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Comment Donald Trump et ses questions gênantes ont réveillé l'Otan
©Reuters

Rapport annuel

Comment Donald Trump et ses questions gênantes ont réveillé l'Otan

La conférence annuelle de l'Otan a clairement mis le doigt sur les enjeux et menaces qui concernent l'Alliance Atlantique. Entre casse-tête gréco-turc, adhésion monténégraine et tension autour de la fameuse règle des 2% de PIB, l'Organisation s'apprête à passer une année 2017 très mouvementée.

Guillaume Lagane

Guillaume Lagane

Guillaume Lagane est spécialiste des questions de défense.

Il est également maître de conférences à Science-Po Paris. 

Il est l'auteur de Questions internationales en fiches (Ellipses, 2021 (quatrième édition)) et de Premiers pas en géopolitique (Ellipses, 2012). il est également l'auteur de Théories des relations internationales (Ellipses, février 2016). Il participe au blog Eurasia Prospective.

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Atlantico : Le rapport annuel de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (Otan) a tenu sa conférence annuelle lundi 13 mars dans ses quartiers généraux de Bruxelles. Un des points cruciaux annoncés par son secrétaire général Jens Stoltenberg concerne l'importance du respect des 2% de PIB investis dans l'armement, règle peu respectée par les membres de l'alliance. Donald Trump met aujourd'hui la pression sur l'Otan sur ce point et dénonce une surparticipation américaine. Les pays alliés de l'Est s'empresse d'atteindre cet objectif. De son côté, François Hollande reconnait dans un entretien accordé au Monde que "l’annonce d’un désengagement américain a suscité une prise de conscience" en France. Quel sens géopolitique prend aujourd'hui cette règle des 2%, longtemps oubliée par les signataires du traité ?

Guillaume Lagane : La règle des 2% correspond à un engagement collectif dans le but de participer à la défense de l'Alliance Atlantique. Elle est en effet peu respectée en Europe où, mis à part quelques Etats (la Grèce et l'Angleterre notamment) on peut observer que les 2% ne sont pas atteints. En effet, compte tenu des annonces de désengagement américain, la peur de se retrouver seul face aux menaces que constituent au sud le djihadisme et à l'est la Russie de Vladimir Poutine pousse certains Etats à se réarmer, : on pense à la Pologne qui a fait des dépenses importantes, mais également fin 2016 à l'annonce de l'Allemagne qu'elle allait essayer d'atteindre ces 2% et en France à l'annonce par les candidats de droite et d'extrême-droite d'une hausse sensible du budget de la défense. Toutefois, il faut être prudent sur les conséquences réelles de ces annonces d'abord parce que Donald Trump a une position quelque peu paradoxale, affirmant qu'il allait faire pression sur les Alliés et annonçant en même temps une augmentation de 50 milliards de dollars du budget de la défense américaine gagée sur la diminution du budget de la diplomatie et de l'aide au développement. James Mattis, le conseiller du président Trump, a confirmé que l'Otan était "indispensable".

Et il faut dire qu'il n'existe dans les faits pas de moyens diplomatiques pour faire en sorte que les Alliés respectent leurs engagements. Ils peuvent comprendre à quel point cette augmentation des dépenses est nécessaire, mais dans un contexte de finance publique très dégradé, cela devient difficile.

Pour la France, une telle augmentation du budget signifie 10 milliards d'euros de dépenses en plus pour la défense. C'est deux fois le produit  de l'ISF et donc compliqué dans un contexte où aucun candidat n'annonce de programme de baisse réelle des dépenses publiques. Sauf M. Fillon, mais on ne sait pas encore s'il sera élu.

 

L'autre point chaud de la Conférence était en lien avec l'actualité : l'adhésion du Monténégro. N'est-on pas en train de s’empêtrer dans un nouveau bourbier balkanique avec cette histoire ?

Je ne crois pas. Je crois que l'adhésion du Monténégro est une étape importante pour la région balkanique. Il faut rappeler que les dernières adhésions à l'alliance Atlantique se sont réalisées dans cette région avec l'entrée de la Croatie et de l'Albanie. L'Otan a été très impliquée dans la pacification des Balkans puisque c'est elle qui est intervenue en 1995 en Bosnie après l'échec de l'Onu à mettre fin à la guerre civile. Elle est également intervenue en 1999 au Kosovo et puis il y a eu une mission d'interposition de l'Otan en Macédoine qui a abouti aux accords de paix d'Ohrid en 2001.

Mais vous oubliez le mécontentement de la Serbie !

Mais jusque-là la Serbie était d'une certaine manière une sorte de puissance coloniale ! La présence de l'Otan est plutôt vue comme une garantie de sécurité par les pays alentours, par exemple la Macédoine qui est candidate à l'adhésion. Pour le Monténégro, il semblerait qui y ait eu une tentative de coup d'état (fomentée par la Russie) à la fin de l'année 2016 pour freiner cette adhésion. Il est vrai qu'historiquement le Monténégro était lié à la Russie tsariste contre l'Empire Ottoman. L'adhésion avec l'Otan est aussi à remettre dans la perspective de relations très tendues avec la Serbie dont le Monténégro constituait jusqu'à 2006 et son indépendance la façade maritime. Néanmoins c'est une situation qui est très fragile : on le voit avec la situation actuelle en Macédoine qui est très tendue entre les nationalistes et la minorité albanaise. On le voit aussi en Bosnie avec une crise étatique inquiétante. Un engagement international et européen comme celui de l'Otan reste plutôt un gage de stabilité.

Enfin, les tensions entre Grecs et Turcs n'ont pas cessé ces derniers temps avec l'affluence toujours importante de migrants. Comment est gérée cette tension au sein de cette organisation dont les deux pays sont membres ? Mettre deux ennemis sous la même bannière n'est-il pas contre-productif ?

C'est en effet une situation paradoxale que connaissent la Grèce et la Turquie. Les deux pays sont des ennemis historique. La Grèce s'est émancipée de l'Empire Ottoman en 1830, puis a perdu la guerre gréco-turque au début des années 1920 et d'importants territoires. Ils sont entrés ensemble dans l'Otan en 1952. Leur inimitié a été ensuite à l'origine d'une des plus graves crises de l'Otan avec l'épisode chypriote : l'annexion du nord de l'île en 1974 lors de l'opération Attila a placé les États-Unis dans une situation extrêmement complexe avec deux alliés qui ont failli entrer en guerre l'un contre l'autre puisque la Grèce soutenait le gouvernement autoritaire du sud de l'île. Depuis les choses ont évolué dans le sens où la Grèce est favorable à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne et s'est sensiblement rapprochée de son ancien ennemi, même si la méfiance perdure (ce qui explique en partie le budget de défense très élevé des Grecs).

Aujourd'hui, la logique de puissance semble être au bénéfice de la Turquie tant la Grèce a connu un effondrement de son économie et de ses finances publiques.

Cela a-t-il un sens aujourd'hui d'avoir encore ces deux pays dans une même alliance ? J'ai tendance à penser qu'il vaut mieux qu'ils soient dans l'alliance plutôt qu'en dehors. C'est une façon de conserver un moyen de pression sur leur diplomatie. Mais c'est vrai que cela pose une question importante du point de vue stratégique quand à l'évolution de la Turquie. Sur le théâtre syrien, on a pu observer que la Turquie était quasiment opposée aux États-Unis qui soutiennent les Kurdes syriens. L'évolution politique du pays ne s'engage pas vers plus de démocratie libérale, ce qui est paradoxal pour l'Otan ; car même si au départ, l'anticommunisme était la seule raison d'être de l'alliance, elle s'est consolidée avec la disparition des régimes autoritaires en Europe (Portugal, Espagne). Le fait d'être une démocratie est aujourd'hui de plus en plus important pour appartenir à l'alliance. Mais on n'avait pas prévu la marche arrière d'Erdogan.

La base d'Incirlik étant un des points névralgiques du coup d'Etat avorté pendant l'été 2016...

Absolument. C'est la preuve d'un certain paradoxe inhérent à la politique étrangère turque. L'Otan est un des axes forts de leur politique depuis 50 ans, mais il existe un antiaméricanisme très important en Turquie depuis quelques années qui a été clairement renforcé par la crise récente, étant donné que Gülen (l'instigateur du coup d'Etat selon Ankara) est réfugié aux Etats-Unis, qui refusent de l'extrader. Et que dire des officiers turcs de l'Otan qui ont demandé l'asile politique à Bruxelles ! Tout cela est complexe !

Mais, encore une fois, je crois qu'il est préférable de les avoir à l'intérieur de l'Otan.

D'autant plus que la Turquie a un rôle très ambivalent avec la Russie ces derniers temps.

 

Tout à fait. Mais on peut le dire aussi de la Hongrie ou de la Grèce. Pour cette dernière, il ne faut pas oublier, que pendant la Guerre froide, elle était le seul membre de l'Otan à continuer à acheter du matériel soviétique !

 

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