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Commerce international : l'inquiétant déclin français
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Commerce international : l'inquiétant déclin français

Depuis 2005, la balance commerciale de la France n'a quasiment jamais cessé de se dégrader. Les causes de cette déprime du commerce extérieur français ne sont pas à trouver dans la conjoncture, elles sont bel et bien structurelles.

Michel Fouquin

Michel Fouquin

Michel Fouquin est conseiller au Centre d'Etudes Prospectives et d'Informations Internationales (CEPII) et professeur d'économie du développement à la faculté de sciences sociales et économiques (FASSE).

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Atlantico : La déprime du commerce extérieur de la France semble une dynamique bien installée. Cette situation morose est-elle seulement due au contexte économique général de la France ? Existe-t-il des facteurs dé-corrélés de la situation macroéconomique française ?

Michel Fouquin : Depuis 2005 on assiste à une dégradation quasi continue de la balance commerciale de la France, ce qui incline à penser qu’il ne s’agit pas d’un accident conjoncturel, provoqué, par exemple, par la hausse du coût des matières premières,  mais d’une évolution structurelle. Si on observe l’évolution par grands secteurs on s’aperçoit que deux points forts du commerce extérieur français se sont effondrés : l’automobile et l’agroalimentaire. Deux secteurs essentiels de la consommation des ménages, tandis que deux autres secteurs se sont au contraire affirmés, la construction aéronautique et spatiale d’une part, la pharmacie d’autre part, deux secteurs de haute technologie.

Le cas automobile nous révèle plusieurs choses : c’est un secteur à cycles longs et tous les constructeurs connaissent, tour à tour, des difficultés, l’Allemagne, et Volkswagen en particulier, était en grande difficulté après la réunification allemande. Il a fallu plus de dix ans au moins pour redresser la barre et les éléments du succès allemand, dont l’automobile est de loin le plus important secteur à l’exportation, ont été les suivants :

- Forte (très forte) modération salariale contre stabilité de l’emploi ;

- Fragmentation du processus productif avec la délocalisation de nombreux composants intermédiaires dans les pays d’Europe centrale, mais assemblage final en Allemagne ;

- Montée en  gamme de la production pour Volkswagen-Audi, élargissement de la gamme de Mercedes et BMW ;  

- Mondialisation et implantation massive en Chine à partir de 2010.

Sur ces quatre points les constructeurs français ont été pris en défaut et d’un pays excédentaire nous sommes devenus déficitaires. Seul Renault et sa stratégie à contre-pied de modèle à très bas coût affiche des résultats convenables, mais sa production se fait très majoritairement à l’étranger.

L’évolution du secteur agroalimentaire est peut-être encore plus surprenante : dans un secteur qui a fait notre renommée à Bruxelles et à l’OMC, où les fonctionnaires français savent défendre bec et ongle nos intérêts, quoiqu’en disent nos syndicats agricoles, où nos avantages naturels et notre réputation de pays du bien vivre nous assurent à priori un avantage de marque, eh bien non ! Là aussi nous faisons moins bien que nos voisins allemands.

Nous sommes meilleurs que les Allemands dans tout ce qui est produits bruts : les animaux vivants, les céréales, les légumes, ainsi que les vins et alcools (où nous sommes très loin devant).

En revanche dans tout ce qui est des produits préparés rien ne va plus : la floriculture, les préparations animales et la viande, les préparations alimentaires et céréalières, sans compter les thés, cafés, cacao et dérivés, le tabac.

En termes de prix les produits français sont presque toujours plus chers que les produits allemands, alors il ne faudra pas s’étonner si bientôt la soit disant « vocation agricole de la France » ne soit à ranger au musée des illusions perdues. Dans l’agriculture comme ailleurs les avantages naturels se fondent sur l’innovation et sur la compétitivité.

Même si le déficit de la balance commerciale a été moins grand en 2013 (61,2 milliards d'euros), les exportations ont accusé un net recul. Pourquoi les produits français attirent-ils moins à l'international ? Est-ce seulement à cause d'un euro fort ?

Il y a un art de la France à aller chercher à l’extérieur les raisons de nos malheurs : notre compétitivité est en question et c’est la faute aux Allemands, à l’Euro, aux Chinois et aux bachibouzouks. Reconnaissons-le il y a un peu de vrai dans tout cela, mais ce n’est pas l’essentiel. Nous venons de parler de l’automobile et de l’agroalimentaire qui nous montrent que nos problèmes sont chez nous et pas ailleurs. Insistons un peu et voyons quel peut être le rôle de l’euro. D’une part cela ne concerne que 40% de nos exportations hors zone euro, et sans doute moins, si l’on prend en compte non seulement les pays de la zone euro mais aussi les évolutions de monnaies des pays qui suivent l’euro comme par exemple la zone Franc en Afrique.

On a estimé à partir de données d’entreprises françaises (la lettre du CEPII n° 340, janvier 2014 : « Les exportateurs français face aux variations de l’euro ») qu’un accroissement (une baisse) de 10% de la valeur de l’euro se traduit par une baisse (une hausse) de la valeur de nos exportations de 6% (soit de 5% en volume et de 1% en prix). Selon les secteurs la sensibilité varie au minimum de 4,0% pour l’agroalimentaire à 8,4% au maximum pour l’automobile, on retrouve nos deux secteurs majeurs pour l’évolution du commerce extérieur français. Il apparait aussi que le niveau de gamme des produits français exportés n’a pas d’impact majeur sur les résultats à l’exportation, ce qui peut surprendre, car on pense généralement que le haut de gamme devrait être moins sensible que les produits bas de gamme aux variations de change. Enfin il ne faut pas oublier que les variations de change influent aussi sur les valeurs des importations : les effets d’une dévaluation sont négatifs pour les produits industriels car les entreprises importent des quantités croissantes de produits intermédiaires qu’elles payent donc plus cher , cela peut réduire de moitié leurs gains à l’exportation. Enfin nous n’avons parlé ici que des effets sur les entreprises manufacturières sans tenir compte de l’impact négatif global sur la balance de la hausse des prix des matières premières importées, et notamment du pétrole, qui sont fixés en dollar.

La fin de la production en France de biens de consommation courante (et donc le solde largement négatif qu'elle a avec les pays émergents d'Asie) condamne-t-elle la France a être constamment déficitaire ?

La France a supporté les effets d’un environnement européen particulièrement défavorable, faible croissance d’une part, réduction des coûts de nos partenaires (sanglants dans les pays du sud de l’Europe) d’autre part. Ces effets-là vont s’atténuer du fait de la reprise qui s’annonce et du fait que la France va combler son retard d’ajustement dans la réduction de ses coûts, deux évolutions qui devraient porter leurs fruits en 2014. On peut aussi penser que la pression chinoise sur les exportations mondiales va s’atténuer, la Chine ayant comblé son retard et réorienté sa stratégie de développement. Par ailleurs les Etats-Unis acquièrent leur indépendance énergétique ce qui réduit la pression sur les cours mondiaux de l’énergie, un risque ukrainien n’est pas à exclure.

Cependant il est vain de s’attendre à un miracle : ça n’existe pas en économie, il faudra 5 à 10 ans pour redresser durablement la barre du commerce extérieur français.

Propos recueillis par Damien Durand

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