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La comprendre pour mieux la combattre : en quoi consistent les mutations de la menace jihadiste actuelle
©Reuters

Bonnes feuilles

La comprendre pour mieux la combattre : en quoi consistent les mutations de la menace jihadiste actuelle

Un état de lieux géopolitique, judiciaire et sociologique du jihadisme, par trois grands spécialistes du terrorisme islamiste. Extrait de "Le jihadisme - Le comprendre pour mieux le combattre", David Bénichou, Farhad Khosrokhavar et Philippe Migaux, publié chez Plon (1/2).

David  Bénichou

David Bénichou

Vice-président chargé de l'instruction au pôle anti-terroriste du tribunal de grande instance de Paris, David Bénichou est en charge d'affaires portant sur des groupes jihadistes parmi les plus dangereux (terrorisme domestique ou filières de combattants). Spécialisé dans les techniques d'enquête, il publie régulièrement dans des revues professionnelles et participe à la formation de magistrats, enquêteurs et avocats, en France comme à l'étranger.

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Philippe  Migaux

Philippe Migaux

Docteur en ethnologie et chercheur sur les conflits asymétriques, Philippe Migaux est chargé de conférences à Sciences-Po Paris sur les menaces sécuritaires internationales. Il est notamment l'auteur de Al-Qaïda : sommes-nous menacés ? (André Versaille éditeur, 2012), Les Guerres irrégulières (collectif, Points Seuil, 2010), Le Terrorisme aunom du jihad (André Versaille éditeur, 2009) et Histoire du terrorisme, de l'Antiquité à Al‐Qaïda (collectif, Bayard, 2006).

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Farhad Khosrokhavar

Farhad Khosrokhavar

Farhad Khosrokhavar est directeur d'études à l'EHESS et chercheur au Centre d'analyse et d'intervention sociologiques (Cadis, EHESS-CNRS). Il a publié de nombreux ouvrages dont La Radicalisation (Maison des sciences de l'homme, 2014), Avoir vingt ans au pays des ayatollahs, avec Amir Nikpey (Robert Laffont, 2009), Quand Al-Qaïda parle : témoignages derrière les barreaux (Grasset, 2006), et L'Islam dans les prisons (Balland, 2004).

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Faisons un rapide constat de la dangerosité de la mouvance mujahidine, début 2015. En 2015, celle-ci est toujours ultraminoritaire chez les musulmans, dont le nombre15 dans le monde est estimé à 1,7 milliard d’individus16. Près de quatorze années après le 11 Septembre, la capacité d’adaptation de la mouvance mujahidine s’est révélée incontestable. Certes, Al-Qaïda (« La base »), rebaptisée par les services américains « Al-Qaïda centrale » depuis la formation d’organisations régionales décentralisées, s’est avérée incapable, depuis 2005, par ses moyens propres ou ses relais, de frapper l’Europe de manière massive. Et ses menaces permanentes n’ont connu de faibles concrétisations que grâce à l’action de groupes domestiques ou de loups solitaires, aux capacités limitées, mais aux profils de radicalisation difficilement détectables. Cet affaiblissement opérationnel s’est par ailleurs accompagné de la fragmentation d’une partie de la mouvance Al-Qaïda, que ce soit au Moyen-Orient ou en Afrique. Mais, en même temps, un examen de la carte du monde montre que ces deux phénomènes rassurants se sont accompagnés d’une large extension de sa surface de nuisance territoriale17 – au nord de l’Afrique, au Moyen-Orient et en zone afghano-pakistanaise –, ainsi que de l’augmentation du nombre de ses partisans déterminés à frapper les pays occidentaux.

Au tout début du XXIe siècle, le terrorisme d’Al-Qaïda restait isolé des masses musulmanes qu’il avait espéré convaincre, et son action combattante était menée de façon éparpillée. Ses « brigades internationales » d’un nouveau genre, constituées des quelques dizaines de milliers de combattants formés en zone afghano-pakistanaise dans les décennies 1980 et 1990, ne peuvent espérer vaincre la communauté internationale. Et les opérations de masse de Bali en octobre 2002 (199 morts), de Madrid en avril 2004 (191 morts), de Beslan en septembre 2004 (350 morts) ou de Londres en juillet 2005 (52 morts) doivent d’abord leur succès à l’effet de surprise. Ainsi les seconds attentats de Bali d’octobre 2005 ne font « que » 25 morts. Le renforcement des mesures de sécurité prises sur place par les autorités indonésiennes avait empêché cette fois les terroristes du Groupe musulman (Jemaah Islamiyah) d’installer sur place un groupe organisé de façon durable qui puisse préparer des véhicules piégés. Les trois hommes chargés de l’opération en sont réduits à faire, à partir de l’île de Java, des séjours de reconnaissance, puis à apporter discrètement leurs « vestes piégées » pour se faire sauter, déguisés en touristes.

Le problème pour l’état-major d’Al-Qaïda centrale en fuite d’Afghanistan est d’abord d’échapper aux arrestations ou aux frappes de l’ennemi. Plus de 95 % des cadres historiques ont été neutralisés depuis octobre 2001, en grande partie au Pakistan. Oussama Ben Laden cesse alors par prudence d’accorder des interviews, mais diversifie ses modes de propagande. Oussama Ben Laden, qui est autant le chef d’Al-Qaïda centrale que son porte-parole le plus médiatique, présente généralement les communiqués ayant une vision stratégique. Ayman Al-Zawahiri, renforcé dans son statut d’idéologue, multiplie les communiqués à dimension tactique ou opérative. Ce dernier, réfugié dans les contreforts montagneux de la frontière afghano-pakistanaise, va, à partir de décembre 2004, gérer une grande partie des fonctions de propagande d’Oussama Ben Laden. Le but est de crédibiliser la rumeur de la maladie incapacitante, voire de la mort d’Oussama Ben Laden, qui dans le même temps va disparaître pour se mettre à l’abri. Il va trouver ainsi un refuge discret dans la ville d’Abbottabad au Pakistan, à quelques centaines de mètres de la principale école d’officiers du pays. C’est dans une villa entourée de hauts murs qu’il sera abattu dans la nuit du 1er au 2 mai 2011. Une grande partie des documents saisis pendant le raid ont depuis été rendus publics par le West Point Combating Terrorism Center18. Leur lecture montre bien que Oussama Ben Laden tentait de maintenir son autorité sur l’ensemble de la mouvance et, grâce à un discret réseau de courriers humains,gardait la main sur les grandes décisions. Quand il a succédé à Oussama Ben Laden, Ayman Al-Zawahiri n’a pas réussi à bénéficier de la même autorité morale auprès de l’ensemble des mujahidin dispersés dans le monde. Mais l’irrégularité des communiqués et leur concentration sur les opérations semblent montrer que la lutte de la mouvance Al-Qaïda a pris la forme d’une démarche quasi nihiliste où l’on combat d’abord pour le goût du combat. Dans les premières années du XXIe siècle, en effet, aucun parti islamiste ne soutient la stratégie d’Al-Qaïda centrale dans le monde musulman, et la propagande de la mouvance terroriste est éparpillée entre les zones tribales du Pakistan et les nouvelles terres de jihad.

Pourtant l’activité grandissante de ses sympathisants, même si elle manque de coordination, permet à l’idéologie du jihad de s’étendre dans de nouveaux territoires musulmans via les organisations locales qui lui font allégeance et d’attirer des volontaires internationaux. La décennie 2010, marquée par le développement heurté des révolutions arabes, va permettre à la mouvance jihadiste de se forger des paravents utiles, cette fois autant politiques en apparence que combattants dans leur volonté, pour tenter de fonder des émirats islamiques, étape indispensable dans la reconstruction du califat au sein de la communauté musulmane.

Mais en parallèle, ces succès réels exacerbent des rivalités au sein des organisations et des affrontements d’ego entre les chefs jihadistes. Ils vont rapidement dégénérer en luttes de pouvoir et provoquer des dissidences. Al-Qaïda centrale rate le tournant de la mondialisation. L’agrégation de petites structures indépendantes et actives en une nébuleuse internationale, dont la direction n’a pas les moyens d’imposer à ses structures régionales un cap stratégique cohérent et global, par manque de contact régulier et donc de communication, ne peut que favoriser des affrontements internes. Cela crée des dysfonctionnements et brouille la lisibilité de la stratégie pour les combattants. Au nord de l’Afrique, Al-Qaïda au Maghreb islamique (Al-Qaïda fi Bilad al-Maghreb al-islami) provoque par ses contradictions internes au Sahel la dissidence d’une partie de ses combattants, qui fondent en août 2013 le mouvement des Almoravides (Al-Murabitun). En Syrie, l’État islamique d’Irak (Al-Dawla al-islamiya fi al-Iraq), rebaptisé par opportunité l’État islamique en Irak et au Levant (Al-Dawla al-islamiya fi al-Iraq wal-Sham), ne peut prendre le contrôle du Front pour le soutien au Levant (Jabhat al-Nusra al-Sham), qu’il a contribué à mettre en œuvre, et affiche sa rivalité avec Al-Qaïda centrale dès janvier 2013.

La menace jihadiste a donc su changer de nature avec le temps en se concentrant sur les failles de ses adversaires. Pour mieux l’appréhender, nous observerons successivement la formation de l’idéologie jihadiste, l’évolution de sa stratégie combattante, ses modes privilégiés de pression, le positionnement de ses acteurs et les enjeux de l’avenir.

Extrait de "Le jihadisme - Le comprendre pour mieux le combattre", David Bénichou, Farhad Khosrokhavar et Philippe Migaux, publié chez Plon, 2015. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 

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