon des acteurs de l’économie et n’incite pas à prendre davantage de risques. De fait, la situation ne s’améliore pas.


Quelles réformes, quelle nouvelle logique permettraient d'assurer davantage de croissance pour tous ? 

Nicolas Goetzmann : Il suffit de modifier le mandat de la Banque centrale européenne et de mener ensuite des politiques de l’offre. La relance monétaire soutien fortement la croissance, et les Etats peuvent alors se réformer avec bien plus d’aisance, baisser leurs dépenses, baisser les charges, baisser les impôts, réformer le droit du travail etc... Mais pour cela, il faut de la croissance et ça c’est le rôle d’une autorité monétaire digne de ce nom. Les capacités de productions européennes sont si faiblement utilisées aujourd’hui qu’il y aurait de la place pour des forts taux de croissance sans aucun risque de dérapage inflationniste. Les conditions sont réunies pour un véritable boom en Europe. Pour cela, il est impératif de mettre la BCE face à ses responsabilités et de modifier la doctrine monétaire européenne. Un mandat de croissance pour la BCE et après on pourra s’en donner à cœur joie avec les politiques de l’offre ; baisse des impôts, contrat de travail unique, réforme des retraites….autant de réformes qui ne sont socialement réalisables et souhaitables que si le plein emploi est atteint. Mais il y a encore du temps avant d’y être, et il ne faut pas de tromper de priorité. La croissance d’abord et ensuite la politique de l’offre. 

Philippe Waechter : Je crois qu’il faudrait davantage de lisibilité pour éviter les confusions et le sentiment d’inefficacité qui en résulte. Il faut que la France gagne en compétitivité et qu’elle réforme son modèle social car celui-ci coute cher. Le 25 juin, France Stratégie, nouveau nom du Commissariat Général à la Stratégie et à la Prospective, présentera lors d’une conférence de presse son rapport « La France dans 10 ans ». Cette réflexion entamée il y a plusieurs mois donnera des orientations et des signaux sur la façon dont la France pourra se reconstruire. Ce sera une première étape importante car un tel travail n’avait pas été fait depuis la disparition du Commissariat Général du Plan. L’objectif ici n’est pas de planifier mais de mettre des jalons. C’est ce qui manque le plus aujourd’hui en France et qui incite à regarder parfois dans de mauvaises directions.

Pour lire le Hors-Série Atlantico, c'est ici : "France, encéphalogramme plat : Chronique d'une débâcle économique et politique"

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