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Comment l’économie française fabrique des chômeurs de longue durée à tour de bras et pourquoi les 20 bonnes mesures du gouvernement n’y mettront pas fin
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CDI : Chômage à durée indéterminée

Comment l’économie française fabrique des chômeurs de longue durée à tour de bras et pourquoi les 20 bonnes mesures du gouvernement n’y mettront pas fin

Le ministre du Travail a annoncé lundi 9 février un train de mesures pour lutter contre le chômage, en particulier de longue durée. Des propositions louables dont l'efficacité n'est cependant pas assurée, et qui ne s'attaquent pas aux causes structurelles du problème.

André Fourçans

André Fourçans

André Fourçans est professeur d'économie à l'Essec. Il a aussi enseigné dans deux universités américaines ainsi qu’à l’Institut d’études politiques de Paris.

Il est l'auteur de plusieurs ouvrages de vulgarisation économique dont Les secrets de la prospérité - l’économie expliquée à ma fille 2, Seuil, 2011.

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Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

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Jean-Yves Archer

Jean-Yves Archer

Jean-Yves Archer est économiste, spécialisé en Finances publiques. Il dirige le cabinet Archer, et a fondé le think tank économique Archer 58 Research.
 
Né en 1958, il est diplômé de Sciences-Po, de l'ENA (promotion de 1985), et est titulaire d'un doctorat en Economie de l'Université Paris-I Panthéon-Sorbonne.
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Le ministre du Travail François Rebsamen a présenté lundi soir un train de mesures devant faciliter les conditions de retour à l’emploi, notamment pour les chômeurs de longue durée. "Le risque qu'il faut combattre, c'est le risque d'une exclusion durable difficilement réversible même en cas de retour de la croissance", a-t-il déclaré. Pour l’économiste André Fourçans, les propositions du ministre s’attaquent aux effets du problème, avec des chances de réussite discutables.

Lire : Chômage : François Rebsamen annonce "une formation qualifiante gratuite"

Pôle emploi

Pôle emploi devra raccourcir les délais de prise en charge des demandeurs d'emploi qui risquent de basculer dans le chômage de longue durée, c'est-à-dire les personnes de plus de 55 ans, sans diplômes, ou les parents isolés. Le nombre de places en accompagnement intensif sera doublé par redéploiement interne d’ici 2017, pour passer de 230 000, fin 2014, à 460 000.

André Fourçans : Ces mesures de type bureaucratique induisent toujours des effets difficiles à anticiper. Si Pôle emploi redéploie une partie de ses agents pour renforcer l’aides aux chômeurs de longue durée, quid des chômeurs de courte durée ? Si le gouvernement compte en rester aux vases communicants, on peut supposer que l’impact sera négatif pour ces derniers. Il est louable de vouloir améliorer l’accompagnement, mais dans quelle mesure cette amélioration sera-t-elle bénéfique ? Qui nous dit que ce ne sera pas un coup d’épée dans l’eau, un de plus ? On aura beau « améliorer », il n’en reste pas moins que ce qui crée les conditions favorables au retour à l’emploi, c’est l’état de l’économie nationale et mondiale, les conditions du marché du travail, la réglementation, etc.

Améliorer la formation avec une enveloppe de 220 millions d’euros

Une enveloppe de 220 millions d'euros sera mobilisée par les partenaires sociaux. L'objectif : assurer un "droit réel à une formation qualifiante gratuite pour les demandeurs d'emploi", à condition qu'ils aient "un projet éligible au compte de formation."

André Fourçans : Vouloir renforcer la formation, c’est bien, mais est-ce en versant plus d’argent que l’on y arrivera ? Aujourd’hui le système de formation a de nombreux défauts, et sert en partie à financer les partenaires sociaux plus qu’autre chose. Outre le système de rente sur lequel ces derniers fonctionnent, c’est l’organisation elle-même qui est à revoir, les formations proposées, l’adaptation aux nouvelles technologies, etc.

Lire également : André Zylberberg, l’économiste qui explique pourquoi rien de ce qui a été essayé contre le chômage en France n’a marché

Aider à surmonter les obstacles de la vie

Dans les six mois qui suivent l'inscription au chômage, le gouvernement se fixe pour objectif de trouver une solution pour faire garder les enfants d'un demandeur d'emploi, le temps d'un entretien d'embauche, d'une formation ou d'une période d'essai. Il s'engage à créer 275 000 nouvelles places de crèche pour les 0-3 ans.

André Fourçans : En tant qu’économiste je me demande si le jeu en vaut la chandelle : le coût risque-t-il d’être supérieur au bénéfice à en retirer ? Des évaluations d’impact nous le diraient, mais elles seraient particulièrement difficiles à mettre en place, si ce n’est irréalisable. Pareil pour le logement : il est louable de vouloir aider les chômeurs de longue durée à se loger, cependant nous en restons en la marge du problème fondamental. En France nous avons toujours l’impression qu’en prenant des mesures ici et là nous allons pouvoir régler les problèmes en s’évitant de penser aux mesures générales qui seraient par nature susceptibles de créer des emplois.

Accompagnement des entreprises

L’immersion en entreprise des chômeurs longue durée sera privilégiée pour permettre au demandeur éloigné de l’emploi de tester sa capacité à vivre dans un milieu de travail.

André Fourçans : L’accompagnement des entreprises pour que celles-ci embauchent es chômeurs de longue durée risque de ne pas aller tellement plus loin que dans le versement de subventions. La situation budgétaire de la France est assez compliquée comme cela, et il est probable que la prime ne sera pas suffisante pour motiver les potentiels employeurs.

Au travers de ces propositions, le gouvernement vous semble donc s’attaquer aux symptômes, et non aux causes du chômage de courte et longue durée ?

André Fourçans : Je ne prendrai qu’un exemple : beaucoup de seniors se trouvent en situation de chômage de longue durée. Comme l’âge de la retraite est fixé à 60-62 ans, il se trouve un certain nombre de chômeurs qui attendent de compléter leurs trimestres pour pouvoir toucher cette retraite. Par ailleurs, les accords entre employeur et salarié senior pour un licenciement sont monnaie courante. Ce système est largement exploité pour attendre paisiblement l’âge de la retraite. C’est l’un des aspects du problème, mais c’est tout le système qui doit être changé.

Depuis 2008, le nombre de chômeurs de longue durée a été multiplié par deux. 2,417 millions de Français sont aujourd'hui au chômage depuis plus d'un an. Que sait-on des facteurs qui sortent durablement certains salariés du marché du travail ?

Jean-Yves Archer : Trois séries de facteurs sont à l'origine de cette éviction durable de l'emploi. Tout d'abord, il y a les causes liées aux transformations sectorielles. La mondialisation et la modernisation de l'économie bouleversent les besoins en facteur travail des différents secteurs. Les analyses par branches d'activité l'attestent.

Puis, il y a la question de l'employabilité. Quand une personne a passé près de 20 ans de sa vie à réaliser des tâches quasi-identiques, à disposer d'un job au contenu presqu'invariant, il est clair qu'elle n'est pas immédiatement adaptée à un autre poste, à un autre métier. Pour reprendre une analogie américaine, la crise fait que les employeurs sont des chasseurs ("hunters") qui cherchent un travailleur prêt à l'emploi ("ready to use") et sont de moins en moins des éleveurs ("farmers") qui prennent le temps de former, dans la durée, leur personnel. Cette instantanéité de la réponse au besoin d'emploi rend l'employeur de plus en plus sélectif et est donc un handicap décennal croissant pour les personnes éloignées des besoins des entreprises. D'ailleurs, au plan humain, cette donnée est parfaitement intégrée par les travailleurs licenciés : souvenons-nous des propos télévisés des salariés de Continental ou de Gad, si chers aux pensées de Monsieur Macron.

La crise s'étire en longueur et les chiffres de Pôle emploi indiquent que la durée moyenne de présence au chômage dépasse désormais 500 jours ce qui est une épreuve. Ainsi, troisième facteur d'éviction, le facteur travail présente des aspects de "bien périssable" que le temps oxyde. Les sociologues ont montré que les chômeurs de longue durée développaient souvent des comportements de mésestime de soi qui nuisent frontalement à leurs capacités d'attraction pour un recruteur.

Mutation technologique et économique, salariés émoussés par la durée de présence dans leur immédiat emploi précédent, doutes intérieurs et remises en cause forment un creuset dont le contenu irrigue l'échec.

Nicolas Goetzmann : Les économistes Alan Krueger, Judd Cramer et David Cho, de l’Université de Princeton ont publié leurs travaux auprès du Brookings Institute : "Les chômeurs de longue durée sont-ils à la marge du marché de l’emploi ?". Les conclusions sont claires, la réponse est dans la question : Oui.

"Même si les chômeurs de longue durée ont à peu près une chance sur dix de retrouver un emploi, lorsqu’ils retrouvent effectivement un emploi, celui-ci est souvent transitoire. Après 15 mois, les chômeurs de longue durée ont deux fois plus de chance de ne plus être comptabilisés dans la population active que d’être dans une situation d’emploi stable et à temps complet."

Et lorsque la situation économique s’améliore "les chômeurs de longue durée sont souvent à la marge du marché de l’emploi, avec des perspectives moindres d’être employés et des taux relativement hauts de sortie de la population active."

Voilà pourquoi la durée est si importante. Plus le chômage dure, plus la personne concernée perd de son "employabilité", chaque jour qui passe devient une perte. Avec le temps, les chômeurs de longue durée sortent des statistiques et viennent grossir les rangs de la population "inactive", sans que cela ne soit un choix. Pour ceux d’entre eux qui "persistent" à chercher un emploi, c’est l’ironie. En effet, les chômeurs de longue durée vont entrer dans la catégorie du "chômage structurel", c’est-à-dire qu’ils vont être traités comme étant inemployables. Et les efforts de politiques publiques ne seront faits que pour permettre de réduire le taux de chômage conjoncturel alors que pour le chômage structurel, la réponse donnée est "de toute façon, on ne peut plus rien faire".

Au-delà d’être incapable de trouver une solution au chômage conjoncturel, le gouvernement français va devoir faire face à ce nouveau défi. Car si les solutions sont connues pour résorber le chômage court (si le gouvernement prenait la peine de regarder ce qui passe en dehors des frontières européennes), les remèdes efficaces contre le chômage de longue durée sont bien plus incertains.

Atlantico : Si certaines mesures annoncées par François Rebsamen vont dans le bon sens, ce dernier n'a sans doute pas suffisamment pris en compte le cadre existant du travail en France, ou a trop compté sur certaines variables conjoncturelles...

  • Un retour de la croissance peu profitable à l'emploi

Jean-Yves Archer : D'abord, il faut rappeler qu'un point et demi de croissance est requis pour voir le chômage refluer dans notre économie. Puis, il faut rappeler les prévisions de l'Unedic qui table sur une progression de 104.000 chômeurs en 2015. Ainsi, on mesure qu'il faudrait une vague de croissance bien plus affirmée pour pouvoir oser espérer que les chômeurs longue durée soient positivement concernés par le reflux du chômage.

Les "fantômes" du marché du travail sont en fait des personnes exclues de bien des dispositifs qui sont en amont de l'emploi : lutte contre l'illettrisme dans le secteur du BTP, adéquation de qualifications, etc.

A cet égard, les mesures du ministre Rebsamen sont assez cohérentes mais ajoutent une strate additionnelle au traitement du chômage ( donc à un coût pour la collectivité ) au lieu de stimuler la " propension à embaucher " (Keynes) des entrepreneurs. Autrement dit, qui va payer les frais de garde d'un enfant d'une personne en reprise d'emploi là où ces mesures ne provoquent pas d'envie d'embaucher chez les décideurs. Qui va honorer la garantie de loyer ?

Hors lecture partisane un peu stérile, le plan Rebsamen se caractérise par de nouvelles sources de dépenses publiques sans pour autant que la théorie "coûts-avantages" issue des jurisprudences du Conseil d'Etat n'ait été mise à contribution. 

  • Le processus de destruction créatrice grippé en France

Jean-Yves Archer : Joseph Schumpeter a effectivement décrit le processus de "destruction créatrice". Si certains secteurs sont en net repli, d'autres sont en fort développement comme l'aide au diagnostic et au geste médical. Il suffit de se rappeler que Dassault Systèmes a augmenté son chiffre d'affaires de plus de 15% en un an avec ses outils de simulation adaptés d'une part à la ville et d'autre part à la santé. Nous sommes donc parfaitement dans une phase de destruction créatrice qui raye de la carte l'utilité de certains établissements et favorise l'émergence de nouveaux sites de production. Là où les choses sont plus compliquées, c'est que le progrès technique incorporé à la production permet, chaque année davantage, de se dispenser de larges volumes d'effectifs. Insensiblement, le concept " d'usine sans bras " issu des travaux d'Alfred Sauvy fait de plus en plus sens.

  • Salaires bas et aides sociales élevées : le ratio coupable d'une désincitation à l'empoi rémunéré

Jean-Yves Archer : Les facteurs qui n'incitent pas à la reprise du travail sont nombreux. J'ai déjà eu l'occasion d'écrire ici que l'analyse économique du tandem Ayrault-Moscovici (et la pression fiscale qu'elle a imposé à notre pays) avait été très hasardeuse et avait contribué à l'essor de l'économie souterraine. C'est vrai dans les grandes villes autant que dans les zones moins favorisées comme le Morvan que j'affectionne.

Il ne faut pas aller très loin pour rencontrer tel ou tel qui est allocataire du RSA tout en étant objectivement actif dans des travaux au noir. Même remarque pour le secteur de l'automobile lorsque des périodes de chômage partiel sont édictées. Certains y verront des fraudeurs et des malséants : d'autres y verront des agents économiques qui ne pourraient pas garder leur logement avec le seul RSA et qui, dès lors, "font avec ce qu'ils peuvent".

Nous mettrons des années à clarifier la situation entre les chômeurs opportunistes et ceux qui sont victimes de la période économique que nous traversons.

  • Le salaire minimum, cause d'une paupérisation qu'il est pourtant sensé résoudre

Jean-Yves Archer : Certains l'accablent de tous les maux. Je pense que c'est lui faire trop d'honneur conceptuel. Par ailleurs, compte-tenu de la répartition des inégalités (voir coefficient de Gini), le salaire minimum n'est pas loin de la Loi d'Airain décrite par plusieurs économistes dont Lassalle et Karl Marx. Il suffit de voir, avec componction, le développement des travailleurs pauvres qui sont réduits à dormir dans leurs voitures compte-tenu du prix des loyers.

L'inadéquation entre qualité de l'offre et de la demande d'emploi

Jean-Yves Archer : L'étoile montante du PS Juliette Méadel et des élus de gauche tels que le député Jean-Marc Germain ont émis leurs doutes voire leurs réserves quant à l'efficacité de la récente loi sur la formation issue du dialogue social. Le pourcentage de fonds dédiés aux chômeurs est inférieur à 10% alors qu'il faudrait doubler cette quote-part au sein des 32 milliards que coûte à la collectivité la formation. A ce stade, la formation gratuite issue du dispositif Rebsamen pourrait aller dans le bon sens à condition de ne pas multiplier les acteurs publics en présence. Et si on faisait simple comme aimait à le dire Antoine Riboud, fondateur de Danone.

  • L'impact de l'immigration sur le chômage, une donnée aujourd'hui établie

Nicolas Goetzmann : Concernant la France, sur les 5.5 millions d’immigrés recensés par l’INSEE en 2010, environ 2.9 millions sont des actifs, soit près de 10% des actifs en France. Et selon une étude menée par Anthony Edo et Farid Toubal, et publiée en septembre 2014 par le CEPII (Centre d’étude prospectives et d’informations internationales) les effets sont sensiblement différents que ceux observés aux Etats Unis :

"Nos résultats indiquent qu'une hausse de 10 % de la part des immigrés dans une classe de compétence dégrade d'environ 3 % le taux d'emploi des natifs ayant des caractéristiques individuelles similaires : âge, formation, expérience sur le marché du travail."

Ainsi, à la différence des Etats Unis ayant un marché de l’emploi plus flexible, l’ajustement en France ne se fait pas sur les salaires mais sur le niveau d’emploi :

"En résumé, notre analyse indique que, du fait des rigidités salariales, l’impact de l’immigration sur le marché du travail porte en France plus sur l’emploi que sur les salaires. Les entreprises ont tendance à substituer aux natifs des immigrés lorsque ces derniers sont amenés à accepter de moins bonnes conditions d’emploi."

La vision de "l’immigration est une chance" paraît moins évidente. Car cet effet négatif de l’immigration n’est rendu possible que par un autre phénomène économique ; la faible demande. Si l’immigration provoque une augmentation de l’offre de travail, c’est-à-dire qu’elle augmente le potentiel économique du pays, il est alors nécessaire d’y répondre par une augmentation de la demande. C’est-à-dire par un politique macroéconomique, ici monétaire, plus engagée vers la recherche du plein emploi. 

  • Les autres facteurs aggravants

Jean-Yves Archer : Le chômage agit sur l'être humain comme une râpe à parmesan : certains ne sortent pas indemnes de cette épreuve et versent dans différentes addictions qui les éloignent – encore plus - de l'emploi. Par exemple, certaines associations d'aide à la réinsertion commencent d'abord par lutter contre l'hygiène imparfaite, le relâchement voire les méfaits de l'alcool ou l'aide aux sortants de prison. Bien des initiatives silencieuses sont réalisées avec succès. A comparer avec certains organismes qui vivent des crédits de la formation et sont, en réalité, bien loin de leur vocation première...

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