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Emmanuel Macron contre les régions : les dessous d’un match (vraiment) nul
©Christophe Ena / POOL / AFP

Déconfinement

Emmanuel Macron contre les régions : les dessous d’un match (vraiment) nul

Le chef de l'Etat a annoncé que "le déconfinement ne sera pas régionalisé" mais qu'il "s’adaptera aux réalités de chaque territoire". Emmanuel Macron cherche-t-il à réparer sa relation avec les maires ? Cette déclaration ne souligne-t-elle pas l'absurdité administrative française face à la crise du Covid-19 ?

Maxime Tandonnet

Maxime Tandonnet

Maxime Tandonnet est essayiste et auteur de nombreux ouvrages historiques, dont Histoire des présidents de la République Perrin 2013, et  André Tardieu, l'Incompris, Perrin 2019. 

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Didier Maus

Didier Maus

Didier Maus est Président émérite de l’association française de droit constitutionnel et ancien maire de Samois-sur-Seine (2014-2020).

 

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Atlantico.fr : D’après une déclaration du Président de la République : « Le déconfinement ne sera pas régionalisé mais il s’adaptera aux réalités de chaque territoire ». N’est-ce pas jouer sur les mots ? Cela ne montre-t-il pas l’absurdité administrative française ? 

Didier Maus : D’un point de vue sanitaire, il était envisageable de déconfiner par régions. L’épidémie est beaucoup moins présente dans le sud de la France que dans le nord. D’un point de vue politique, et même probablement juridique, cette perspective était plus délicate. On peut, certes, déroger au principe d’égalité, mais il faut fonder cette différenciation sur des critères objectifs et en rapport avec l’objectif poursuivi. Ce n’est pas toujours facile à justifier. Le discours sur l’adaptation régionale, départementale, voire locale, est une idée qui revient régulièrement dans le débat, y compris pour la révision de la Constitution. Cela consiste à fixer des bornes nationales à l’intérieur desquelles l’adaptation sera permise. Prenons l’exemple de la réouverture des écoles, collèges et lycées. On peut parfaitement dire : « ces établissement pourront rouvrir à compter du 11 mai » et cette réouverture devra être terminée « trois semaines plus tard ». Encore faut-il alors prévoir qui aura la possibilité de déterminer le calendrier : le préfet, les présidents des exécutifs régionaux et départementaux, voire le maire pour les écoles ? Ou la décision devra-t-elle être prise d’un commun accord entre le préfet et le président concerné ? Il m’étonnerait beaucoup que le préfet soit mis hors jeu. Il est le représentant de l’État. En matière scolaire, il faut aussi tenir compte du recteur et de la traditionnelle autonomie pédagogique de l’Éducation nationale par rapport aussi bien au préfet qu’aux élus. L’idée d’une prise en compte des réalités locales est parfaite, mais qui va vraiment les apprécier et faire la balance entre des avis nécessairement divergents ? Il y a urgence à y voir clair.

Cette crise montre la faiblesse de l’appareil de l’État pour fournir des masques, du gel, des blouses, et faire confiance à tous les intervenants du secteur sanitaire. Heureusement on a vu que tous les personnels avaient un vrai sens du service public, c’est-à-dire de celui qui a pour but unique de rendre service, en l’espèce de soigner et d’éviter une véritable catastrophe humaine. En tant que maire, je suis frappé par le fait  que les régions, les départements, les intercommunalités et les communes font preuve d’une exceptionnelle mobilisation pour reconstituer les besoins en produits et équipements de première nécessité et que l’État se contente de fixer des interdits, comme pour la vente des masques aux particuliers. 

Maxime Tandonnet : C’est-à-dire que l’on finit ou on continue par là où l’on aurait dû commencer. Quelle est la réalité de l’épidémie dans une bonne moitié de départements français ? Plus de la moitié sont à peine effleurés par l’épidémie. On ne peut sérieusement prétendre que ces départements aient un système hospitalier fragilisé par l’épidémie, ni une population atteinte. En examinant les chiffres des données hospitalières et la répartition géographique des malades, on constate immédiatement que le problème du Covid 19 touche surtout la région parisienne, le Grand Est, et Lille, Marseille, voire Lyon. Il est évident qu’une crise de ce genre doit être traitée au plus près du terrain en fonction des réalités locales. Le confinement eût été infiniment moins tragique pour l’économie française comme pour les libertés s’il avait été traité sur une base locale en fonction des circonstances territoriales. Mais hélas, le bon sens le plus élémentaire n’est pas dans la tradition égalitariste et jacobine française : il faut traiter tout le monde de la même façon. D’ailleurs, le macronisme s’est inscrit dans cette idéologie jacobine dès le départ avec ses références à l’autorité verticale. Tout le drame de la France est là, un absurde jacobinisme qui est aujourd’hui totalement dépassé et qui explique en partie le naufrage bureaucratique de la France. 

Autour du déconfinement, ce sont tous les vices de la politique française qui apparaissent. Le président cherche-t-il à réparer sa relation avec les maires, après la décision du Conseil d’Etat d’interdire les arrêtés municipaux en parlant d’adaptabilité aux réalités des territoires ? Ainsi, il pourrait évacuer l’échelon régional par le biais de préfets et éloigner les présidents de région pouvant être de futurs concurrents à l’élection présidentielle de 2022. 

Didier Maus : Emmanuel Macron a depuis son élection une relation très difficile avec les élus locaux. Il n’est pas l’un des leurs et a, d’un point de vue conceptuel, du mal à entrer dans la logique territoriale, qui est souvent à base de pragmatisme, de dévouement et de solidarité. Il parviendra difficilement à effacer la crise financière qu’il a initiée avec la suppression de la taxe d’habitation. Les régions, de par leur taille (Ile-de-France, Hauts de France, Grand Est…), sont devenues de véritables pouvoirs politiques, d’une nature différente du pouvoir national, mais avec d’importants moyens d’action et des relais. Il est inévitable que quelques « grands féodaux régionaux » se sentent une ambition nationale. Il existe pourtant un véritable changement d’échelle entre une politique publique régionale ou départementale, voire métropolitaine, et des responsabilités nationales : la politique extérieure (avec ses aspects militaires), la politique de sécurité au quotidien (y compris la lutte contre le terrorisme), pour ne citer que ces deux domaines, n’ont pas d’équivalent local. Les collectivités territoriales sont, avant tout, des gestionnaires de services de proximité et des investisseurs. D’où leur capacité à faire face non pas à l’épidémie en tant que telle, mais à la gestion des moyens locaux. 

Personne ne peut échapper à la question sur les prochaines échéances électorales. M. Macron est obligé de penser à sa campagne de 2022. Ses concurrents potentiels aussi. Mais il serait scandaleux que cette échéance devienne un paramètre central de l’action publique. De plus, aucun sondage ne peut, aujourd’hui, dire quelle sera l’influence de la crise sur le comportement électoral des Français dans deux ans. 

Maxime Tandonnet : C’est bien le maire, le plus proche de la réalité de terrain qui aurait dû dès le départ être le principal responsable de la lutte contre le coronavirus, dans n’importe quel pays normal. C’est lui qui connaît les réalités de terrain et qui est au contact quotidien de la population. C’est lui qui connaît les zones les plus sensibles, les lieux de rassemblement les plus dangereux. Enfin, tous les sondages montrent que les maires incarnent le niveau d’autorité en qui les Français ont le plus confiance. C’est donc eux qui peuvent agir le plus efficacement pour influer sur les comportements grâce à la relation de proximité. Non, franchement, je ne crois pas qu’il y ait dans l’esprit de l’Elysée des calculs de ce genre consistant à vouloir affaiblir les présidents de région pour éliminer des candidats à la présidentielle. D’abord, dans une situation aussi tragique, l’unique préoccupation est de limiter les dégâts pour s’en sortir le moins mal possible. Enfin, si l’on voulait affaiblir les présidents de région, il serait sûrement plus efficace de les associer au maximum à une catastrophe politique et administrative plutôt que de vouloir les en écarter. 

Et pourtant, quel que soit le niveau sur lesquels on analyse les territoires, on peut les voir comme des mini Paris avec leur fonctionnaires déconnectés du réel. Malgré les décisions prises par le pouvoir central, n’y-t-il pas une reproduction des mêmes dysfonctionnements et une similarité des biais entre Paris et les régions comme lors des foires d’empoignes sur les masques  ? 

Didier Maus : La nature humaine est ainsi faite que les distributeurs de masques, ou d’autres équipements et produits, ne pourront jamais éviter de souligner qui a réussi à les trouver et à les financer. L’avantage des responsables d’exécutifs locaux est leur proximité permanente avec non seulement les hommes et les femmes qu’ils rencontrent, mais également les gestionnaires des structures décentralisées (hôpitaux, maisons de retraite, centre médico-sociaux, écoles, crèches,…). Ils peuvent ainsi se « mettre en quatre » pour trouver des solutions. Encore faut-il qu’ils aient la conviction d’être soutenus et non pas freinés par les plus hautes autorités de la République. Le pari devient alors très politique.

Maxime Tandonnet : Oui, c’est l’inconvénient et le danger de la décentralisation d’une gestion de crise. On voit bien sur le terrain comment quelques fonctionnaires mais aussi des élus sont pris dans l’engrenage du zèle administratif. Ils en font encore plus que l’Etat central dans l’ordre de l’interdiction : interdire l’accès à des chemins isolés, aux plages et forêts, interdire de s’asseoir sur un banc plus de 5 minutes, etc. Parfois, ils se montrent plus royalistes que le roi et plus bureaucrates que la bureaucratie centrale. Cela est dû principalement à la crainte de mises en causes pénales. Ils expriment aussi l’attente de la population qui donne une nette préférence à la sécurité sur la liberté et qui est bien souvent demanderesse de normes et de contraintes supplémentaires. Mais il me semble que sur les 36000 communes, les excès restent des cas isolés et que quoi qu’il arrive, la décentralisation de ce dossier au niveau des communes vaudra infiniment mieux que sa gestion depuis les administrations parisiennes. Les maires peuvent avoir de bons réflexes adaptés au terrain comme celui de rendre obligatoire le port des masques en certains endroits, une mesure infiniment moins pénalisante que le confinement et très efficace dès lors que tout le monde porte le masque si l’on en juge par certains modèles asiatiques. Les empêcher de faire cela relève encore d’un jacobinisme difficilement compréhensible.

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