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Emmanuel Macron a vertement tancé les députés frondeurs.
Emmanuel Macron a vertement tancé les députés frondeurs.
©Reuters

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Emmanuel Macron lucide sur des frondeurs ayant "perdu le réel"... mais aveuglé sur un autre irréalisme, celui des technos-libéraux

Emmanuel Macron a récemment qualifié les frondeurs de "fainéants" ayant "perdus le réel". Ceux-ci ont en effet un mode de pensée idéologique là où les Français ont un mode de lecture pragmatique.

Eddy  Fougier

Eddy Fougier

Eddy Fougier est politologue, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Spécialiste des mouvements de contestation de la mondialisation, il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur ces thèmes : Dictionnaire analytique de l’altermondialisme (Ellipses, 2006), L’Altermondialisme (Le Cavalier bleu, 2008).

Plus récemment, il a publié Thèmes essentiels d’actualité en QCM (2000 QCM) aux éditions Ellipses (2012) ou encore Parlons mondialisation (La Documentation française, 2012)

Eddy Fougier est chargé d’enseignement dans plusieurs écoles, notamment Audencia Nantes – Ecole de management, l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, l’Institut européen des hautes études internationales (IEHEI, Nice) et l’Institut supérieur de formation au journalisme (ISFJ, Paris).

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Atlantico : Emmanuel Macron a récemment qualifié les frondeurs de "fainéants" ayant "perdus le réel". Comment cet irréalisme peut-il se traduire concrètement ?

Eddy Fougier : On a pu voir lors de l'examen de la loi Macron et de son vote l'influence politique dont pouvait jouir les frondeurs…

Ces derniers sont dans une logique assez claire : François Hollande aurait trahi ses promesses électorales, et il faudrait l'obliger à revenir en allant toujours plus à gauche pour que le PS puisse retrouver ses principes et ses "électeurs perdus". Pour autant, l’opinion est-elle aujourd’hui plus sensible à la vision des frondeurs ? La réponse est non. Si l’opinion critique le gouvernement, ce n’est pas parce que celui-ci a trahi les promesses de campagne, mais parce qu’il est inefficace. Il semblerait, à écouter les frondeurs, qu’ils répondent aux attentes de leur électorat, mais leur postulat de base est erroné : il consiste à dire que le gouvernement est impopulaire, notamment auprès des catégories populaires, parce que sa politique n’est pas assez de gauche. Ils estiment donc qu’il faut un virage à gauche. Or ce n’est pas forcément ce qu’attend l’électorat de gauche : d’après les sondages une grande partie de ce dernier estime que le gouvernement ne va pas assez loin dans son mouvement en faveur des entreprises. Sur le contrôle des chômeurs aussi, l’électorat de gauche n’est pas nécessairement aussi marqué que les frondeurs veulent bien l’admettre.

Ce logiciel-là ne semble pas convenir à la réalité car il est en incapacité de reconnecter le pouvoir et la gauche avec les catégories populaires qui aujourd'hui sont plutôt séduits par des discours comme ceux de Marine Le Pen, ou encore celui de Manuel Valls : c'est à dire sur des propositions concrètes, un volontarisme. Les Français attendent plus que jamais du résultat, et une attitude pragmatique. Ce que veulent les catégories populaires, c’est plus de sécurité, d’ordre et de travail, mais aussi et surtout, en dehors de toute considération idéologique, une politique qui fonctionne. Et c'est sans doute cette logique qui a participé à la popularité de la loi Macron. Les frondeurs sont quant à eux davantage dans un positionnement idéologique, avec des considérations qui paraissent déconnectées, ils sont arc boutées sur leurs convictions pour ne pas avoir à admettre que la réalité n'est pas conforme à leurs convictions, aux contraintes que les Français semblent reconnaître de l'efficacité des mesures de la Loi Macron.

On se souvient qu'après les déclarations de Manuel Valls devant le Medef il y a quelques mois, les sondages montraient que les Français n'étaient pas du tout opposés à cette question-là. Les frondeurs ont donc un mode de pensée idéologique là où les Français ont un mode de lecture pragmatique. Dans les années 90, Tony Blair avait déclaré que "peu importe que la politique soit de droite ou de gauche, l'important est qu'elle marche".

Mais c'est également un reproche que l'on peut faire à certains journalistes, certains enseignants ou dirigeants d'entreprises. Il y a une critique générale, un populisme qui s'attache au terrain, à l'opérationnel. On a testé beaucoup d'idées, repris plusieurs modèles étrangers...

Par quoi cet irréalisme peut-il se traduire dans les faits, dans l'action du politique ?

Le fait de dire qu'il suffit d'un peu de volontarisme, d'un rapport de force avec les allemands pour sortir des contraintes européennes en termes de déficits budgétaires. Si cette idée est du domaine de l'envisageable, elle n'est pas du domaine du possible lorsque l'on voit dans quelle situation est la Grèce aujourd'hui. "Pour ma part, je demande au peuple grec de me pardonner d’avoir contribué à cette illusion." s'est repenti Manolis Glezos, député Syriza. De même, François Hollande avait voulu renégocier le Pacte européen, mais il n'y est pas arrivé.

Je ne défends pas un agenda libéral particulier, mais les propositions qui commencent pas "Il n'y a qu'à" témoignent de cette conception hors sol de la complexité de la réalité, en témoigne le nombre impressionnant de loi votées, qui donnent suite à des décrets qui sont inapplicables sur le terrain. L'idée d'isoler les djihadistes dans les prisons n'était pas réalisable selon plusieurs experts et personnalités du terrain.

"Si j'étais chômeur, je n'attendrais pas tout de l'autre" a dit pour sa part Emmanuel Macron sur le plateau de Jean-Jacques Bourdin. Le Ministre ne fait-il pas également preuve d'irréalisme, même s'il ne correspond pas à le même idéologie ?

C'est un type de discours qui est dangereux. Il est un peu facile, techno-libéral de dire cela quand on se trouve dans une situation où il n'y a que peu de chances de se retrouver au chômage. La situation est beaucoup plus complexe que cela, ne peut pas se résumer à un simple exercice de volonté. Cette logique, qui revient à dire que si les chômeurs ne retrouvent pas de travail, c'est de leur faute est antinomique avec la fonction du politique.

Le risque se situe toujours dans la confiance accordée aux politiques. On voit régulièrement que ceux qui détiennent encore cette confiance sont les élus de terrain, et plus on se dirige vers les instances nationales ou supra-locales, et moins elles évoquent la confiance. Un véritable danger donc, et qui est alimenté par ces discours hors-sols.

Dans un dernier sondage, les Français se déclarent 50% à souhaiter un retour de la peine de mort, peut-être le résultat d'une politique de Christiane Taubira qui se veut encore une fois très idéologique ?

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