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Corona-précarité : les aides publiques pas toujours bien ciblées
©ludovic MARIN / POOL / AFP

Ceux qui arrivent à se faire entendre... et les autres

Corona-précarité : les aides publiques pas toujours bien ciblées

La crise du coronavirus a augmenté la précarité en France. Le gouvernement a promis d’aider les Français les plus touchés. Le dernier exemple concerne les aides au monde de la culture qui, pour justifiées qu’elles soient, soulignent - par contraste - le fait que des secteurs (les artisans, les TPE, les entrepreneurs) sont plus facilement oubliés.

Pierre  Bentata

Pierre Bentata

Pierre Bentata, Fondateur de Rinzen, cabinet de conseil en économie, il enseigne également à l'ESC Troyes et intervient régulièrement dans la presse économique.

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Atlantico.fr : La précarité est à la hausse ces dernières semaines, le gouvernement a quant à lui promis d’aider les Français les plus touchés par la situation. Pourtant, de nombreux secteurs semblent avoir été oublié : artisans, TPE, entrepreneurs… Pourquoi ? Leur sous représentation est-elle la raison de ce manque d’aide ? 

Pierre Bentata : En effet, la précarité est en hausse. Et nous ne sommes qu'au début de la crise économique. Le chômage partiel qui touche 12 millions de personnes va laisser place à une augmentation nette et très importante du nombre de chômeurs. C'est d'ailleurs déjà le cas, comme le rappelait l'Insee le 28 avril dernier, observant une augmentation de 7,1% du nombre de chômeurs. Parmi les plus exposés, on retrouve deux catégories de Français: ceux travaillant dans des entreprises déjà fortement endettées avant le confinement, dont l'arrêt ou le ralentissement de l'activité les aura contraint à licencier. Ces entreprises ont été et sont toujours largement soutenues par le gouvernement. En revanche, la seconde catégorie qui regroupe les indépendants, les entrepreneurs individuels ainsi que les artisans a été moins bien lotie. Ceux-là n'ont bénéficié d'aucune aide ciblée, ni de mesures dédiées, alors même qu'ils étaient les plus exposés, dès le début de la crise. L'exemple des milliers d'indépendants qui travaillent dans l'événementiel est aussi éloquent que dramatique.

Alors pourquoi? D'abord sans doute parce que le gouvernement, comme tout le monde, peine à estimer la réelle valeur économique des indépendants et des petites entreprises. Etant petits, ils ne représentent pas une grande valeur pris individuellement, bien qu'ensemble, ils produisent une richesse non négligeable. Par ailleurs, et c'est sans doute l'élément essentiel, leur voix porte peu, justement parce qu'ils sont très nombreux et éprouvent donc plus de difficultés à se coordonner pour agir de façon concertée à l'échelle nationale. Ainsi, il est plus facile pour une multinationale ou un secteur très concentré, ne regroupant qu'une poignée d'entreprises, de présenter des chiffres montrant l'impact de la crise sur leur activité et la nécessité d'être soutenu. Cette stratégie est en revanche presque impossible dès lors que le secteur regroupe des milliers d'entrepreneurs et d'indépendants, aux activités peu identifiables ou hétérogènes, et éparpillés sur tout le territoire. 

Que faudrait-il changer pour que le gouvernement tienne compte de ces secteurs  ? 

En premier lieu, ces acteurs doivent se réunir et être en mesure de parler d'une même voix. Il leur faut créer des associations ou des collectifs représentant l'ensemble de leurs activités et devenir force de proposition auprès du gouvernement. S'ils ne le font pas, ils seront inaudibles, d'autant plus qu'ils travaillent très souvent comme sous-traitants pour des entreprises plus grandes, mieux organisées, qui risquent d'attirer l'attention des pouvoirs publics et de capter l'ensemble des aides sectorielles. 

Par ailleurs, il est nécessaire d'être en mesure de chiffrer l'impact économique de ces indépendants et petites entreprises pour démontrer leur importance. Dans la filière événementielle, cela a commencé, avec la publication des pertes économiques relatives à l'annulation des concerts qui devaient avoir lieu dans les prochains mois. C'est un travail compliqué, mais fondamental pour pouvoir être entendu. 

Enfin, les médias ont certainement un rôle à jouer, en accordant du temps de parole à ces acteurs moins visibles. Mais évidemment, si l'on veut dépasser la simple anecdote, il faut d'abord que ces acteurs essentiels à la vie économique soient en mesure de se regrouper et de fournir des chiffres qui parlent à tout le monde. 

On peut bien sûr déplorer cette situation et regretter que les dirigeants politiques ne s'intéressent pas spontanément à ces indépendants, à ces entrepreneurs, à ces petites entreprises qui représentent la majorité de l'emploi en France. Mais il ne faut pas être naïf. Tant que nos gouvernants n'auront aucune expérience de la vie entrepreneuriale, les choses seront ainsi, et il faut donc faire avec. 

Aider les voix les plus portantes est-elle la solution de facilité ?  Une stratégie de communication de la part du gouvernement ? Au contraire, ne risque-t-il pas de rencontrer une vague de protestations à la fin du confinement ? 

Bonne question! A court terme, la stratégie est efficace: nous n'avons pas assisté à des faillites de grandes entreprises et de ce fait, nous avons évité une panique généralisée. De plus, en agissant ainsi, le gouvernement a pu conserver le soutien des grandes entreprises françaises, dans une situation où l'inverse aurait été catastrophique.

A moyen terme en revanche, cela peut poser problème. Le déconfinement va lever le voile sur la situation réelle des petites entreprises et des indépendants, et nous allons découvrir l'ampleur de la crise. Les faillites risquent de se multiplier et beaucoup de dirigeants de petites entreprises vont expliquer qu'ils n'ont pas bénéficié d'un soutien suffisant. Soit parce que les règles administratives les ont privés des aides disponibles, soit parce que les reports de charges se sont avérées insuffisantes pour assurer la pérennité de leur activité. A cet égard, il faut noter que pour une petite entreprise, un report de charge ne constitue pas un cadeau ni même un bol d'air, mais seulement une dette supplémentaire dont il faudra s'acquitter l'année suivante, et beaucoup de dirigeants de petites structures ont déjà rappelé que cette mesure de soutien n'en était donc pas une. 

Dans ce contexte, un clivage profond risque de s'installer entre Français travaillant dans des grandes entreprises, soutenues par l'Etat, et Français travaillant dans de petites entreprises ou en "free-lance", considérant qu'ils ont été abandonnés. Or, s'il ne recoupe pas exactement la fracture apparue à l'occasion des manifestations des Gilets Jaunes, elle participera certainement à davantage diviser une population qui n'en avait pas besoin. Autrement dit, l'oubli des plus petits acteurs de l'économie française aura certainement des répercussions sociales puis politiques fortes dans les mois qui viennent. Après la France d'en haut contre la France d'en bas, les élites mondialisés contre les ruraux, nous aurons le retour des petits indépendants contre les grandes entreprises. L'Etat n'en a pas fini avec les divisions!

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