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Facebook et Apple ont prévu de contribuer à hauteur de 20 000 dollars à la congélation des ovocytes de leurs salariées.
Facebook et Apple ont prévu de contribuer à hauteur de 20 000 dollars à la congélation des ovocytes de leurs salariées.
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On vous garde ça de côté ?

Derrière la proposition de Facebook et Apple de congeler les ovocytes de leurs employées, une rationalisation barbare des choix de vie

Facebook et Apple ont prévu de contribuer à hauteur de 20 000 dollars à la congélation des ovocytes de leurs salariées qui souhaiteraient avoir recours à cette pratique, permettant ainsi aux femmes de rester actives plus longtemps au sein de l'entreprise et d’avoir des enfants plus tard.

Michel Maffesoli

Michel Maffesoli

Michel Maffesoli est Membre de l’Institut universitaire de France, Professeur Émérite à la Sorbonne. Ces derniers livres publiés sont "Écosophie" (ed du Cerf, 2017), "Êtres postmoderne" ( Ed du Cerf 2018), "La nostalgie du sacré" ( Ed du Cerf, 2020).

 

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Atlantico : D'un point de vue anthropologique, dans quelle mesure cette proposition de Facebook et Apple représente-t-elle un bouleversement ?  

Michel Maffesoli : Je pense en général que la technique ou les potentialités techniques ne déterminent pas les usages sociaux, mais plutôt que les sociétés inventent un usage de la techique qui correspond aux usages sociaux. De même que je crois, comme le sociologue Durkheim que la loi suit les moeurs et ne les contraint pas. La congélation d’ovocytes correspond donc à une aspiration des femmes à jouer plusieurs rôles sociaux et notamment pour certaines d’entre elles, celui de femme de pouvoir et femme de puissance, carrière de cadre et maternité. Car bien entendu la question ne se pose que pour les femmes qui non seulement travaillent, mais veulent également entrer dans la compétition professionnelle, la lutte pour les meilleurs postes.

Ce possible usage de la technique, celui de rallonger la période de fécondité de la femme pour faire passer éventuellement la maternité en seconde position dans la carrière traduit bien cette volonté de certaines femmes de vouloir et travailler comme des hommes et avoir des enfants biologiques conformément à leur rôle ancestral de femme.

Ceci est un fait social sur lequel je n’ai pas à porter de jugement moral. La maternité tardive correspond à une évolution sociologique et finalement en déplacer encore plus les limites ne change pas fondamentalement la chose.

Certaines femmes ont qualifié cette proposition de progrès leur permettant de faire carrière tout en ayant des enfants. Peut-on réellement considérer cette possibilité qui leur est offerte comme une avancée pour les femmes ?  

L’idéologie du progrès, c’est-à-dire la croyance en un progrès infini et en l’amélioration de la condition humaine a conduit, durant les siècles derniers à la plus grande entreprise de dévastation du monde : les Goulags, camps de concentration et génocides en étant l’expression ultime.

Il faut donc toujours se méfier de ce qui est présenté comme progrès.

Je l’ai dit, l’homme et la femme de la postmodernité, à notre époque jouent plusieurs rôles, ils ne se sentent plus assignés à une seule identité, par exemple la femme au foyer ou la femme cadre. Mais si les conditions permettant à chacun d’être ceci et cela ne sont pas réunies, la femme ou l’homme peuvent être réduits à des choix barbares. Cette hypertechnicisation rationaliste des choix de vie et notamment de la maternité est barbare. Je pense que les femmes et les hommes devraient plutôt affirmer avec force et vigueur leur volonté d’être un cadre performant et un parent disponible et d’ailleurs mille autres choses aussi, dans l’ordre du loisir, de la création etc.

Et les entreprises et notamment leurs directions des ressources humaines devraient réfléchir à tirer parti, à enrichir le processus de production grâce à cette diversité de focalisations des salariés.

L’expérience parentale révèle chez ceux qui la vivent pleinement des potentialités de créativité, d’autorité, de réactivité importantes qui viennent aisément contrebalancer la “perte de temps” causée par la maternité et le soin des enfants petits.

Cette proposition de recul de la maternité n’est donc pas un progrès, mais tout juste une vieille lune productiviste.

Qu'est-ce que cela révèle de l'évolution de notre rapport à l'enfant et à la procréation ?

Cette proposition traduit, je trouve, un appauvrissement de la parentalité. Celle-ci se réduit de plus en plus à la parentalité biologique, médicalement assistée ou non. Au nom d’un purisme biologique, la seule manière d’avoir des enfants serait de les porter dans son ventre, de les concevoir avec ses ovocytes et ses spermatozoïdes !  Par rapport à des sociétés anciennes, qui avaient développé plusieurs sortes de parentalité, dont la parentalité adoptive, le don de sperme (la femme dont le mari était stérile avait une ou plusieurs relations avec un amant qui ne serait pas le père), la parentalité pour autrui  (par exemple une soeur sans enfant élevant un ou deux enfants de sa soeur), l’adoption des enfants non désirés et confiés en adoption, voire des formes de mères porteuses (l’exemple biblique de Agar, la servante d’Abraham dans la bible, à qui il fait un enfant et qui accouche d’Ismaël), notre société a normalisé la parentalité : est mère ou père le propriétaire des ovocytes ou spermatozoïdes procréateurs.

Ceci n’est pas un progrès, car toute normalisation est une régression, un appauvrissement.

Faut-il laisser ce genre d'initiatives aux entreprises ? Quels risques prend-on à les laisser s'emparer de la sorte d'une thématique qui relève des domaines médical, éthique et intime ? 

Ne nous emballons pas : la proposition faite par une entreprise n’est pas l’introduction d’une obligation pour les femmes. Nous ne sommes pour l’heure ni en Chine, pays de l’avortement obligé au deuxième enfant, ni dans les anciens pays de l’Est où au contraire contraception et avortement étaient interdits et contrôlés.

Encore une fois, cette proposition traduit plutôt une erreur de management de la part de ces entreprises, une mauvaise compréhension des ressorts de la société postmoderne qu’un plan machiavélique d’emprise sur les femmes.

En l’occurrence d’ailleurs il est dangereux qu’une collectivité quelconque, publique ou privée s’immisce dans ces choix de vie.

La décision de faire et d’élever des enfants est une formidable puissance des femmes, que d’ailleurs aucun homme ne peut leur ôter, puisque de nos jours, elles en sont presque totalement maitresses. On comprend que certains chefs d’entreprises comme autrefois certains chefs d’Etat tentent d’entraver cette puissance.

Mais je suis de ceux qui croient que la puissance sociétale, c’est-à-dire ce profond instinct de vie, cette vitalité individuelle et collective est toujours plus forte que le pouvoir, quel qu’il soit. Celui-ci est institutionnel et historique, alors que celle-là est instituante et anthropologique. Et donc je crois que le désir d’enfant comme le non désir d’enfant seront toujours plus forts que les propositions pauvrement fantasmagoriques d’entreprises en mal de communication !

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