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CSA et temps de parole : 
mais quand arrêtera-t-on 
d'infantiliser les Français ?
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Télé-radio gaga

CSA et temps de parole : mais quand arrêtera-t-on d'infantiliser les Français ?

Ce mercredi, plusieurs médias ont adressé au Conseil Constitutionnel une demande visant à revoir les règles du temps de parole s’appliquant aux périodes de campagne électorale. Ils estiment que l'égalité de traitement demandée n'est pas applicable en pratique.

Francis Balle

Francis Balle

Francis Balle est professeur de science politique à l’université Paris-II Panthéon-Assas. Ancien membre du CSA, il dirige l’IREC (Institut de recherche et d’études sur la communication). Il est également professeur invité, depuis 1981, à l’université de Stanford (Californie). Il est l'auteur de Médias et Sociétés, 15 ème édition, (lextenso éditions, 2011). Il a publié Le choc des incultures aux éditions de l'Archipel (2016).

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Atlantico : Différentes radios ont adressé ce mercredi au Conseil Constitutionnel une demande pour revoir les règles du temps de parole en période de campagne électorale. Aujourd'hui comment fonctionne précisément le système mis en place ?

Francis Balle : La recommandation du CSA formulée il y a plusieurs semaines, distingue 3 périodes.

  • La première court du 1er janvier au 20 mars, date à laquelle est publiée officiellement la liste des candidats. Durant cette période, le CSA observe uniquement le temps d’antenne et vérifie une certaine équité du temps de parole entre les candidats déclarés ou présumés. A cet égard, il faut bien distinguer le temps de parole du temps d’antenne. Le temps de parole correspond au temps dont dispose chaque candidat et chacun de ses soutiens pour s’exprimer directement à la radio ou à la télévision. Le temps d’antenne, en revanche, inclue tous les commentaires journalistiques, du documentaire au sondage en passant par tous les éditoriaux. Le temps d’antenne est donc plus large que le temps de parole. L’équité fait référence à l’équilibre entre les candidats. L’égalité c’est le strict décompte du temps de parole ou du temps d’antenne entre les candidats ; il est rigoureusement calculé. L’équité est un concept subjectif, le CSA se réserve ici un pouvoir d’appréciation sur la réalité de cet équilibre. L’égalité en revanche nécessite un décompte précis entre les candidats. C’est rigoureusement mathématique.
  • La deuxième période se déroule du 20 mars au 9 avril : les candidats déclarés habilités par le Conseil Constitutionnel doivent bénéficier d’une égalité de temps de parole et d'une équité du temps d’antenne.
  • Entre le 9 avril et le 6 mai, pendant la campagne électorale officielle, le principe d’égalité devient strict pour le temps de parole comme pour le temps d’antenne.

L'ensemble des médias considèrent que cette période d'égalité ne devrait s’étaler qu’entre le 22 avril et le 6 mai, c’est-à-dire uniquement entre les 2 tours, lorsqu’il n’y aura plus que 2 candidats en lice.

Les médias ont-ils raison de protester ?

Les médias protestent régulièrement et cette protestation est de plus en plus recevable dans la mesure où il y a de plus en plus de chaînes de télévision ou de radio. A mesure que l’abondance croît, notamment via la TNT ou le développement des chaines d’information en continu, la règle devient de moins en moins pertinente.

Les médias audio-visuels se retrouvent concrètement dans la situation de la presse écrite où personne ne leur dit comment eux doivent se comporter. Dans la presse écrite, il y a les journaux qui ont une étiquette et ne mettent pas leur drapeau dans leur poche et il y a les journaux qui se disent indépendants. Le jugement ultime est porté par les lecteurs qui choisissent leurs journaux et par les différentes rédactions qui ont une ligne éditoriale, qui en sont maîtresse et qui ne veulent pas rompre le contrat de confiance qu’elles ont avec leurs lecteurs. Dans le cas de la presse, où il n’y a pas d’autorisation préalable, où il y a abondance, l’arbitre des élégances est le lecteurs. Cette règle s’applique aussi à internet.

Pour la radio et la télévision, la situation de régulation par le CSA se justifiait. Tous les organismes de régulation ont veillé à ce qu’il y ait en période de campagne électorale ou de pré-campagne une certaine équité lorsque les réseaux ont une certaine audience au sens quantitatif. Mais à partir du moment où il y a concurrence, il n’y a plus de raisons de veiller à un pluralisme.

Il faut distinguer le pluralisme qui est imposé a priori, de la concurrence dont le mécanisme n’est pas maître des résultats puisqu'il reste entre les mains des « clients ». ) ; le pluralisme est déterminé a priori en surplomb par une autorité indépendante, qui estime que la concurrence ne permet pas de respecter la diversité des opinions. En France, on se situe dans une vision pluraliste ; le législateur a confié au CSA la mission de faire en sorte que la diversité politique soit représentée, a fortiori en période électorale et pendant l’entre-deux tours.

Préférez-vous ce système pluraliste qui dépend de l'autorité du CSA ou préconisez-vous davantage de concurrence ?

Dans un mécanisme de concurrence absolu, sans règle de pluralisme, le juge c’est le lecteur. Lorsqu’on est en situation de semi-rareté, on peut considérer que la concurrence ne peut pas jouer pleinement et qu’il faut par conséquent faire en sorte que l’autorité de régulation puisse garantir ce plein pluralisme.

Avec l'évolution du paysage médiatique, on pourrait aller vers davantage d’équité plutôt que vers la stricte égalité. Or, au contraire, le CSA n’a de cesse de raffiner les règles, de les sophistiquer. Mais le mieux est parfois l’ennemi du bien.

Par ailleurs, inviter un candidat ce n’est pas forcément servir sa cause. Si François Hollande ou Nicolas Sarkozy se prennent les pieds dans le tapis lors d'une prestation télévisée, leur temps d’antenne s'accroît alors que cette prestation peut jouer en leur défaveur.

Finalement, il faudrait faire bien davantage confiance aux journalistes et au public. Il suffirait ainsi de mettre en garde au début de la campagne les journalistes pour qu'ils veillent à ce que tous les candidats puissent avoir accès à l’antenne.

Les décomptes stricts ne veulent plus rien dire : on ne fait pas confiance aux électeurs, éditeurs, aux équipes rédactionnelles. Dans une chaine grand public les journalistes ne peuvent pas se permettre (sauf à dérogations aux règles élémentaires de leur métier) de se faire partisans dans une chaîne qui se veut indépendante. Et il faut faire une confiance absolue au public lorsqu’on est dans une situation quasi satisfaisante de concurrence.

Par conséquent, selon moi, il conviendrait de privilégier l’équité, les rappels à l’ordre ou les mises en garde, si une chaîne marque trop son soutien à l’un des candidats avant le 1er tour. Pour l'entre deux tours, par contre, conserver l’égalité me paraît une bonne solution.

Propos recueillis par Aymeric Goetschy

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