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Miracle à l'italienne ?

Tour de passe-passe : comment Mario Draghi a profité de la crise pour prendre le pouvoir en Europe

Réunion du conseil des gouverneurs de la BCE ce jeudi. Un rendez-vous crucial, scruté par les marchés. Et l'occasion pour le Président de l'institution d'affirmer son nouveau rôle de sauveur de la zone euro.

L’annonce par Draghi, à l’occasion de l’ouverture des Jeux olympiques, d’un nouveau plan pour sauver l’euro a donné un coup d’arrêt à la baisse des marchés. Beaucoup pensent qu’il s’agit d’un effet d’annonce et que tout va rentrer dans l’ordre, c’est-à-dire dans le désordre habituel. Nous pensons, au contraire, que ce plan marque la fin d’une phase dans la crise. À la faveur des échecs antérieurs et des divisions des leaders politiques, le patron de la BCE tente de prendre le leadership.

Ne vous y trompez pas, nous prenons très au sérieux la déclaration tonitruante faite par Draghi à l’occasion de l’ouverture des Jeux olympiques. Ce n’est pas parce que nous la qualifions de rodomontade que nous n’en apprécions pas la portée. C’est une rodomontade dans le sens où la promesse est en deux parties :
- Nous ferons tout ce qu’il faut, quelqu’en soit le prix
- Croyez-moi, cela suffira 

Faire tout ce qu’il faut quelqu’en soit le prix, fut-ce au prix de détruire ce que l’on entend préserver, oui nous le croyons, nous en sommes persuadés depuis le début de la crise. 

Croire que cela suffira et que Draghi ou la BCE en ont les moyens, non, c’est cela que nous qualifions de rodomontade. 

Que Draghi ait voulu se faire mousser au milieu d’un aréopage prestigieux en cette occasion, c’est une évidence, il ne faut jamais sous-estimer le goût, le besoin de gloriole, l’hypertrophie narcissique de ces personnages. Mais cela ne suffit pas pour rendre compte de ce qui s’est passé. Car, derrière, il y a eu toute une orchestration de relations publiques qui indique que la déclaration n’était pas une platitude de plus. Il y a eu une mécanique qui s’est mise en branle, tout comme il y avait eu des achats d’initiés sur les marchés du risk-on. On parlait chez les kleptos d’une excellente opération à faire et de gains rapides peu de temps avant ce que nous appellerons un coup. 

Les leaders européens s’y sont laissé prendre, ils ont vu une platitude convenue de plus dans les propos de Draghi, ils ont applaudi et surenchéri, cela ne coûtait rien. Aussi bien Merkel qu’Hollande ont joué les perroquets et répété les propos de Draghi sans se rendre compte qu’ils avaient un sens et, surtout, qu’ils marquaient une stratégie personnelle et institutionnelle nouvelle. 

De même, les officiels allemands, gardiens de l’ex et défunte orthodoxie, ont cru que l’on était dans l’habituelle et creuse banalité, ils n’ont pas réagi tout de suite. Ce n’est que lorsqu’ils ont vu que le coup faisait partie d’une salve qu’ils ont sorti les canons et démenti que quelque chose de nouveau et non conventionnel soit en préparation. 

"La banque centrale allemande, la Bundesbank, reste opposée au programme de rachat d’obligations publiques sur le marché secondaire par la Banque centrale européenne (BCE), a déclaré vendredi à l’AFP un porte-parole de l'institution. Elle considère en effet que le programme SMP, du nom de cette mesure adoptée en mai 2010, revient à financer les Etats et contrevient donc au statut de la BCE. En revanche, la Bundesbank estime “non problématique” que le fonds de secours européen temporaire, le FESF, puisse racheter de la dette publique car le FESF “n’est pas une banque centrale”, a ajouté le porte-parole.

Nous pensons d’abord que Draghi est en train de s’émanciper. Fini le Draghi diplomate, doucereux, équanime des premiers mois, Draghi révèle sa personnalité, son ambition ou celle de ses maîtres. Il se dévoile. Le comble, c’est que ce qu’il dévoile, c’est son hypocrisie, sa ruse, son habilité manœuvrière. 

Il accepte le conflit avec les Allemands et les Pays du Nord parce qu’il sait que les circonstances, la donne, lui sont favorables. 

Politiquement, l’alignement de la France sur les positions des pestiférés est « game changer » et il le sait; mais il sait aussi qu’il peut compter en Allemagne sur des alliés chevaux de Troie : les Socialistes et les banquiers kleptos type Deutsche Bank. Il sait que les Allemands ne sont pas en force dans le décompte des votes à la BCE. 

Economiquement, il sait que l’étape antérieure de l’action de lutte contre la crise européenne se termine. C’est la fin d’une époque, non pas en fanfare, mais en glissements imperceptibles. La fin d’une époque piteuse ou la fin piteuse d’une époque.

On ne croit plus au succès rééquilibrant de l’austérité, à la stabilisation des ratios de dette.

 On ne croit plus aux dévaluations internes, la viscosité est trop grande.

 On ne croit plus aux possibilités de retrouver les compétitivités perdues.

 On a touché les limites du fiscal, faute de matière taxable suffisante et face à la révolte des corps sociaux. 

Souvenez-vous, Draghi, il y a quelques semaines, était encore dans les brancards allemands, il louvoyait, mais il marchait dans les brancards, il disait : la BCE a fait ce qu’elle pouvait, ne nous en demandez pas plus, c’est au politique, au fiscal de faire ce qu’il y a faire. Non ici, il ne le dit plus, il prend son indépendance et dit : « Je ferais tout ce qu’il faut pour sauver l’euro et croyez-moi, cela suffira ». C’est lui et la BCE qui s’engagent, il ne parle pas d’une action conjointe entre le monétaire et le fiscal. 

Pourquoi ?  Parce qu’une page est en train de se tourner, en silence, en cachette.

Les pestiférés sont au bout du rouleau, Rajoy est une faillite politique en attente, Monti est en sursis d’élections ; les résultats ne sont pas au rendez-vous.

Les pays du core sont à la limite de ce qu’ils peuvent consentir sans dégrader leur solvabilité, confèrent les mises sous surveillance négative.

Le core majeur, l’Allemagne, est dans les cordes, il ne peut aller plus loin dans la mutualisation et le prélèvement sur ses citoyens.

On n’a pas assez accordé d’importance aux sondages qui montrent le rejet des bail out en Allemagne, la forte baisse du soutien à l’euro, les fissures profondes dans la coalition de Merkel, dans l’opposition franche de la Bavière, etc.

Selon le sondage Emnid pour l'hebdomadaire Bild am Sonntag, 51% des Allemands pensent que la situation économique de leur pays serait meilleure si il ne faisait pas partie des 17 pays de la zone euro. Seuls 29% pensent au contraire que la situation serait pire. 

Parallèlement, les Allemands blâment en grande partie la Grèce pour ces problèmes : 71% des Allemands demandent que la Grèce sorte de la zone euro si elle ne tient pas ses promesses d'austérité.

Demander à Merkel de consentir plus est idiot car elle ne peut donner plus que ce que son peuple et ses soutiens politiques veulent donner et surtout plus que l’Allemagne ne peut supporter. La dégradation conjoncturelle, la chute des perspectives, l’affaiblissement de l’économie allemande, sont là, indéniables, clairs et sinistres. C’est l’une des raisons pour laquelle le volet antérieur est tourné, la déflation fait sa réapparition en Allemagne même et cela limite définitivement le fiscal. Finies les marges de manœuvre de ce côté.

 L'indice ZEW du sentiment économique et l'indice IFO allemands sont au plus bas

La production industrielle allemande et la croissance économique

Croissance du PIB allemand

(Cliquez sur les graphiques pour les agrandir)

Au lieu de dire « messieurs les politiques tirez les premiers », Draghi prend les devants. Il prend même le leadership, notre Draghi formé à la Goldman.

Son plan est une sorte de coordination, coopération entre la BCE et les gouvernements. Un mélange, volontairement opaque, d’intervention du pseudo-fiscal et du vrai monétaire dans lesquels se rejoindraient le FESF (Fonds européen de stabilité financière), le MES (Mécanisme européen de stabilité), la BCE. Le mélange est assez opaque pour servir de cache sexe et éviter de donner trop à voir l’interdit de la pornographie du financement des Etats par la création monétaire. On peut en effet imaginer des répartitions de rôles entre les complices pour tourner la lettre des textes et néanmoins voiler leur esprit. Ce n’est pas aux élites européennes que l’on apprend à faire cela, ils s’en sont fait une spécialité.

On peut faire acheter les emprunts govies sur les marchés par un canal, souscrire à des emprunts primaires par un autre, donner des liquidités aux banques par des LTRO et faire des tourniquets. On peut faire beaucoup de choses entre gens de mauvaise foi qui partagent un même but, sauver leur place et, surtout, ne pas se désavouer. On peut faire beaucoup de choses quand on a le renfort des médias socio démos qui ne demandent qu’à participer aux grandes manœuvres. Au besoin, on peut sacrifier quelques pions, comme on l’a fait avec Berlusconi, par exemple ; on peut sacrifier Rajoy qui est déjà au plus bas dans les sondages et est un obstacle au plan Draghi, dans la mesure où il s’obstine à refuser de perdre la face en sollicitant un bail out.

Les Fonds de sauvetage européens peuvent, d’un côté acheter les émissions primaires, ce qui est interdit clairement à la BCE, tandis que de l’autre côté, la BCE et ses complices du système bancaire klepto achèteront sur le marché secondaire pour manipuler les taux. Les Banques Centrales nationales peuvent acheter des dettes de toutes sortes, publiques, privées, bonnes, pourries, sous prétexte de restaurer les mécanismes de transmission. Ah, les fameux mécanismes de transmission, tarte à la crème des banquiers centraux pour tourner les Chartes qui leur ont donné naissance. Le tout est de trouver des subterfuges, des feuilles de vigne, pour masquer la création monétaire nécessaire au leverage, et des subterfuges pour placer les pays nécessiteux en situation de bail out tout en ne le déclarant pas !

Il est évident que la sortie de Draghi, si vous nous avez suivi, marque une étape de renforcement et d’approfondissement de la crise; c’est le constat lucide, la reconnaissance implicite, du fait que le « kick the can » antérieur a touché ses limites, que les conséquences « unintended » sont bien là, que le bout du rouleau étant proche, il est temps de changer de rouleau.

Dans cette étape, c’est Draghi, c’est-à-dire la finance, qui prend la main et le leadership, ils laissent aux politiques et, singulièrement à Merkel, le soin de faire passer les reculades et trahisons pour des succès.

C’est une étape dans l’approfondissement de la crise et dans la délitation politique, dans la division des institutions, des nations, des peuples. Qui ne voit que c’est la déclaration de guerre aux peuples des pays du nord, à leurs principes, à leurs « watch dogs » et autres cours constitutionnelles. C’est parce que c’est la fin d’une époque qu’il faut accepter les affrontements, les clivages irréductibles, les risques que si cela ne passe pas, cela casse. Le calcul de Draghi et des banquiers qui le manipulent est bon. Les pays du nord et singulièrement l’Allemagne, surtout l’Allemagne, sont dans la seringue. Ils ont commis l’erreur funeste de laisser enfler les balances du système Target II à leur détriment. En fait, ils n’ont pas vu la faille et ils ont accepté le « burden-sharing ».

Récupération des créances européennes

Il faut laisser de côté pour ce jour l’analyse des chances de succès du Plan Draghi/Internationale Socialiste/Fausse Droite, il suffit de dire qu’elles sont nulles.

La finance va mettre à profit le pillage de la monnaie, bien commun, pour réduire ses risques sur le dos de la Banque Centrale et des contribuables présents et à venir. La finance sait que l’histoire récente, depuis 2008, atteste que les répits ne sont que temporaires, que la fourniture de liquidités n’améliore pas les solvabilités, au contraire, car elle autorise la poursuite des mauvaises gestions et le gonflement des endettements. La finance va pouvoir refaire impunément le coup qu’elle a fait avec les LTRO, qu’elle a détournés, pour réduire ses risques alors qu’ils étaient censés faciliter le marché des économies réelles.

Le résultat le plus net du plan Draghi et de ses complices va être d’approfondir les conflits en Europe, au sein des nations, au sein des Institutions, de miner l’esprit européen, de raidir les anti-européens. De favoriser en Allemagne le camp de ceux qui veulent et préparent une sortie de l’union monétaire.

 

Ce billet a été publié initialement sur le blog a lupus.

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