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"La cause de la crise ? 
Le court-termisme !"
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Courte focale

"La cause de la crise ? Le court-termisme !"

Pour le philosophe Bernard Stiegler, la crise financière mondiale a révélé l'incapacité de nos dirigeants à penser sur le long-terme. Selon lui, ce court-termisme symbolise l’ère du consumérisme et d'une démocratie quasi-moribonde.

Bernard Stiegler

Bernard Stiegler

Bernard Stiegler est philosophe.

Il est docteur de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et président de l’association Ars Industrialis.

Il est également directeur de l'Institut de Recherche et d'Innovation du Centre Georges Pompidou.

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Atlantico : La crise financière, de l'euro, de la dette... Autant de problèmes auxquels les décideurs n'ont pas été capables pour l'instant d'apporter de solutions à long terme. En quoi la crise révèle-t-elle une tendance court-termiste chez nos dirigeants ?

Bernard Stiegler : Le problème central de la crise, c’est à dire sa cause, est précisément le court-termisme. Or, au lieu de se projeter sur un autre plan, les dirigeants politiques et économiques aggravent cette « inflation court-termiste ». Ils pensent essentiellement à être réélus ou à préserver leurs parts de marché, mais ils aggravent la situation en persistant ainsi dans le court-termisme. C’est malheureusement toujours le cas en période de crise : cela rend les gens idiots, tout simplement. La peur d’être viré par ses actionnaires, la peur de ne pas être réélu, la peur d’être mal évalué par l’ANR (Agence nationale de la recherche), la lâcheté généralisée sont autant de raisons qui peuvent renforcer et aggraver le court-termisme structurel à quoi le consumérisme nous a conduits.

Quatre ans après le début de la crise économique, la situation est bien pire… le monde entier est au bord de l’effondrement. Ce n’est pas une situation qui peut durer très longtemps : cela va conduire certains hommes politiques et décideurs économiques à changer d’avis sur la question. Certains, des dirigeants très haut placés, le savent déjà et me l’ont fait savoir…

La transition d’une vision court-termiste à une vision de long-terme est-elle possible en temps de crise ?

Pour aller vers le long-terme, il faut passer par le court-terme. Dans une période comme celle-ci, où il y a des divergences majeures entre les intérêts du court-terme et ceux du long-terme, il faut trouver le “chemin critique”. Il faut avoir le courage d’expliquer aux gens la situation, leur dire : « Nous savons que vous avez besoin de travailler, de manger, etc.; mais, en même temps, vous savez aussi bien que nous que cela ne peut plus fonctionner durablement sur les bases actuelles. » 

Il ne faut surtout pas les prendre pour des imbéciles : ils comprennent beaucoup mieux que ce que l’on imagine. Il faut être clair et dire à la fois ce que l’on va faire demain matin, ce que l’on imagine possible de faire dans dix ans, dans vingt ans, et ce que l’on propose de faire dans ces laps de temps.

Alors pourquoi les dirigeants politiques et économiques ne mettent pas en œuvre de telles propositions ?

Aujourd’hui, il y a très peu de gens qui ont le courage de le faire : ils ne se posent même pas la question. Les hommes politiques ont peur des électeurs, de leur soi-disant bêtise, alors que ce sont eux qui sont devenus bêtes : ils ont renoncé à penser, à se poser des questions, à imaginer et vouloir un autre monde, bien qu’il y ait d’immenses possibilités de transformer la situation. Les électeurs sont à l’image des solutions qu’on leur propose. Si les propositions sont débiles, les électeurs seront débiles. Aujourd’hui, nous n’avons que des propositions débiles.

Sur le plan économique, dans tous les secteurs, on retrouve le même problème. Un actionnaire représente des intérêts intrinsèquement court-termistes. Depuis qu’ils peuvent se retirer quand ils veulent d’une entreprise, les shareholders ont adopté un comportement de pirate. Du coup, les patrons d’entreprises, qui sont évalués par les actionnaires, n’osent pas s’élever contre ce système, même quand ils savent qu’il conduit à la catastrophe. Certains me l’ont dit, mais ils ne le diront jamais publiquement, ils craignent d’être remerciés.

La mise en place du quinquennat en 2000 a-t-elle contribué à cette tendance court-termiste de nos dirigeants politiques ?

Je ne pense pas que le quinquennat soit un problème. Un septennat, ce n’est guère plus que deux ans supplémentaires : ce n’est pas cela qui va changer la donne. Au contraire, ce qui serait bien, ce serait que le président de la République ne puisse être élu plus d’une fois. Cela l’obligerait à préparer sa relève un petit plus intelligemment, et à ne pas « délirer » comme le fait Nicolas Sarkozy aujourd’hui, anéantissant son propre camp.

Je pense que le présidentialisme est une catastrophe. Il faut reconstruire un parlement fort. Pour cela, il faudrait d’abord reconstruire un débat public. Et pour reconstruire un débat public, il faudrait en finir avec les partis/PME. Que ce soit à l’UMP, au PS, au FN ou au PC, tous semblent gérer leurs partis dans l’intérêt de leurs salariés : les professionnels de la politique qui ont tué la politique. Ils ne proposent à leur élus, députés et autres sénateurs du parti qu’une stratégie pour garantir leur emploi ou trouver un point de chute s’ils viennent à perdre leurs sièges.


Quelles solutions préconisez-vous alors pour sortir de ce court-termisme ambiant?

Le problème est la mort de la démocratie. L’idée que nous sommes aujourd’hui en démocratie est une illusion . Quand Jacques Rancière dit qu’il faut protéger la démocratie contre ceux qui la haïssent, il ne comprend rien : lui-même protège quelque chose qui n’est pas la démocratie. La haine de la démocratie, c’est la démocratie elle-même qui l’a suscitée lorsque, phagocytée par le consumérisme, elle a transformé le citoyen en consommateur. Aujourd’hui il n’y a plus de citoyens. A partir de là, il n’y a plus de débat digne de ce nom à l’Assemblée nationale. C’est ce qui nous a conduit à un présidentialisme néo-monarchique digne d’une république bananière qui nous ridiculise face au monde (comme l’Italie avec Berlusconi et les Etats-Unis à l’époque de Bush junior, car la tendance est mondiale).

Il faudrait inventer une véritable vie politique, une véritable vie démocratique. Mais c’est la responsabilité des citoyens, des militants. Il faut que les militants arrêtent de seulement “s’indigner”. C’est peut-être bien de s’indigner, mais ce n’est pas suffisant. Il faut qu’Edgar Morin et Stéphane Hessel arrêtent de dire qu’il faut refaire le programme du Conseil national de la résistance de 1944… Nous ne sommes pas en 1944, mais en 2011. Ils feraient mieux de se pencher sur le sens du succès des Jeunes Pirates à Berlin. Il faut que ces gens se remettent à réfléchir, travailler, penser, au lieu de répéter toujours les mêmes choses. Il ne s’agit pas de reconstruire la France après l’occupation Nazi : il s’agit de reconstruire la France après sa destruction par Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy.

D’ailleurs, les politiciens et les décideurs en général feraient bien d’y réfléchir pour leur intérêt le plus immédiat. L’exaspération ne cesse de croître, et pas seulement du côté des “protestataires” traditionnels : il se pourrait que les peuples demandent des comptes à des Ben Ali européens, pas seulement pour le Karachigate ou l’affaire Servier, mais pour tout ce qui apparaît de plus en plus comme une immense incurie des pouvoirs sous toutes leurs formes.

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