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Dons de congés payés : comment la financiarisation du capitalisme a piégé les salariés, toutes catégories sociales confondues
©SEBASTIEN BOZON / AFP

Démagogie ?

Dons de congés payés : comment la financiarisation du capitalisme a piégé les salariés, toutes catégories sociales confondues

Si personne ne doute de l’intérêt de se montrer solidaire avec ceux qui ont été en première ligne, dans un pays aussi étatisé de la France, il est absurde que cette mesure ne concerne pas l’Etat mais le privé.

Philippe Crevel

Philippe Crevel

Philippe Crevel est économiste, directeur du Cercle de l’Épargne et directeur associé de Lorello Ecodata, société d'études et de conseils en stratégies économiques.

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Jean-Philippe Delsol

Jean-Philippe Delsol

Jean-Philippe Delsol est avocat, président de l’Institut de Recherches Economiques et Fiscales, IREF, essayiste. Dernier ouvrage paru : Eloge de l’Inégalité, chez Manitoba/Belles Lettes, Novembre 2019.

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Atlantico.fr : Le gouvernement s'est dit favorable à la proposition de certains députés LREM quant à la démarche des dons de congés payés au personnel soignant.

En réduisant les "invisibles" aux aide-soignants, éboueurs etc., incontestablement nécessaires et méritants, au détriment des cadres supérieurs et autres cols blancs, indispensables sous un autre rapport, le gouvernement ne fait-il pas preuve d'une certaine démagogie ? Dans une économie largement financiarisée et mondialisée, y a-t-il encore des "indispensables" et des "dispensables" ?

Jean-Philippe Delsol : Il ne me paraît pas choquant qu’un employeur puisse offrir à ses salaries une prime en argent ou, à son choix, en nature sous forme de congés supplémentaires. Il faut bien sûr que ce soit à son choix ; Sinon, chacun comprendra que l’Etat fait cette offre pour remercier le personnel hospitalier sans que ça lui coute. Le problème reste que le confinement a dû être imposé parce que notre système sanitaire était impréparé : pas suffisamment de tests, de masques, de lits de réanimation, de personnel… En donnant des congés supplémentaires à ses personnels hospitaliers, l’Etat va dégarnir les équipes au moment peut-être où elles devront faire face à la demande de tous ceux qui ne se sont pas fait soigner pendant l’état d’urgence sanitaire pour leurs maux autres que le coronavirus. Cette mesure mettra alors les hôpitaux en difficulté. Est-ce la bonne solution ?

Le vrai problème posé à l’occasion de ce projet d’allocation de prime est celle de savoir si la gestion des hôpitaux doit être publique ou privée. Hélas, le système public français de santé a fait la démonstration de ses faiblesses durant cette épidémie. Ce système est trop centralisé, bloqué par des gestions administratives et politiques, des jalousies entre grands pontes et le statut de la fonction publique qui n’incite pas optimiser l’organisation du travail et son efficacité.  Les pays qui s’en sont mieux sortis, souvent sans confinement ou avec un confinement léger, sont ceux où le système de santé est largement décentralisé, concurrentiel, souvent privatisé : la Corée du Sud, Taiwan, l’Allemagne…

Philippe Crevel : D’un côté, les invisibles, de l’autre les nantis, d’un côté les indispensables, de l’autre les inutiles, d’un côté les élites, de l’autre les premières lignes, d’un côté les premiers de cordée, de l’autre les sans grades…. Cette classification est humiliante pour les uns et les autres. La division du pays en strates, en catégories, nourrit le populisme. Quand plus rien ne rassemble, quand plus rien ne fait creuset, la nation perd toute signification. Ces divisions conduisent à une montée aux extrêmes des positions et alimentent les sentiments révolutionnaires. Un pays, une entreprise fonctionne sur la notion de communauté de destin. Tout le monde contribue en fonction de ses compétences, de ses mérites et doit en recevoir une juste rétribution. Les Français sont égalitaires tout en étant attachés à leurs privilèges ce qui nourrit les frustrations, les rancœurs. Les riches sont perçus bien souvent comme des rentiers vivant sur le dos des autres ; ils sont devenus les nobles des temps modernes que voués à être raccourcis. L’apport des dirigeants, des responsables économiques n’est plus reconnu en France. Si les inégalités sont, en France, après impôts et prestations sociales, parmi les plus faibles de l’OCDE, elles sont très mal supportées. Le ralentissement de l’ascenseur social explique certainement cette situation. Le nombre de diplômés a explosé en France au moment où les salaires stagnaient et ou le niveau des emplois se dépréciaient. Le choix collectif d’un niveau élevé, le plus élevé en Europe voire au monde de dépenses publiques, conduit à un niveau de vie qui, depuis une dizaine d’années, se dégrade pour une part non négligeable de la population. Dans un pays où tout remonte au sommet, où la déresponsabilisation cohabite avec l’infantilisation, l’Etat est sommé de tout régler tout étant voué aux gémonies. Par le jeu de primes, de jours de congés, l’exécutif essaie de rattraper maladroitement des années d’errements dans la gestion des fonctions publiques. Le risque est d’augmenter un peu plus les ressentiments. Tout le monde peut à tort ou à raison qu’il a été touché par la crise du covid-19 et peut prétendre bénéficier d’une récompense….

Vu la situation fiscale de la France, quelle est la pertinence économique d'une mesure qui permet aux salariés du privé de donner des congés payés à certains autres salariés ? N'est-ce pas à l'Etat que devrait revenir cette charge ?

Jean-Philippe Delsol : Les primes envisagées seront accordées in fine avec l’argent des Français qui payent toujours directement ou indirectement, par l’impôt, les charges du système de santé français. L’Etat, c’est nous, c’est vous. C’est toujours vous ou nous qui payons. Il pourrait aussi y avoir des primes dans le secteur privé. La question est de savoir si elles seront appropriées, justes. Ce qui renvoie à la première et à la dernière question.

Philippe Crevel : Le Gouvernement a appelé, en pleine crise du covid19, les Français à donner aux hôpitaux. En période de déconfinement, il souhaite que des dons de jours de congés payés soient effectués. C’est sympathique mais pas très sérieux. La question n’est pas financière. Les dépenses de santé figurent, en France, parmi les plus élevés de l’OCDE. La France dépense plus en la matière que les Allemands. Pour le personnel soignant, le problème n’est pas le financement de leurs jours de congés mais la possibilité de les prendre. Du fait du caractère très compartimenté des hôpitaux, il est difficile de relever les personnels travaillant dans les services de réanimation ou aux urgences. Les infirmiers, les aides-soignants ont accumulé, ces dernières années, de nombreux jours de récupération qu’ils ne peuvent pas prendre. Le geste généreux du don de jours de congés ne résoudra pas les dysfonctionnements. Il s’agit d’un cautère sur une jambe de bois.

Une telle mesure ne risque-t-elle pas de mettre les professions et catégories sociales en concurrence selon leurs différents mérites ? À qui profiterait, en définitive, cette mesure ?

Jean-Philippe Delsol : Une saine compétition est toujours bonne, elle favorise l’émulation. Mais la concurrence n’est bonne que si elle avantage les meilleurs, ceux qui font le plus d’efforts, qui sont les plus serviables, les plus travailleurs… S’il s’agit de favoriser aussi ceux qui s’en sont sortis au moindre effort, c’est injuste. Or le risque est bien celui-ci. Parce que les personnels hospitaliers sont fonctionnarisés en France, sans aucun motif légitime, et si des primes sont accordées, en nature ou en argent, elles le seront alors bien entendu à tous les personnels indépendamment des mérites de chacun, fonction publique oblige. Alors que dans le privé, dans les cliniques par exemple, on peut attribuer des primes en fonction du travail et du mérite de chacun, ce qui n’est que justice et ce qui favorise l’ardeur au travail, l’assiduité, la gentillesse à l’égard des clients que sont les patients… Mais la doxa est aujourd’hui que tous les personnels hospitaliers ont été des héros et peut-être pour certains d’entre eux des saints ! Ce n’est pas vrai. Beaucoup ont fait un travail remarquable, ont été diligents, parfois exceptionnels. Mais d’autres ont juste travaillé et ils croient avoir été des héros parce qu’ils ne savaient plus ce que c’était que travailler. Il  faudrait donc pouvoir faire la part des salariés primables et de ceux qui ne le sont pas. Sinon, c’est une discrimination de plus au profit des moins bons. Pour ce faire il faudrait supprimer le statut de la fonction publique hospitalière qui n’a aucun sens. Pourquoi une infirmière ou un médecin ont un statut de fonctionnaire dans un hôpital alors qu’ils font le même travail que leurs homologues dans les cliniques ?

Philippe Crevel : Cette mesure souligne surtout l’impuissance des pouvoirs publics face aux problèmes de gestion des hôpitaux. Les rigidités internes avec des systèmes en silos, la concurrence des services, l’absence de relations avec les établissements privés, les faibles liens avec les médecins généralistes sont des sujets bien plus brûlants que la question du don de jours de congés. La revalorisation sur la durée des métiers de la santé avec à la clef une augmentation des compétences, la modernisation des équipements, la mise en place de systèmes de prévention responsabilisant les patients devraient être au cœur des priorités de l’exécutif. 

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